Pauvre Révolution tranquille!

Certains aiment mettre l’héritage de la Révolution tranquille en cause pour les failles que révèle l’épidémie de COVID-19. Selon Jacques Dufresne, créer un réseau public de soins en évinçant les institutions religieuses aurait déshumanisé la prise en charge des personnes âgées (Le Devoir, 21 mai). Et selon Michel Nadeau, ce sont les « produits de la Révolution tranquille » qui échouent quand nos ministères de la Santé et de l’Éducation s’effondrent sous leur propre poids (Le Devoir, 23 mai). À entendre ces messieurs, on jurerait que les années 1960 se sont terminées hier matin et qu’il ne s’est rien passé depuis.

C’est faire porter un lourd fardeau à cette vieille dame qu’est la Révolution tranquille. Doit-on rappeler qu’on fêtera ce 22 juin son soixantième anniversaire de naissance, soit l’élection de Jean Lesage et de son équipe ? Tout le monde ne s’entend pas sur la date de fin de la « révolution » : la défaite libérale de 1966 ? La mort de Daniel Johnson en 1968 ? Le référendum de 1980 ? La crise économique de 1981-1983 ? Peu importe : au moins quarante années de néolibéralisme, de réformes publiques-privées, de mondialisation capitaliste et de recompositions sociales nous en séparent aujourd’hui.

Parce que les mots importent, voyez-vous. S’entêter à blâmer la Révolution tranquille (et à idéaliser ce qui l’a précédée), c’est imputer nos échecs d’aujourd’hui au modèle de l’État-providence. Je crois plus utile et conforme aux faits de mettre en procès les années 1980-2020. En sont directement issus plusieurs des maux qui nous accablent : la complexification délibérée de réseaux devenus publics/privés, l’accroissement des inégalités, le transfert des responsabilités collectives vers les individus et les marchés, une bureaucratie dépendante des diktats de consultants en gouvernance et de publicistes politiques.

Pour trouver les bonnes solutions, il faut viser les bonnes cibles. On vit dans le présent et le passé le plus pertinent est souvent le plus proche. Laissez donc la Révolution tranquille… tranquille !

 

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