Faut-il avoir peur de nos étudiants?

D’entendre des enseignants de l’Université d’Ottawa dire qu’ils ont peur de leurs étudiants me paraît profondément démotivant, affligeant et absolument catastrophique.

Trop d’incidents, dans une logique de gradation de leur gravité, ont eu lieu depuis quelques années pour ne pas s’inquiéter.

Au bout du compte, il me paraît évident que les étudiants seront pénalisés si la peur s’insinue dans leur classe, car le retranchement dans lequel s’abritera leur professeur va les couper d’un rapport humanisant et nuancé que je crois nécessaire à tout avancement de la connaissance.

Nous avons tous connu des enseignants marquants dans nos vies. Ceux et celles qui m’ont marqué durablement avaient tous en commun de transcender à mes yeux la figure d’autorité qu’ils représentaient. C’est dans la mesure où ils me donnaient l’occasion de les voir comme des êtres humains et non comme des machines à discourir qu’ils ont acquis à mes yeux ce petit plus qui fait toute la différence.

Ces profs si importants dans ma vie avaient aussi en commun une autre chose : ils n’avaient pas peur de moi. Je me sentais privilégié d’avoir accès à leur personne, à leur confiance.

Et, qu’on me permette de le préciser ici, aucun d’eux n’a jamais tenté d’abuser de cette confiance. Pour ce que j’en sais, ce ne sont pas les profs qui donnent accès à leur humanité qui abusent de leur pouvoir, mais plutôt ceux qui se cantonnent dans la figure d’autorité.

À la lueur de cette affaire de l’Université d’Ottawa, la question de fond à se poser est : comment un professeur peut-il enseigner à des gens dont il a peur ou dont il se méfie ?

Il me semble qu’une transmission de savoir ou d’expérience doit s’appuyer à sa base sur un contrat de bonne foi tacite ou explicite, une confiance mutuelle pour qu’un cours soit valable et ait une chance d’avoir quelque portée.

Non, décidément, il ne faut pas avoir peur de nos étudiants. Et pourtant…

11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 octobre 2020 01 h 43

    La civilité aux seines des réseaux sociaux s'impose.

    Vous avez tellement raison, monsieur Turp. Effectivement, comment peut-on enseigner dans une atmosphère de méfiance et d'intimidation?
    Heureusement que je n'ai pas enseigné pendant ces temps d'incivilité et de cyberbullying sur les réseaux sociaux où toutes les dérives sont permissibles et où l'on peut détruire la réputation d'une personne à sa guise avec impunité. C'est une situation grave qui doit être corrigée le plus vite possible. C'est le respect du professeur qui manque gravement dans l'éducation de nos jours.

    • François Poitras - Abonné 23 octobre 2020 09 h 07

      Malheureusement, il suffit de fréquenter les chroniqueurs et les éditorialistes du Devoir pour constater la caution accordée ce qui n'est encore que du terrorisme de salon

  • Cyril Dionne - Abonné 23 octobre 2020 08 h 03

    « Quant on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur » Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais

    Misère. Lorsque l’enseignant a peur de ses étudiants, l’acte pédagogique a déjà levé le cap pour des endroits plus libertaires. Enseigner, c’est se mettre en relation avec les autres pour débattre les idées même si les principaux intéressés sont diamétralement opposés. C’est cela le défi de l’acte pédagogique et aussi, toute sa noblesse et sa splendeur.

    Ce sera toujours un privilège d’apprendre en toute liberté et non pas formaté pour suivre une ligne déjà pré-établie. La pensée binaire et l’endoctrinement sont le contraire de la pensée critique et du siècle des Lumière qui nous apporté la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. Et si on ne plus débattre les idées dans les institutions qui ont été conçues pour le faire, où est-ce qu’on le fera?

    Nous entrons dans une phase d’un maccarthysme immonde ou d’une chasse aux sorcières pour ceux qui osent dire que le racisme systémique n’existe pas. Curieusement, ceux qui veulent imposer leur mantra de rectitude politique dans les universités en sont incapables de le définir d’une façon précise pour qu’il y ait consensus de la part de tous. Il y autant de définition du racisme qu’il y a d’humain sur la planète. Et il faut le dire, le concept de la race n’existe pas en biologie.

    Ceci n’a rien à voir avec la notion du racisme que nous font miroiter nos apôtres de la culture du bannissement dans les institutions postsecondaires, mais plutôt, ils veulent exercer un pouvoir pour subjuguer les autres à leur pensée. Enfin, ce n’est que du bullying académique et une forme de chantage. Et malheureusement, les enseignants ne sont pas outillés pour faire face à ce fléau lorsque ceux qui ont le pouvoir, les doyens et les recteurs universitaires, se cachent ou se dérobent de leurs responsabilités.

  • Benoit Gaboury - Abonné 23 octobre 2020 09 h 12

    Excellent texte, vraiment. Tout est là, me semble-t-il. On devrait en discuter un peu dans les écoles et les universités.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 23 octobre 2020 09 h 33

    Pour moi la réponse est oui. Si j'étais enseignante présentement j'aurais peur de mes étudiants et je m'autocensurerais parce que j'aurais choisi d'enseigner, pas d'être une activiste à la défense de la liberté d'expression, avec toute les conséquences qui viennent avec.
    La boule au ventre chaque jour pour qui? Pourquoi?
    Ceux là même qui bénéficieraient de mon courage et de ma liberté d'expression préfèreraient s'en plaindre sur les réseaux si je ne pense pas comme eux .

    Alors non, ils auront les enseignants qu'ils méritent, pourquoi pas des robots programmés, tiens.

  • Bernard Terreault - Abonné 23 octobre 2020 10 h 13

    Profs marquants, important

    Au secondaire-collège (du temps du 'cours classique') trois profs m'ont marqué. Deux étaient extrêmement exigeants, même si l'un d'eux m'a accusé littéralement en classe de 'vouloir péter plus haut que le trou' ! Je n'en revenais pas, sur le coup, de cette vulgarité, mais c'étaient de bons profs, ils m'ont marqué. Le troisième était un jeune américain farfelu, qui faisait plein de dessins drôlatiques au tableau et qui nous a fait aimer les cours d'anglais. À l'UdeM, personne n'a pu autant me marquer que Hubert Reeves, hélas parti peu après en France. Non seulement savant, il était profondément empathique, il a par exemple pris des initiatives pour intégrer une étudiante étrangère totalement isolée par le biais d'une 'partie de sucre'. À l'Université d'Illinois j'ai connu des tas de superbolés, mais aucun aussi sympa que John David Jackson.