Cette humanité qui lie notre insularité

Une fois le pic de la pandémie passé et la courbe de contagion aplatie, il faudra sans doute de longs mois avant d’espérer un retour à la normale de nos relations au quotidien et de l’économie, avec la dette publique qui risque d’augmenter vertigineusement, tout comme celle des ménages pour qui le plein-emploi demeure incertain dans un avenir rapproché.

« Penser, c’est écouter en silence. C’est être seul et en même temps être avec un autre : soi-même », citait un lecteur du Devoir du 7 avril. Exacerbé par le confinement, ce silence s’insinue entre les bruits et les sons, comme le chant des oiseaux, pour faire peser cette distance, plus sanitaire que vitale, qui nous sépare d’autrui. Deux mètres suffisent pour distinguer la méfiance ou l’empathie d’un regard.

Que sommes-nous devenus, négligeant le maillon qui nous constitue, pour traiter si mal notre planète au point de dérégler son écologie la plus intime ?

N’est-il pas révélateur qu’un infime virus nous confine à sonder la distance qui nous sépare de la mort pour forcer notre appréciation de la relation primordiale qui nous lie au vivant ?

Notre humanité techniciste valoriserait-elle tant l’outil, comme prolongation de soi pour s’assurer la maîtrise de la nature, qu’elle aurait aliéné l’âme qui anime son essence ?

Espérons que cette crise nous verra renaître plus près de nous et d’autrui, capables d’entendre le murmure du sacré dans la nature… avant qu’il ne soit trop tard, comme au temps où Jéricho s’est effondrée au son des trompettes.

Si Dieu est mort aux yeux de certains, sans doute est-ce l’effet de notre aveuglement devant les décisions individuelles et collectives que nous prenons — ou pas — pour faire face à notre destinée commune, celle qui nous définit comme être de relation : « Je suis parce que nous sommes. »

Aujourd’hui, ce « nous » est en péril alors que nous comptons nos morts sur une courbe ascendante. Ce nombre est aussi la mesure de la perte d’une part de notre humanité. De notre for intérieur ressurgit-elle, mondialisée, pour valoriser davantage la vie, dans la diversité de toutes ses formes, couleurs, cultures et religions confondues, avec, en prime, cette fibre de solidarité qui ravive l’espoir insulaire qui nous lie tous, de manière singulière, au meilleur de nous-mêmes ? Réjouissons-nous, car voilà peut-être ce que le coronavirus aura révélé à notre conscience collective, ne serait-ce que par défaut.

1 commentaire
  • Pierre Samuel - Abonné 10 avril 2020 12 h 01

    Le curieux silence ...

    < Si Dieu est mort aux yeux de certains, sans doute est-ce l'effet de notre aveuglement devant les décisions individuelles et collectives que nous prenons - ou pas - pour faire face à notre destinée commune....> ( Robert de Grandpré ).

    Pourtant, comme le mentionnait le célèbre philosophe Arthur Schopenhauer : < Si Dieu existait, je n'aimerais pas être ce dieu, car la misère du monde me briserait le coeur. > !

    En ces temps chaotiques, très révélateur de lire le volume du professeur et docteur en biologie Franz de Waal à l'université Emory de Atlanta et directeur du Living Links center au Yerkes National Primate Research : < Le bonobo, Dieu et nous >, éditions Babel,2016, pour réaliser que < ...la morale est antérieure aux civilisations et aux religions actuelles d'une centaine de millénaires au moins. > ( p.84 ).

    Quant à l'idée de Dieu, elle-même, apprétée à toutes les sauces : < La foi a pour force motrice l'attrait qu'exerce sur certaines personnes des récits, des rituels et des valeurs. Elle assouvit des aspirations émotionnelles comme le besoin de sécurité et d'autorité et le désir d'appartenance ( ...) Les articles de foi spécifiques ne sont pas un enjeu sérieux si le but premier est d'éprouver un sentiment de communion sociale et morale. > ( p. 136 ).

    Ou encore chez Jean Paré dans son érudit " banc d'essais " < Pièces d'identité >, éditions Leméac, 2017, p. 325 : < Dieu ne parle pas par la bouche de qui que ce soit, comme presque tous les humains l'ont longtemps cru, on le voit mieux aujourd'hui. Pourquoi aurait-il réservé cette parole aux temps immémoriaux ? Est-il en grève ? >

    Salutations !