Le mot à abattre

Je ne suis pas un spécialiste. Moi aussi, j’aime qu’on remette en question certaines expressions suspectes de notre vocabulaire. Car les mots portent des sens complexes et peuvent avoir des répercussions inappropriées selon l’évolution des mentalités. C’est sans doute ce qu’enseignait Verushka Lieutenant-Duval dans ses cours à l’Université d’Ottawa. Cependant, n’en déplaise à certains commentateurs, j’ai l’impression que le mot en n, comme on l’appelle, va résister plus qu’on ne le croit.

Pourquoi ? À cause, entre autres, de son histoire littéraire et de la charge positive qu’il a déjà portée. On a parlé du roman le plus célèbre d’Agatha Christie, du brillant essai de Pierre Vallières et du roman bukowskien de Dany Laferrière. J’ajoute que le mot à proscrire offre une tonalité cinglante au titre d’une des plus fortes pièces de Jean Genet, écrite ouvertement à la défense des Noirs. Genet était un héros chez les Black Panthers. Dans Le cœur est un chasseur solitaire, un roman américain étonnamment progressiste quant à la question raciale du sud des États-Unis, Carson McCullers utilise le mot maudit plus d’une fois, presque à toutes les pages. J’imagine que, dans sa langue originale, le terme choisi par l’écrivaine doit avoir à peu près la même connotation. Le chef-d’œuvre de McCullers reflète la cause afro-américaine avec autant de lucidité que les fictions les plus percutantes de Tony Morrison, la célèbre autrice, dont raffole Barack Obama.

« Dieu est n… », chante Léo Ferré. « N… je suis. N… je reste-rai… », proclame Aimé Césaire. Jack Kerouac emploie spontanément le mot à abattre lors de son célèbre entretien avec Fernand Seguin à Radio-Canada lorsqu’il rappelle l’origine de l’appellation « beatnik » et qu’il évoque avec beaucoup d’admiration l’importance du jazz et du beat dans son écriture. Rimbaud utilise à répétition le mot qu’il ne faut pas prononcer pour donner du mordant à sa Saison en enfer. Soyons vigilants, certes, avec ce vocable devenu, pour beaucoup, inadmissible. Mais, un jour, quand la rectitude politique va s’essouffler, et qu’une certaine désobéissance lyrique de notre poésie va redevenir « absolument moderne », j’ai l’impression que le mot tabou, dont nous discutons depuis quelques jours le bien-fondé, va à nouveau s’immiscer subrepticement dans nos conversations, même les plus vigilantes. Avec un tout nouveau sens qui va nous surprendre. Lequel ? Impossible pour moi de le prédire. C’est l’usage, à travers son mystérieux parcours, qui finira par l’établir.

À voir en vidéo