Quand ailleurs, c’est ici

Septembre 2001, les tours tombent à New York. Je trouve ça triste, mais c’est ailleurs. Décembre 2004, un tsunami fait des ravages en Indonésie. Je trouve ça dramatique, mais c’est ailleurs. Février 2010, un tremblement de terre détruit Haïti. Je trouve ça émouvant, mais c’est ailleurs. Mars 2020, la COVID-19 frappe le Québec. Je trouve ça surréaliste, mais c’est… ici.

Frappé, c’est exactement la façon dont je me sens : cette pandémie mondiale me frappe, fort, et me met au plancher, et ce, au premier round du combat. Il y a sûrement eu des lacunes dans ma préparation physique et mentale pour ce « combat d’une vie ».

Il se situe là, le problème ; je n’étais pas prêt pour ce duel, mon « entraînement » est déficient, très déficient même. Ma famille, ma province, mon pays, ma société ne m’ont pas donné la formation requise pour que je sois prêt à me défendre, à me battre et à rester debout face à cet adversaire qui est de toute évidence dans une catégorie de poids bien au-dessus de la mienne.

Quand ailleurs, c’est ici… Le problème réside exactement là : j’ai 42 ans et depuis le début de mon existence, ailleurs n’a jamais été ici. Depuis ma naissance, tel un riche héritier, j’ai été gardé dans la ouate nord-américaine, dans une bulle de verre virtuelle, dans l’ignorance, dans un faux sentiment de sécurité malsain.

Pourtant, je me tiens informé depuis toujours sur l’actualité mondiale ; je regarde les nouvelles de l’Europe et de l’Afrique à TV5, je lis des articles du New York Times, j’écoute des stations radio Internet en anglais et en français dans plein de pays à travers le monde. Malgré mon niveau de connaissances, de conscience, de lucidité par rapport à la réalité de ma planète, je me retrouve couché au tapis, au premier round, en plein milieu de ce ring de boxe qu’est devenue ma vie.

Je suis un homme de ma génération, un homme qui doit rester fort, brave et fier face à l’adversité de la vie, mais cette fois-ci, c’est trop pour moi. Je me vois dans l’obligation d’abdiquer, d’afficher ma faiblesse au grand jour, aux autres, à l’univers, à moi-même. Dans les circonstances, j’aimerais aider, contribuer, être un acteur important, un héros de cet « effort de guerre » face à cet ennemi invisible. Mais non, je fais tout le contraire. Je reste cloîtré à l’intérieur, j’écoute de la musique sur Spotify pour me changer les idées, je bois des bières bon marché sur le divan, je gaspille des heures et des heures sur Facebook et Instagram et surtout, j’écoute religieusement les conférences de presse hebdomadaires de mon gouvernement.

Ces conférences de presse sont bizarrement devenues mon seul point de repère dans mon horaire de vie qui est complètement chamboulé, la seule certitude dans mes journées qui me semblent tout droit sorties d’un mauvais film de science-fiction à petit budget, une bouée à laquelle je m’accroche au milieu de cette rivière tumultueuse qu’est devenue mon existence en ce début de printemps apocalyptique de 2020.

Quand ailleurs, c’est ici, je réagis en égoïste et en lâche comme je l’ai fait en 2001, en 2004 et en 2010 ; je ne fais rien, je me cache dans l’ombre, je ne fais pas de vagues, j’angoisse seul dans mon coin et je croise les doigts en espérant qu’une fois de plus, moi et les gens que j’aime serons épargnés par ce nouvel ennemi public numéro un.

Au moment où j’écris ceci, il est 4 h du matin ; incapable de dormir, je me sens coupable, honteux et inutile. Probablement que, comme à l’habitude, dans ma réalité d’avant, ça va finir par passer, non ? Patrice Desbiens a écrit : « À quoi ça sert d’être brillant, si t’éclaires personne ? » Moi, cette nuit, seul sur le divan, captif de mon petit confort fictif et de mon sentiment de culpabilité, je me dis : « À quoi ça sert d’être vivant, si t’aides personne ? »

4 commentaires
  • Paul Gagnon - Inscrit 3 avril 2020 10 h 31

    Lâchez Internet et allez dormir

    vous vous sentirez mieux après.

  • Cyril Dionne - Abonné 3 avril 2020 11 h 07

    Vous devriez vivre en Afghanistan

    Pour un Afghan, le monde extérieur n'existe pas. Sa réalité ne dépasse pas souvent plus de 5 km de circonférence de chez lui. Il vit dans un petit lopin de terre avec ses chèvres et n'a que faire du reste de la planète.

    Alors pour les « mondo-anxieux », ce phénomène n'existait pas lorsque les moyens de communications n'étaient pas aussi développés. Il fallait des semaines pour obtenir quelques nouvelles venues d’ailleurs et ceci, dans un cadre très limité. Alors pour les génocides, pandémies, guerres et j’en passe, tout se passait au niveau local.

    Aujourd’hui, les petits lapins du monde occidental sont dorlotés et personne ne comprend l‘envergure de vivre dans une société où l’eau potable est considérée comme un luxe. Nous en sommes à un niveau hyper-individualiste où la Terre ne tourne plus autour du soleil, mais bien autour de notre petite personne.

    Et si on a besoin des autres pour s’éclairer en ces temps incertains, eh bien, la nuit risque d’être très longue.

    En passant, la pandémie à New York a déjà fait plus de morts que septembre 11 2001.

  • Marc Therrien - Abonné 3 avril 2020 19 h 51

    "L'homme est une passion inutile"- Jean-Paul Sartre


    Dois-je en conclure que vous sentez que vous faites partie des non-essentiels dont on pourrait se passer des services si on en arrivait à conclure que tout ce que nous avons besoin pour vivre est de boire et manger, marcher un peu, dormir et soigner le corps lorsqu’il est malade? Mais que fera-t-on de tous ces humains si on en arrive à éradiquer le désir du superflu ou de la vanité vaine pour paraphraser Shopenhauer en se satisfaisant de la vertu de l’essentiel?

    Marc Therrien

  • Jean-Luc Pinard - Abonné 4 avril 2020 10 h 25

    Oui, en effet

    Je crois saisir ce dont vous voulez parler. Je suis tout-à-fait d'accord avec vous. Je vous invite à persister. Chercher inlassablement des réponses à ces questions pas banales.
    Tuer le temps ne fait pas partie des réponses valables, selon moi.
    Merci d'avoir mis des mots sur ce que vous n'être pas seul à vivre. Et à mojn journal de l'avoir publié.
    "Pinard JL"