L’irrespect est-il intolérance?

À l’instar de ce qui s’est produit à la suite des attentats de Charlie Hebdo, nombreux sont ceux qui, tout en dénonçant le meurtre odieux de Samuel Paty, en ont profité pour nous mettre en garde contre les dérives de la liberté d’expression. Dans les derniers jours, les insultes et les mises en garde pleuvaient sur Emmanuel Macron qui, en qualifiant l’islam de « religion en crise » et en autorisant la projection d’images disgracieuses du prophète, aurait fait preuve d’intolérance. Cette crise est emblématique, à mon sens, d’un débat qui tiraille de nombreuses sociétés occidentales : y a-t-il une place pour l’irrespect à l’intérieur de la liberté d’expression ?

« La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. » Cette maxime synthétise bien l’esprit de tolérance qui est au cœur de nos sociétés libérales. Assurément, la tolérance est un prérequis pour n’importe quelle société libre, pacifique et démocratique. L’intolérance, porteuse de haine et de violence, est à proscrire. Or, certains assimilent nécessairement la notion d’irrespect à la notion d’intolérance : manquer de respect serait donc synonyme d’intolérance. Je pense qu’il faut absolument différencier les deux mots qui sont porteurs de concepts bien différents. D’un côté, l’irrespect est impertinent et provocant ; il choque et exige une réaction de notre part. De l’autre côté, l’intolérance est intransigeante, violente et hostile ; elle cherche à écraser les voix dissidentes, à imposer un ordre d’idée. Si l’intolérance n’est jamais acceptable, l’irrespect est parfois nécessaire pour amener une réflexion, pour marquer les esprits.

La liberté d’expression ne devrait pas se traduire en devoir d’offenser, écrivait l’une de mes amies récemment. En effet, s’il est juste de dire qu’elle n’a pas le devoir d’offenser, on ne peut écarter le fait qu’elle puisse offenser par moments. Je pense qu’au cœur même du principe de la liberté d’expression, il y a cette idée d’irrespect, duquel découle le blasphème, l’offense et tous les propos qui sont irrévérencieux qui visent à créer un débat d’idées et faire avancer la pensée. Un discours aseptisé, évacué de tous propos choquants, risque de nous plonger dans un nouvel obscurantisme. Car, pensons-y, si ce n’avait été du Refus Global de Paul-Émile Borduas ou encore de Les fées ont soif de Denise Boucher, et de toutes les autres œuvres qui, flirtant avec le blasphème, l’irrespect ou l’outrage, nous ont forcés à confronter nos certitudes, aurions-nous vraiment pu nous libérer des chaînes de l’intolérance, du dogmatisme religieux et bâtir la société plurielle d’aujourd’hui ?

10 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 29 octobre 2020 10 h 46

    À quoi bon?


    Ernest Renan a écrit que « le blasphème des grands esprits est plus agréable à Dieu que la prière intéressée de l’homme vulgaire ». Je comprends que la liberté de blasphème sert d’abord les artistes et les intellectuels qui veulent en faire usage avec la bonne dose de provocation qui contribuera à ce qu’on parle d’eux et qu’on achète leur œuvre. Hormis cette catégorie de citoyens, je me demande bien à quoi peut bien servir le blasphème pour le citoyen lambda qui pourrait malencontreusement en faire un usage maladroit qui le ferait basculer dans le propos haineux pour ainsi tourner le fer dans la plaie ou « ajouter l’insulte à la blessure » comme on dit chez nos voisins. À moins que de jouer à « tu me fais mal, je te fais mal » soit un divertissement comme un autre chez ce monstre incompréhensible qu’est l’humain.

    Ensuite, en prenant un peu de recul et de distance pour y penser encore un peu, on peut se demander qui est vraiment capable de tolérer pour lui-même l’insulte et le blasphème dont il prend plaisir qu'on fasse à autrui, ce différent étrange. En développant un peu d’empathie, on réalise que peu de gens sont à l’aise que leurs croyances profondes soient infirmées suivant l’examen critique du regard d’autrui. On aime croire en ce que l’on croit et on s’y attache. À un tel point que l’on peut en venir à croire que ce qui est bon pour soi est nécessairement bon pour l’autre.

    Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 29 octobre 2020 13 h 42

      L'irrespect, dans une culture qui magnifie le narcissisme, est effectivement souvent vécu comme une marque d'intolérance par celle ou celui qui est est l'objet. L'escalade n'est jamais loin. D'où l'intérêt de tenir compte du principe de précaution en matière de communication.

    • Marc Therrien - Abonné 29 octobre 2020 16 h 42

      Et comme il est toujours plaisant de rencontrer quelqu’un qui pense comme soi, j’ai applaudi au propos de Jean-François Lisée (Hé oui! Si si!) qui aujourd’hui à l’émission « Les Mordus de Politique » sur ICI RDI a nuancé en expliquant que ce ne sont pas toutes les caricatures de Charlie Hebdo qui sont montrables dans une classe d’élèves parce que certaines sont de la pure provocation destinée à blesser volontairement, ce qui bien entendu, et il a pris bien soin de le préciser, ne justifie et n’excuse absolument en rien la barbarie du meurtre de l’enseignant Paty. Si on craignait que le hijab d’une enseignante musulmane heurte la conscience de jeunes élèves, j’imagine qu’il est légitime de craindre aussi que les caricatures les plus provocantes de Charlie Hebdo puissent en heurter d’autres également.

      Marc Therrien

  • Cyril Dionne - Abonné 29 octobre 2020 11 h 52

    « En éducation, l'exclusion en littérature est un signe précurseur de l'obscurantisme, et si ce dernier envahit l'école, la nation perd ses repères » Driff Reffas

    Il n’y pas de dérives de la liberté d’expression lorsqu’on ne retrouve aucune diffamation envers des individus ou bien des incitations à la haine envers certains groupes en particuliers. Aucune.

    Ce qui semble évident, c’est le choc des cultures et certaines idéologies politico-religieuses qui sont incompatibles avec nos systèmes démocratiques basés sur le droit naturel, la liberté et l’égalité pour tous. Nous n’avons que faire du stigmate du blasphème qui nous retourne vers un obscurantisme indécent. La liberté d’expression nous permet de débattre les dogmes et doctrines des religions qui ne sont que idées, farfelues entres autres, basées sur les amis imaginaires dignes de contes pour enfants de quatre ans. Personne ne doit être puni pour des mots et des idées, surtout en contexte pédagogique et encore moins à l’université. Et là-dedans, on peut inclure des petits dessins à caractères comiques.

    Et si on ne peut pas vivre avec l’idée de la liberté d’expression, alors pourquoi y faire notre demeure? Pardieu, les régimes dictatoriaux et théocratiques abondent partout dans le monde. Ils ont l’embarras du choix.

    Comme Charb de Charlie Hebdo nous l’avait si bien dit en 2012 : « Je préfère mourir debout que vivre à genoux. »

    • Marc Therrien - Abonné 29 octobre 2020 16 h 55

      J’imagine que si Charb de Charlie Hebdo voulait contribuer à un monde meilleur et à davantage de paix sur la terre en défendant le droit au blasphème, il est de ces porteurs de salut qui sont morts pour cette grande idée de Socrate qui énonce qu’«il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre.»

      Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 30 octobre 2020 12 h 25

      @ M. Dionne,

      Vous écrivez: "Personne ne doit être puni pour des mots et des idées, surtout en contexte pédagogique et encore moins à l’université. Et là-dedans, on peut inclure des petits dessins à caractères comiques."

      Que dites-vous de l'expérience qui consiste à présenter dans une classe du primaire l'oeuvre (incluant de petits dessins comiques) de Donatien Alphonse François de Sade...

      "Nous n’avons que faire, dites-vous, du stigmate du blasphème qui nous retourne vers un obscurantisme indécent."

      Vive la liberté d'expression sans limite. On verra bien jusqu'où elle peut se rendre !

  • Réjean Martin - Abonné 29 octobre 2020 14 h 41

    bien apprécié

    j'ai bien apprécié la nuance que vous faites Monsieur

  • Michel Lebel - Abonné 29 octobre 2020 15 h 10

    Pas une liberté absolue!

    La liberté d'expression doit être ardemment défendue, mais elle n'est en pratique jamais absolue. On ne peut exprimer publiquement tout ce qui nous passe par la tête. Toute personne s'auto-censure. Le respect, la civilité et le jugement sont nécessaires au bien-vivre. Les humains ne sont pas des ermites pour la plupart, mais des êtres sociaux! Il taut donc généralement mettre de l'eau dans son vin! C'est ainsi.

    M.L.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 octobre 2020 08 h 38

      Donc, par exemple, les caricatures visant à moquer diverses religions ne devraient pas se faire. C'est ce que vous dites, en d'autres mots.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 octobre 2020 21 h 32

    Excellent !

    Voici un autre étudiant prometteur.