Mes héroïnes

Ça fait deux ans maintenant que presque tous mes jours sont partagés avec des femmes exceptionnelles. Des femmes qui sont pour moi des modèles de persévérance, des femmes qui incarnent la force humaine. Leurs corps et leurs visages sont beaux, pour la plupart cicatrisés par les violences que la vie leur a imposées. Elles chantent si bien, c’est leur cœur qui parle. Elles ont le rire facile et explosif. Ce sont des femmes qui souffrent dans le noir. Elles sont invisibles trop souvent. Elles cherchent la lumière et, quand elles la trouvent, elles ferment les yeux, pour savourer la délivrance du noir. Des femmes qui vivent de la rue.

Et dans la rue, aujourd’hui, il n’y a plus grand-chose pour elles. La majorité des ressources qu’elles fréquentent pour survivre sont fermées ou, sinon, extrêmement limitées. Leurs journées, avant cette pandémie, ressemblaient aux vôtres. Vous vous leviez d’un lit qui ne vous appartenait pas, dans des draps qui ont servi à 100 personnes, dans une bâtisse qui fait trop de bruit et qui n’est pas chaleureuse. Éveillé, votre première pensée était de savoir où vous alliez dormir le soir, car il n’était pas garanti que ce lit vous revienne la nuit suivante. Vous auriez eu pour déjeuner une pomme ou un sandwich au poulet, probablement. Puis, vous auriez dû quitter l’endroit. Retourner dehors, sous la pluie, au soleil, en pleine tempête de neige : on ne pouvait vous assurer une sécurité physique, alimentaire ou même sanitaire. Vos besoins de base, on y répondait dans d’autres centres d’hébergement, d’autres centres de jour ou centres de femmes. Mais tout est maintenant fermé.

Alors que les gouvernements annoncent des fonds pour la (très grande et diversifiée) communauté itinérante du pays, les besoins essentiels des femmes itinérantes ne sont pas comblés à Montréal. Elles ne peuvent pas dormir, s’alimenter ou s’isoler suffisamment pour maintenir leur état de santé physique et mental. Les centres de jour annoncés sont à l’extérieur, sous de simples abris-soleil. Sans chauffage, ni chaleur humaine, ni eau potable, ni banc, ni possibilité de faire des appels. Ce ne sont pas des centres de jour, ces espaces extérieurs. C’est une annonce politique complètement déconnectée des besoins réels des personnes qui sont à risque. Des personnes. Des humains.

Ces femmes, qui sont mes héroïnes, ne pourront pas survivre à ce virus. Elles ont survécu à leurs agresseurs, aux multiples rejets et au mépris social, aux traitements injustes des institutions, mais elles succomberont si on ne peut leur offrir des lieux où dormir, manger, se laver, socialiser, rire ou chanter même.

La crise qui sévit présentement force tout le monde à faire de son mieux. La façon dont les personnes les plus vulnérables seront protégées nous indiquera quel genre de philosophie nous partageons comme société.