La culture sans la question nationale

Depuis maintenant quelques semaines, les couleurs automnales ont laissé place au froid, à la neige et à la glace. Ce basculement est chaque année appréhendée par les Québécois et il monopolise bon nombre de discussions impromptues. D’ailleurs, ce doit sans doute être ici que le changement des saisons est le plus socialement important. On peut en avoir pour preuve l’omniprésence de ce thème dans la chanson québécoise.

Dans ma classe de français en troisième secondaire dans les Laurentides, je profite toujours de ces moments dans l’année pour faire découvrir à mes élèves des oeuvres québécoises. Pour le solstice d’hiver, l’incontournable est Mon pays de Gilles Vigneault.

Cette année, alors qu’il neigeait à plein ciel et que je voulais introduire mes élèves à cette oeuvre, j’ai dit : « Aujourd’hui, c’est de circonstances, mon pays, ce n’est pas un pays, c’est… » Tout fier de croire connaître la réponse, un élève se leva en s’écriant « une province ! ». Silence complet dans la classe. Petite déception dans ma tête alors que je m’attendais à ce qu’au moins une personne du groupe me dise que ce qui complète ce fameux vers de Gilles Vigneault est « l’hiver ». Une petite parcelle de moi espérait même qu’un élève politisé et au fait de la culture québécoise explique l’ironie de la réplique de son collègue, alors que Gilles Vigneault a toujours été un fervent défenseur de la souveraineté québécoise.

Les sondages semblent confirmer année après année que les « jeunes » se désintéressent de plus en plus de l’indépendance et du clivage souverainiste-fédéraliste. On peut s’en réjouir ou le déplorer en tant que citoyen, mais je ne crois pas que ce soit le rôle de l’enseignant de le faire. En revanche, l’enseignant est un passeur de culture et c’est à ce titre que je peux m’en désoler. De toute évidence, la question nationale est une clé fondamentale pour comprendre la culture québécoise et son histoire. Sans elle, il est impossible de comprendre l’oeuvre d’un Gaston Miron ou d’un Pierre Falardeau. Même la loi 21 et ses démêlés actuels avec la justice ne peuvent être complètement compris sans les voir au travers du prisme de la question nationale.

L’école ne doit former ni des souverainistes ni des fédéralistes. Cependant, force est de constater que le désintérêt ou la méconnaissance de la question nationale peut mener à l’inculture des Québécois envers leur propre culture.

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11 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 16 décembre 2019 05 h 01

    Vigneault parle d'un hiver symbolique, qui renvoie à la froidure et au gel dans le temps, soit l’envers d’un pays.

    Pour moi, ça correspond à la province qu’est le Québec. L’étudiant a traduit en terme politique l’idée de Vigneault présente dans des couplets où il parle de la maison bâtie par son père avec une chambre d’amis accueillante, qu’il entend accueillir en préparant le feu pour posséder ses hivers, car province, il gêle.

    Dans ce pays de poudrerie
    Mon père a fait bâtir maison
    Et je m’en vais être fidèle
    À sa manière, à son modèle
    La chambre d’amis sera telle
    Qu’on viendra des autres saisons
    Pour se bâtir à côté d’elle

    Je mets mon temps et mon espace
    À préparer le feu, la place
    Pour les humains de l’horizon
    Et les humains sont de ma race

    Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’envers
    D’un pays qui n’était ni pays ni patrie
    Ma chanson, ce n’est pas ma chanson, c’est ma vie
    C’est pour toi que je veux posséder mes hivers

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 décembre 2019 08 h 54

    Très drôle le passage sur... une province.

    Mais le portrait l'est beaucoup moins.

  • Jean-François Trottier - Abonné 16 décembre 2019 09 h 25

    Le référent et la contexte

    En clamant "une province", cet élève disait aussi que son pays, c'est le Québec.

    Sinon la phrase dans son ensemble n'a aucun sens.

    Je crois que vous avez manqué une belle occasion de discuter de ce qu'est un référent à partir de cette affirmation pour le moins bancale pour une personne non-informée.

    Seul le contexte, que personnellement je trouve délirant, dans lequel le Québec se débat depuis, et je sais compter, 256 ans, explique cet énoncé. Et cet élève serait hors propos? Ou sans culture? Ou bien il a assimilé la culture toute impériale du Canada, pays "post-national-où-toute-culture-est-un-folklore"?

    Je dois vous dire que Vigneault ne pouvait que référer lui aussi à ce pays qui n'en est pas un.

    Je crois, mais c'est bien normal qu'un prof ne puisse pas toujours réagir assez vite avec une bande d'ados explosifs devant lui, que vous en avez laissé passer une.

    • André Labelle - Abonné 16 décembre 2019 13 h 54

      Je n'ai jamais compris que l'auteur du billet avait arrêté là l'échange. Votre commentaire montre bien à quel point nous prenons trop souvent nos conclusions pour la réalité. Je crois qu'avant de tirer des conclusions et de discerter sur celles-ci, il faudrait s'efforcer bien écouter et même bien lire ce qui a été dit ou même écrit.
      SVP "Rigueur, rigueur, rigueur ! "

      «Il est fréquent qu'un homme évite de se poser les questions qui comptent vraiment, pour ne retenir que les réponses qui lui plaisent.»
      [François Barcelo]

    • Marc Therrien - Abonné 16 décembre 2019 19 h 47

      M. Labelle,

      Il semble que l'enseignant Santarossa ait fait l'expérience de cet inconfort qu'exprimait Maurice Blanchot: "La réponse est le malheur de la question." Il n'a pas obtenu ce qu'il cherchait. On ne sait pas si sa déception l'a empêché de s'étonner pour faire fructifier cet inattendu.

      Marc Therrien

    • Jean-François Trottier - Abonné 17 décembre 2019 09 h 43

      Messieurs, soyez un peu indulgents je vous prie,

      C'est déjà une tab... de job de surnager dans le maelstrom des énergies de 30 ados. M. Santarossa a a été si surpris de cette réponse que, cette fois-là en particulier, il n'a pas su utiliser le moment.

      Être prof au secondaire consiste à utiliser tant d'énergie pour s'en nourrir et nourrir les étudiants en retour. Comme un comédien ou un chanteur devant une foule quoi. Sauf que la foule, elle veut être là!

      Quel que soit mon commentaire précédent, j'ai toute l'admiration du monde pour les profs, et ma remarque reste une critique de fonctionnement, surtout pas une critique de l'intention.

  • Eric Warren - Abonné 16 décembre 2019 09 h 49

    Inculture

    Inculture; voilà un mot qui explique bien l'époque.

  • Michel Lebel - Abonné 16 décembre 2019 13 h 29

    Poésie?

    Disons tout simplement que la poésie n'en mène pas large présentement au Québec! En même temps, celle-ci va bien au-delà du simple politique. Ces jours-ci, mon pays c'est bel et bien l'hiver!!

    M.L.

    • Jean-François Trottier - Abonné 17 décembre 2019 09 h 47

      Et encore, c'est bien moins pire que la nostalgie!
      Ah! Autrefois au moins on savait regretter le passé!

      Ceci dit, notre système d'enseignement est devenu une petite pilule sucrée sans le moindre médicament. À force de prendre les gens pour des cons, les pédagogos du Ministère ont réussi à en faire une base de "réflexion".

      Sortons-les au plus sacrant!