Je n’enseigne pas

Beaucoup de gens font apprendre, mais n’enseignent pas. Un parent élève son enfant. Un précepteur instruit un enfant en privé. Une didacticienne produit du matériel éducatif. La TELUQ forme des adultes à distance. Et la personne qui parle durant des heures devant des universitaires ne fait apprendre que si, et seulement si, les adultes suivant le cours y ajoutent de façon autonome deux fois plus d’heures en travaux complémentaires. Aucun de ces gens n’enseigne.

Moi, j’enseigne. Ma job : faire apprendre des savoirs prescrits à des groupes d’élèves avec un minimum de ressources. Pour ce faire, je choisis les activités, en plus de devoir contrôler le contenu, les objectifs, le milieu de travail, les moyens utilisés, le moment et le rythme… Je dois interagir avec tous mes élèves et offrir des retours rapides. Je prends des centaines de décisions à l’heure pour piloter et réajuster le tout en temps réel, et m’adapter à des centaines d’enfants. Enseigner à distance s’avère impossible.

Je n’ai pas la prétention du ministère. Le même ministère qui demande maintenant aux parents d’être des accompagnateurs me demande aussi depuis une vingtaine d’années d’être un accompagnateur. Le même ministère qui me demande maintenant d’enseigner et d’évaluer à distance refuse depuis une dizaine d’années que j’enseigne et évalue ce qu’il me demande d’enseigner et d’évaluer. En effet, vers 2010, le ministère a changé l’entièreté du contenu à enseigner et à évaluer. Toutefois, il refuse toujours de débloquer des fonds pour que les écoles se dotent de matériel afin d’enseigner et d’évaluer ce qu’il a lui-même prescrit.

Là, je n’enseigne pas. Ma job : faire apprendre… et je fais ce qui doit être fait, sans que personne sache ce qui doit être fait. Humblement.

9 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 26 mai 2020 05 h 38

    Enseigner, c'est faire apprendre un savoir. Et apprendre un savoir est exigeant pour l'enseignant et la personne en apprentissage.

    Enseigner, c'est un art. C'est plus qu'un savoir faire. C'est un engagement et une passion à faire découvrir parce que l'enseignant sait que cet art, pour se pratiquer, implique des conditions propices à l'apprentissage.

    Votre texte le souligne avec force.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 mai 2020 06 h 44

    Non, personne n’enseigne parce qu’on l’apprend pour nous-mêmes

    Selon la définition donnée de l’enseignement, personne n’enseigne. On n’apprend pas par osmose. L’apprentissage, c’est la dissonance cognitive qui s’opère chez l’individu et il apprend seulement s’il est prêt à relever le défi. Il n’y a rien de facile parce que le tout demande un effort constant, et beaucoup plus pour ceux qui ont des problèmes d’apprentissage.

    L’enseignant.e d’aujourd’hui doit devenir un « entertainer » devant la classe parce qu’il faut divertir sinon les élèves de la société hyper-individualiste et d’enfants rois vont décrocher très rapidement. Et c’est là tout le secret de l’enseignement : comment garder l’intérêt des apprenants dans un environnement où ils ont le choix de ne pas vouloir apprendre parce que l’école leur est imposée, a contrario des études universitaires, où ce sont les étudiants qui choisissent d’être là et qui paient les frais encourus. L’apprentissage est un processus individuel et égoïste parce qu’il n’y a vraiment seulement une personne qui en bénéficie, celle qui maîtrise les contenus d’apprentissage et les compétences qui en découlent.

    Ceci dit, l’idée des « accompagnateurs » découle de cette philosophie qu’on appelle le « constructivisme », le dada des grands prêtres philosophiques des tours d’ivoire. L’enseignant n’est plus un pédagogue dans le sens du terme, mais plutôt un coach de vie qui aide l’apprenant à cheminer dans son apprentissage où celui-ci apprend à travers ses interactions passées et présentes. Oui, par un tour de magie inexplicable, l’élève construit son savoir en réinventant la roue. C’est pour cela que les ministères de l’éducation disent à leurs enseignants que la base de l’apprentissage n’est plus importante; les élèves vont découvrir les règles et les concepts en cheminant par eux-mêmes. Et après, on se demande pourquoi la grande majorité ne sait ni lire et écrire à un niveau acceptable et que les mathématiques demeurent de la magie vodou comme dans le secret de la Caramilk.

  • Jean Lapointe - Abonné 26 mai 2020 08 h 03

    Qu'est-ce qu'apprendre?

    «Là, je n’enseigne pas. Ma job : faire apprendre»

    Je suis de votre avis. Malheureureusement beaucoup de gens pensent qu'enseigner c'est transmettre des savoirs c'est-à-dire gaver les cerveaux des élèves comme on gave des oies ou des canards. C'est qu' ils n'ont pas réfléchi longtemps à ce que cela veut dire apprendre. Apprendre quand on y réfléchit bien cela peut vouloir dire recevoir des informations ou bien acquérir des savoir-faire, comme savoir lire et écrire, ou bien tenter de comprendre,.comme tenter de comprendre un théorème de géométrie ou la théorie de l'évolution des espèces de Darwin. Apprendre implique donc une activité de la part de celui ou de celle qui veut apprendre s'il veut ou si elle veut obtenir de bons résultats.Faire apprendre veut donc dire de préférence faire en sorte que les élèves apprennent ce qu' ils veulent savoir ou apprennent ce qu'ils veulent savoir-faire. et bien faire autant que possible, et ce qu'ils veulent comprendre, Et très souvent les trois se font en même temps. Cela exige donc de la part de l'enseignant beaucoup d'autres activités que celle de «transmettre des savoirs» comme le pensent bien des gens. Faire apprendre c'est donc de préférence susciter plusieurs types d'activités chez les élèves. Ce n'est sûrement pas inculquer d'autorité un savoir chez les élèves même s'ils le font par eux-mêmes.A ce moment-là on endoctrine, on ne fait pas apprendre. Ils risquent d'apprendre par coeur sans comprendre ce qu'ils mémorisent dans l'espoir d'avoir une bonne note..

  • Jean-François Trottier - Abonné 26 mai 2020 09 h 14

    La centralisation en éducation est une grosse bêtise

    M. Charette,
    Ce que je retiens est que vous, personnellement, en savez plus sur vos élèves et leur façon d'appréhender la réalité (apprendre et assimiler, quoi!), que n'importe quel pédagogue du ministère qui ne sait plus quoi inventer pour protéger son petit poste.

    Je me demande il y a combien d'enfants dans les réunions de "conception" de ces génies. Plus bêtement, combien d'enfant du niveau dont ils parlent voient-ils chaque semaine, difficultés comprises, et surtout comment sont vécues leurs mirifiques réformes au niveau du sol?

    N'en savent rien et s'en foutent, je suppose : leur petite grille analytique et statistique, elle, est satisfaite. Et ils gardent leur job.

    L'éducation allait "trop bien" au début. je parle des années soixante. Tout était difficile, les programmes étaient souvent farfelus, mais on avançait, et vite! Faute de moyens, on laissait une grande initiative à l'enseignant.
    Maintenant le ministère a tous les moyens possibles pour l'étrangler, l'enseignant. Et il ne s'en prive pas.

    La rôle du ministère est de fixer des buts et de distribuer les budgets.
    Programmes, notation... Niet!
    On ne parle pas de bétail mais d'humains hyper-brillants, bien plus que nous en tout cas, des enfants et des ados!

    Qu'il crée du matériel didactique, possible, mais qu'il ne se mêle pas de la façon d'enseigner dans une classe.

    Sinon, à quoi servent les années d'études des enseignants?
    Leurs années d'expérience, c'est pour "buster" un collègue, ou pour rendre l'enseignement vivant?

    Les enseignants sont des professionnels. Leur dire quels gestes poser à quel moment est stupide et anti-productif.

    En cette époque d'information, c'est un péché mortel de ne pas avoir de forums officiels d'enseignants regroupés ou non par matière, pour dire au ministère comment il devrait orienter son matériel didactique.
    Pas le contraire! Pas des programmes.

    En vous traitant comme des robots, c'est leur avenir qu'on hypothèque.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 mai 2020 10 h 06

    «Le ministère qui me demande d’enseigner et d’évaluer à distance refuse que j’enseigne et évalue ce qu’il me demande d’enseigner et d’évaluer» (Bruno Charrette, enseignant)



    Enseignez-vous le langage abscons?

    • Claude Bariteau - Abonné 26 mai 2020 13 h 19

      Disons que votre extraction du texte de M. Charette rend abscons cotre procédé, car, à la phrase suivante se trouve l'explication.

      Je la rappelle : « En effet, vers 2010, le ministère a changé l’entièreté du contenu à enseigner et à évaluer. Toutefois, il refuse toujours de débloquer des fonds pour que les écoles se dotent de matériel afin d’enseigner et d’évaluer ce qu’il a lui-même prescrit ».

    • Marc Therrien - Abonné 26 mai 2020 18 h 18

      M. Bariteau,

      Peut-être que M. Lacoste aurait préféré que l'auteur nous renseigne davantage sur ce qu'il n'enseigne pas, la matière et son contenu, que sur comment il n'enseigne pas.

      Marc Therrien

    • Claude Bariteau - Abonné 26 mai 2020 22 h 00

      Ça s'écrivait simplement. Il ne l'a pas fait. Par contre, M. Charette a dit pourquoi il n'enseigne pas depuis les politiques de 2010.