Lettre à mon fils

Mon fils,

Je suis tétanisée. Depuis l’annonce de la nouvelle, mon esprit déambule vers tout sauf ça. Je ne veux pas toucher, même de loin, à ça. Je ne veux pas m’en approcher parce qu’encore une fois, une autre fois, mon cœur s’effritera. Mon cœur de mère connecté à cet autre cœur de maman s’effritera encore une fois, une autre fois.

Pendant un instant, un micro-instant, je me suis dit dans une détresse lointaine presque soulagée que le féminicide n’avait pas eu lieu. La mère avait été épargnée. Mais non, il a bel et bien eu lieu. Hier, une femme, encore une fois, une autre fois est morte avec ses deux filles. Un cœur de maman de plus s’est éteint avec celui de ses enfants.

J’écris à la table de la cuisine. Il est 7 h et je n’ai encore ouvert aucun appareil. Je ne sais pas si le père des fillettes a été retrouvé. Je ne sais pas dans quel état son cœur a été retrouvé, sera retrouvé.

Mon garçon, ce matin, je t’écris dans l’urgence pour te dire… Te dire combien j’étais heureuse de porter un garçon dans mon ventre. Je me disais que ta vie serait un brin plus facile ou, du moins, que j’aurais moins peur pour toi que pour une fille. Mais ce matin, mon cœur de mère hurle du haut de tes 20 ans.

Est-ce que j’ai failli comme parent ? Est-ce que je t’ai transmis, avec ton père, dans notre responsabilité de parents, tout ce qu’il faut ? T’avons-nous inculqué les bases nécessaires pour que dans l’adversité tu aies les ressources intérieures pour aller vers l’aide ? Est-ce qu’on t’aura, est-ce que je t’aurai donné la capacité, la possibilité, la nécessité, au centre d’un tsunami, de communiquer ? Est-ce qu’un jour, si tu devais traverser le néant, tu serais suffisamment « armé » de mots et de voix pour te laisser entendre et attraper la main tendue vers toi, la main de secours, AVANT qu’il ne soit trop tard ?

Mon beau grand gars, garde ton cœur ouvert et ton esprit ouvert. Prends soin de l’homme que tu es en train de devenir. Les cœurs, tous les cœurs sont précieux. Un cœur, trois cœurs qui meurent encore une fois, une autre fois de trop.

5 commentaires
  • Danielle Roy - Abonné 14 juillet 2020 07 h 39

    Lettre à mon fils

    Ce message pose de bonnes questions qui méritent réflexion.

  • Dominique Girard - Inscrit 14 juillet 2020 09 h 41

    Touchant, mais...

    ... mais il ne faut pas oublier, dans vos réflexions, le fait qu'au Québec, les enfants qui sont assassinés le sont pour la moitié par le père et pour l'autre moitié par la mère. Il serait donc juste d'inclure tout le monde dans ces réflexions et offrir toute l'aide aux parents en détresse. Triste vous avez dit.

  • Céline Gauthier - Abonnée 14 juillet 2020 11 h 29

    "Prends soin de l'homme que tu es en train de devenir"

    "Prends soin de l'homme que tu es en train de devenir", voilà des mots qui je l'espère, résonneront dans le coeur de votre fils, Madame. Je suis de tout coeur avec vous. Ce sont des paroles justes et sages qui devraient résonner dans l'esprit de tout être humain, lorsqu'il traverse des épreuves. J'ai perdu mon fils de manière tragique il y a quelques mois... Votre lettre m'atteint droit au coeur.

  • Marcel Vachon - Abonné 14 juillet 2020 15 h 23

    Dans ces situations terribles, les maris sont-ils totalement, entièrement et seuls responsables de ces gestes malheureux? Que se sont dit ce mari et cette épouse dans l'intimité, les derniers jours, semaines, mois précédant ce geste incompréhensible? Elle n'a rien détecté chez son mari?

  • Clermont Domingue - Abonné 15 juillet 2020 08 h 37

    Lui

    Il fut ton père.
    Ton fils aussi.
    Tu étais sa terre,
    Il t'arrachait ses fruits.
    Tu étais sa mer,
    Il t'embrassait avec rage,
    Tu étais en furie.
    Immense rivière gelée,
    Visage d'enfant par ta glace voilé...
    N'entends-tu pas
    Son grand cri?
    Son grand cri!