«Je ne me souviens de rien»

Les chroniques de l’historien Jean-François Nadeau nous informent de la lourde menace qui pèse sur notre patrimoine architectural et de sa lente disparition (tout récemment encore, la démolition du manoir seigneurial de Mascouche afin d’y aménager un espace « récréotouristique comprenant un “pastiche” de l’ancien manoir »). Je suis non seulement glacé d’effroi devant la destruction concertée de ce lieu historique irremplaçable, mais habité par une colère sans nom devant la négligence et, pis encore, l’indifférence crasse des instances gouvernementales et municipales face à ces « gênantes » reliques de notre passé, usurpatrices d’un lopin de terre que convoitent, l’eau à la bouche, des spéculateurs immobiliers. Pour tous les domaines, et résidences, et gares, et églises, et manufactures que l’on tente de sauver de peine et de misère, il y a les innombrables autres vestiges qu’on a rasés sans vergogne au fil du temps, faisant ainsi table rase de ces « rappels » extrêmement significatifs et éloquents de notre passé. Ce n’est plus seulement à l’effondrement de notre histoire que nous assistons, mais à la lente et irréversible érosion de notre mémoire et de notre conscience collectives. En ce moment résonne en moi cette réplique de la pièce Dernier recours de Baptiste à Catherine de Michèle Lalonde (écrite comme un manifeste pour la sauvegarde du patrimoine culturel québécois et située entre 1780 et 1875), réplique que j’ai dite soir après soir lors de la création de la pièce en 1976 : « Nous sommes un peuple particulier. Qui se réalise dans la défaite et trouve là sa vocation. » Car une nouvelle défaite nous guette : après celle de l’effritement de notre langue, celle, terrible et irréparable, d’un peuple que l’indifférence a rendu amnésique.

6 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 19 novembre 2020 07 h 49

    Sans avenir

    Un peuple sans mémoire ou qui renie son passé n'a pas d'avenir.

    M.L.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 20 novembre 2020 09 h 17

      Sans avenir, sans mémoire, mais surtout SANS VOLONTÉ...voilà ce qui définit ce peuple.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 novembre 2020 08 h 37

    100 % d'accord

    Bravo !

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 19 novembre 2020 14 h 44

    Le déclin…



    … de vinyle

  • ERIC BERTHIAUME - Abonné 19 novembre 2020 17 h 11

    Le monde d'hier

    Hormis pour quelques valeureux groupes de défense de notre patrimoine -qui ose encore croire que les instances gouvernementales s'en soucient réellement?-, nous tous en effet sommes à blâmer, ce nous pratiquement désengagé quant à la conservation de son passé et/ou de ses vestiges. L'ancestrale maison est-elle conservée, à Charlevoix ou à Montréal, nous nous en satisfaisons, les épaules fières. Disparaît-elle sous les grues, nous soupirons un gênant "Et une autre de disparue!", la plainte au ventre, cette "plainte sans révolte" qu'avait si bien entrevue Louis Hémon pour caractériser notre attitude au sujet de l'hiver - mais cette réactivité spécifique de l'homo quebecus se manifesterait-elle, au fond, dans tous les secteurs de sa vie publique ?
    Par un drôle de hasard, en relisant dernièrement "Le Monde d'hier" de Stefan Zweig, une phrase me troubla, comme un rappel adressé d'outre-tombe à moi, à nous. Alors que l'auteur autrichien débute son autobiographie en parlant de sa passion de jeunesse, voire de sa frénésie pour l'art et la culture du début du XXe siècle à Vienne, de son importance cruciale dans la vie de tout bon Viennois -et ce, toutes classes sociales confondues-, surgit ceci :
    "Et comme nous nous sommes battus, nous autres, étudiants, multipliant pétitions, manifestations, articles dans les journaux, pour que la maison mortuaire de Beethoven ne fût pas détruite! Chacune de ces demeures historiques, à Vienne, était pour nous un peu d'âme qu'on nous arrachait du corps." (trad. Serge Niémetz)

    Il faut d'abord aimer son passé pour vouloir le sauvegader et pour manifester en sa faveur. Décidément, ici, nous sommes loin de vivre tant d'émotions face à ces démolitions de notre patrimoine, loin de les sentir comme un arrachement d'âme qui nous pousserait à agir contre elles. Et ce, étudiants ou pas.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 20 novembre 2020 09 h 06

    "It's to late "

    Voilà quelle sera notre devise après...je me souviens.