Aujourd’hui, j’ai pleuré

Je suis chargée de cours à l’Université de Sherbrooke et j’habite en Estrie, où l’on vient de tomber en zone rouge. Après des semaines où ma famille et les gens autour de moi suivaient rigoureusement les précautions sanitaires d’usage pour préserver la « liberté » qui nous restait, et pour m’assurer, de mon côté, de pouvoir continuer à enseigner en classe, eh bien, nous sommes tombés dans la zone critique. Du même coup, l’université, où j’avais jusqu’à maintenant le privilège d’enseigner hebdomadairement au moins une heure trente en classe à chaque groupe, m’oblige, bien à contrecœur, à enseigner 100 % du temps en ligne. Branle-bas de combat. Encore une fois : le scénario du printemps dernier se répète ! Tout le monde doit s’adapter au mode virtuel en catastrophe. Mes étudiants et étudiantes, que le concept des couleurs a comme assommés depuis quelques semaines, vont se retrouver fin seuls à la maison, devant leur écran. Au moins, ils n’auront plus à partager leur temps entre des cours en ligne et en présence. Cette semaine, à la fin de mon dernier cours en leur présence, je me sentais triste : je ne les reverrai plus qu’à distance, dans un écran (s’ils ouvrent leur caméra !). J’avais déjà le cœur gros chaque fois que j’entrais dans ma faculté aux corridors autrefois si remplis de vie, mais devenus désespérément déserts ; or, depuis que je sais qu’on tombe en zone rouge, je lutte carrément pour ne pas pleurer. Pourtant, aujourd’hui, eh bien, mon cœur a débordé : je me suis donné le droit de pleurer. J’imagine que c’est pour les mille petites entraves qui ombragent mon quotidien depuis des mois ; ou bien c’est à cause de la succession de petits deuils de ma vie d’enseignante qui finissent par être lourds à porter ? Tout ce que je sais, c’est que je ressens de la tristesse et aussi un sentiment d’injustice sociale. J’ai donc envie de dire à toutes les personnes qui ont fait fi des règles sanitaires en dehors des lieux réglementés, comme si ce virus ne les concernait pas et parce qu’elles ne pouvaient envisager de « s’empêcher de vivre », je leur dis : alors voilà, maintenant on y est. Je suis tellement déçue.

7 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 14 novembre 2020 08 h 06

    Penser à Laferrière

    Chaque année sauf une, vers le 1er mai je me répête la phrase Dany Laferrière, ici citée approximativement : "Le printemps de Montréal est un printemps qui a connu l'hiver".

    C'est une phrase de libération, une phrase qui dit tant les festivals et la fête dans les rues que les fous sur l'autoroute qui soudain roulent à 170, dont des motocyclistes, alors que les petits cailloux laissés par la neige sont encore là, tout vaillants, tout prêts à servir de pièges à con.

    Et je respire un peu plus fort. Je sais que je n'irai qu'une fois ou deux sur une terrasse, mais je m'en souviendrai tout l'hiver prochain!

    Cette année j'ai passé mon tour et retenu mon souffle. Laferrière aussi. Je suppose qu'il n'est pas venu vivre cette cérémonie sans rituel de revivance, comme il le fait chaque année.
    Notre hiver de 6 mois en aura duré, si on se fie à l'arrivée de virus probable, 18, y compris la déprime saisonnière, à laquelle on peut associer ce sentiment diffus de résignement distillé dans l'aigrie z'aille.

    18 mois, c'est des siècles pour un enfant! Ceux que je serrais sur mon coeur en ont perdu l'habitude et peut-être le souvenir. Ils savent mesurer deux mètres au poil près. Les enfants sont incroyablement disciplinés dans les épiceries, vous avez remarqué? J'en reste ébaubi autant qu'attristé chaque fois que j'y passe.
    Faudra les rééduquer aux contacts, tout en continuant à leur apprendre à avoir peur des étrangers sans les rendre xénophobes. Un autre paradoxe qu'ils devront démêler, donc reprocher à leurs parents, seuls dans les affres de leur adolescence.

    Au prochain mois de mai je penserai à :

    "Qu'on aligne mes trois cents poubelles
    Et que l'on plante deux pissenlits
    Que ma rue mette ses jarretelles
    La fleur de macadam..."

    revit.

    • Hélène Carle - Abonné 14 novembre 2020 17 h 04

      Merci, monsieur Trottier, pour cette mise en perspective pleine de sagesse et d'espoir. J'espère qe vos propos feront autant de bien à madame Descôteaux qu'ils m'en ont fait à moi.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 14 novembre 2020 08 h 33

    C'est beau à lire, votre implication dans votre milieu, votre attachement envers vos élèves, ils ont bien de la chance..
    Je comprend votre sentiment, votre peine et je partage votre frustration face aux délinquants covid..
    Ça achève, nous avons tellement besoin de vous malgré tout, svp n'abandonnez pas!!

  • Jean Lacoursière - Abonné 14 novembre 2020 09 h 15

    Tenez bon, madame !

    Votre tristesse est compréhensible.

    Moi, ce qui me fâche, c'est d'entendre un discours unidimensionnel de la part du Gouvernement (je paraphrase) : « Obéissez, soyez fins, sinon voyez ce qui arrivera..., c'est de votre faute..., on va peut-être devoir resserrer les règles encore plus, etc. »

    J'aimerais en entendre davantage sur les efforts faits par le Gouvernement pour rendre notre système de soins capable d'absorber les malades covidiens.

    Que fait-on pour éviter que 500 hospitalisations covid ne mettent le Québec à genoux ? Mettre le Québec à genoux est-il le seul outil dans le coffre du Gouvernement ?

    Il me semble que les journalistes ne talonnent pas suffisamment le Gouvernement sur les choses autres qu'éviter la propagation du virus. Mais ce n'est pas facile quand un point de presse les limite à une seule question par journaliste.

    • Jacques Bordeleau - Abonné 15 novembre 2020 08 h 12

      Ce n'est pas le gouvernement seul qu'il faut talonner, mais bien davantage les récalcitrants, nonchalants, imprudents et autres *qui doivent vive leur vie, quoi!*. Quant aux journalistes et autres gérants d'estrade, même à une seule question ils font souvent partie du problème davantage que de la solution.

      Jacques Bordeleau

  • Françoise Labelle - Abonnée 15 novembre 2020 07 h 11

    À pleurer de rage

    L'énergie que vous mettez dans votre vocation a été balayée par toutes ces personnes qui ont fait fi des règles sanitaires en dehors des lieux réglementés, comme si ce virus ne les concernait pas et parce qu’elles ne pouvaient envisager de « s’empêcher de vivre ».
    Bien dit, bien reçu.
    Ces libertariens sanitaires profitent de la société et sont incapables de donner en retour. S'ils étaient vraiment conséquents, ils iraient vivre sur une île déserte et garderaient leur virus pour eux, au lieu de blâmer le gouvernement.
    Les hôpitaux sont en crise dans les états libertariens des USA où on est bien au-delà des 1000 décès quotidiens (1400 décès il y a deux jours). Le nombre d'hospitalisations est tel que ces états libertariens ont dû imposer des règles strictes que les autres états, en meilleure posture, n'ont pas hésité à imposer. En Suède, chouchou des libertariens sanitaires ,selon la formule de Patrick Lagacé (Le nombre maléfique 1374), les hôpitaux traitent maintenant 1,004 patients de Covid-19, une hausse de 60% sur les 627 cas de la semaine précédente. Et les décès prennent trois semaines à entrer dans les statistiques.
    «Swedish surge in Covid cases dashes immunity hopes» The Guardian12 nov.
    «The Grim Pandemic Outlook for Fall and Winter » Teh Bulwark, 15 nov.

  • Ève Marie Langevin - Abonnée 15 novembre 2020 14 h 39

    Beaucoup ont pleuré aussi...

    Je connais aussi quelques autres profs qui ont pleuré, surtout au début du confinement et parfois encore maintenant...
    La tâche est plus lourde que jamais et nous sommes à peine formés pour ce type d'enseignement qui change et complique notre pédagogie. Un métier en soi, la formation à distance... très différent de celui de prof au contact direct.
    Tout cela génère parfois une nouvelle forme d'aliénation propre à la machine, et agravée par le sur-isolement qu'elle provoque.
    Par ailleurs, merci à Normand Ballargeon d'avoir partagé les astuces/trucs de nos collègues avec l'enseignement à distance.