Assurance maladie et crise d’Octobre

Dans les rappels des événements de la crise d’Octobre, il vaut sans doute la peine de se souvenir d’une retombée heureuse de ces événements, la seule sans doute. En effet, en parallèle avec les péripéties de l’action du FLQ se déroula une importante grève des médecins spécialistes du Québec. Rappelons le cours des choses : le nouveau ministre de la Santé, Claude Castonguay, dépose alors un projet de loi instaurant l’assurance maladie au Québec, qui devait entrer en vigueur le 1er novembre 1970. Les médecins du Québec — et les assureurs — sont violemment opposés à ce projet. Le 8 octobre, les médecins spécialistes du Québec se mettent en grève (on ne s’étendra pas ici sur le niveau d’horreur d’une grève des médecins dans une société, avec les opérations suspendues, etc.). Or, le 5 octobre précédent, il y eut l’enlèvement de James Cross par la cellule Libération. Lors de cette première journée de grève se déroula la lecture du manifeste du FLQ à la télévision.

À ce moment, le premier ministre Robert Bourassa était bien plus préoccupé par la grève des spécialistes que par l’enlèvement de ce diplomate. À l’époque jeune recherchiste à l’Assemblée nationale, je me souviens qu’il vint nous dire : « Au Québec, on ne peut pas “traverser” les médecins. » Le terme « traverser » est un terme de négociation syndicale. Il est clair qu’il s’apprêtait à céder devant leurs revendications.

Mais le 10 octobre suivant, enlèvement de Pierre Laporte. L’escalade changeait tout : la grève des médecins se retrouva en page 6 des journaux. En parallèle avec les événements de la crise d’Octobre, l’Assemblée nationale adopta le 15 octobre une loi spéciale forçant le retour au travail des médecins, sous peine d’amendes féroces. Le président des médecins spécialistes eut beau prétendre que cela causerait l’exode de 1300 de ses confrères, on passa la loi et la grève fit long feu. Et les événements de la crise d’Octobre suivirent leur cours.

Des années plus tard, Claude Castonguay exprima l’opinion que, sans la crise d’Octobre, le régime d’assurance maladie n’aurait pas pu être instauré, tellement le lobby des médecins était puissant et leurs moyens d’action, intenses.

12 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 14 octobre 2020 03 h 00

    Exact M. Lemieux.

    Hé que oui. Et cette adoption plus de 2 ans après les autres provinces... Tout comme "l'assurance hospitalisation" étatique. Dans ce deuxième cas, ce n'était pas les odres religieux qui s'opposaient... Mais le GV-Q qui naisait" avec la puck". Les jeunes d'aujourd'hui ne le savent pas, ils croient que cela a toujours été là...
    Malheureusement, le GV-Q étant incompétent dans tous les domaines où il s'aventure... Cela donne ce que cela donne: la Faillite (avec un grand F) du système une fois qu'il est étatisé, ou au mieux, le dysfonctionnement chronique du système.

  • Raymond Labelle - Abonné 14 octobre 2020 05 h 57

    Merci de nous rappeler ceci.

    Incidemment, encore aujourd'hui, la crise d'Octobre nous fait oublier cet épisode.

    L'histoire a de ces curieuses ironies.

    Souvenons-nous aussi du corporatisme atavique des associations de médecins au Québec. Et, de façon non partisane, que c'est le gouvernement Bourassa qui a instauré l'assurance-maladie. Qui a ses défauts, mais a quand même établi un accès à peu près universel aux soins de santé (à l'époque, il n'y avait pas les problèmes d'aujourd'hui, que personne ne semble être capable d'expliquer de façon satisfaisante). Qui, de toute façon, est moins pire que le régime précédent quant à l'accès, où les médecins devaient être payés plein prix de façon privée et qu'ils ont essayé de maintenir. À noter que ce sont les corporations des spécialistes, et non des omnis, qui ont mené ce combat rétrograde.

    Encore aujourd'hui, par exemple, des médecins étrangers qui ne parviennent pas à se faire reconnaître au Québec se font reconnaître plus facilement dans d'autres provinces. Des médecins étrangers qui ont eu d'excellents résultats aux examens du Collège ne se font pas attribuer de stages en résidence sous des prétextes qui ne tiennent pas la route. Le Collège des médecins refuse d'admettre les médecins français, n'honorant pas la signature sur les corporations professionnelles France-Québec, honorée par la plupart des corporations professionnelles, alors que la France honore la sienne, nous faisant honte à tous. On devrait faire une étude à rendre publique pour comparer les compétences respectives de nos médecins avec les médecins français avant de forcer le Collège à cesser de déshonorer le Québec et admettre les médecins français. Question de donner une leçon d'humilité au Collège et de l'obliger à agir correctement, puisqu'il ne le fait pas de lui-même.

  • Janine Carreau - Abonnée 14 octobre 2020 08 h 01

    MERCI d’Honorer la devise du Québec

    Je vous remercie pour cette fenêtre privilégiée sur le lien "insondable" entre deux grands événements
    Merci de vous "Souvenir"

    Permettez-moi de citer quelques auteurs, qui vous diront mieux que moi, où se situe ma gratitude.

    "La liberté commence où finit l'ignorance" Victor Hugo

    "Ça dépend ce qu'on cherche. Est-ce qu'on cherche des certitudes ou est-ce qu'on cherche la vérité? Parce qu'on peut avoir des certitudes si on ne se préoccupe pas de la vérité
    Moi ce que veux savoir c'est ce qui est réellement"
    Et
    "Quand on fait partie de l'Histoire, on est amené à douter de ce qui a été retenu par l'Histoire"
    Pierre Gauvreau

    Quant à "Notre Assurance maladie" et ce que ses principaux acteurs représentent pour nous, les citoyens, en Pandémie 2020 :

    "Ce qu'on apprend dans les grands fléaux, c'est qu'il y a dans les hommes, plus de choses à admirer qu'à mépriser"
    Albert Camus à la fin de La Peste.

    Janine Carreau

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 octobre 2020 09 h 44

    Rappel important

    Il faut en revenir à cette dureté avec les médecins et les médecins spécialistes. Et ceux qui veulent partir, eh bien, qu'ils partent !

  • Hélène Paulette - Abonnée 14 octobre 2020 12 h 00

    Au contraire les médecins ont gagné!

    Le Collège des Médecins a d'excellents négociateurs... L'Assurance-Santé les menacait en faisant des médecins des salariés. Avec la grève, ils ont obtenus d'être rémunérés à l'acte, ce qui ne faisait pas d'eux des employés de l'État mais des entrepreneurs privés. Chose qu'ils n'ont jamais cessé d'exploiter depuis.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 14 octobre 2020 12 h 39

      Effectivement, nous avons le sentiment de ne pas être allés au bout de la révolution tranquille et des changements sociaux qui en découlèrent. Les CLSC n'ont pas reçu les moyens de leur mandat, et les médecins sont demeurés des entrepreneurs monopolistiques au coeur du système.

      Toute discussion sur le réseau de la santé qui manque ce constat risque de demeurer en superficie.

    • Raymond Labelle - Abonné 14 octobre 2020 18 h 47

      "L'Assurance-Santé les menaçait en faisant des médecins des salariés."

      Ha! J'ignorais cela.

      Choses que je sais.

      Les médecins d'urgence dans les hôpitaux en France sont des salariés à temps plein qui y travaillent à temps plein. On considère un échec lamentable une attente qui atteint deux heures dans les urgences - le ministre doit s'excuser à genoux si ça arrive.

      Quand on a créé les CLSC, ceux-ci devaient être la première ligne de soin, avec des médecins salariés - ça faisait partie du concept. Or, beaucoup de soins de première ligne sont en fait administrés dans les urgences, engorgeant celles-ci. Les gens y vont car il est difficile d'aller ailleurs en temps utiles pour des soins de première ligne.