Le choix de mourir

Alors que des discours politiques de bas étage nous déçoivent trop souvent, en Chambre et à l’extérieur, il était rafraîchissant, vendredi dernier, de voir nos élus amorcer une concertation transpartisane sur l’aide médicale à mourir advenant un diagnostic de maladie neurodégénérative.

Ils nous invitent à affronter notre peur de la mort. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. J’ai 81 ans et je serai un des premiers à signer une « demande anticipée » pour que l’on mette fin à mes jours si l’alzheimer ou toute autre maladie dégénérative me rend mentalement inapte à faire des choix personnels. Je mettrai la note suivante au dossier : « Si vous craignez que j’aie pu changer d’avis parce que vous me voyez m’épanouir à l’approche d’un repas ou chantonner en arpentant les quelque cinquante mètres de corridors qui seront à ma disposition, je vous supplie de ne pas décider arbitrairement que cette personne Y a préséance sur la personne X qui signe aujourd’hui ce document en toute lucidité. Sachez que si j’étais le moindrement conscient, aucune apparence de « démence heureuse » ne pourrait cacher l’atroce souffrance de ne plus être ce que je suis. Je vous demande d’écouter le philosophe : « Il y a un droit en vertu duquel nous pouvons ôter la vie à un homme, mais aucun qui permette de lui ôter la mort : c’est cruauté pure et simple… [Il faut] mourir fièrement lorsqu’il n’est plus possible de vivre fièrement. » (Friedrich Nietzsche) »

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10 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 3 décembre 2019 06 h 23

    Merci

    Cher monsieur, je vais m'empresser de joindre votre lettre à mon dossier médical. Voici, en peu de mots, l'expression d'une douleur atroce anticipée qui terrifie des milliers de Québécois. Puisse votre argument être partagé et entendu par le gouvernement.

    • Jacques de Guise - Abonné 3 décembre 2019 13 h 03

      Oh que oui, merci M. St. Arnaud, et merci M. P. Toutant, je vais également joindre votre lettre à mon dossier médical.

      Qu'on arrête de mettre des barrières et des obstacles, car ils s'en dessinent encore. C'est exactement la même chose qui se prépare que ce qui a été fait au tout début de l'adoption de cette loi.

      "Puisse votre argument être partagé et entendu par le gouvernement"

    • Yves St-Arnaud - Abonné 4 décembre 2019 05 h 58

      Merci de ces appuis.
      Je rencontre tellement d'opposition lorsque je pose un peu partout la questions suivante "Est-ce que ma vie m'appartient" que je suis agréablement surpris de trouver des alliés dans l'affirmtion du droite de mourir.
      Yves St-Arnaud

  • Gaston Bourdages - Abonné 3 décembre 2019 07 h 06

    Est-ce que tout type de souffrance....

    ...engendre une perte de dignité(s) ?
    La souffrance humaine, est-elle, en elle-même, porteuse d'indignité(s) ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Paul Toutant - Abonné 3 décembre 2019 09 h 38

      Vous confondez souffrance et anéantissement de la personnalité. Souffrir et pouvoir écouter sa musique préférée, lire un livre, voir un film, discuter avec ses amis, bref, souffrir et vivre, c'est compréhensible. Devenir un légume ambulant, privé de sa connaissance, de son expérience, de ses souvenirs, de ses envies et de soi-même, c'est respirer tout simplement. Certains ne s'en contentent pas.

  • Marc Therrien - Abonné 3 décembre 2019 07 h 47

    Épouser sa vie, c'est aussi épouser sa mort. Oui, je le veux.


    Il serait effectivement cruel de voir des êtres dits supérieurs s’accorder le droit d’ôter la mort à celui qui assume bien qu’elle soit sa promise. Ainsi, l’aide médicale à mourir se situe en toute congruence avec l’aide médicale à naître. Moi, que vous avez aidé à franchir la porte d’entrée de ce monde alors que j’étais en état de ne rien demander ou refuser, vous demande à l’avance de bien vouloir m’accorder cette fois l’aide pour en sortir lorsque j’aurai atteint ce même état de ne plus pouvoir rien demander ou refuser. Et pour ce faire je vous conseille de suivre cet avis de Henry de Montherlant qui, se voyant devenir aveugle, s’est suicidé en 1972 : « Notre grande erreur est de croire que le médecin, l’avocat et le prêtre ne sont pas des hommes comme les autres ».

    M. St-Arnaud, c'est un plaisir de pouvoir vous lire encore 33 ans après que vous ayez été mon professeur. Votre livre « Devenir autonome » servait alors à votre enseignement de l’approche humaniste en psychologie. Je constate aujourd’hui que vous incarnez la congruence que vous enseigniez à l’époque.

    Marc Therrien

  • Yvon Bureau - Abonné 3 décembre 2019 09 h 42

    Peur de de perdre son identité, sa personnalité

    D'abord et avant tout, admiration et gratitude pour l'ensemble de votre oeuvre, de votre vie fructueuse, de votre Être en Vie, de votre vivant.
    Au courant de mes 10 premières années/35 de promotion des droits, libertés et responsabilités de la personne en fin de vie, il m'a été raconté ceci. Dans les année 60-70, les gens avaient surtout peur de souffrir, de douleurer. À raison++.
    Maintenant, ce critère est devenu le dernier, même si très important.
    Avant ce critère, il y a la peur de la perte de sens, la peur de perdre sa dignité, sa liberté, sa confidentialité, son identité, sa personnalité. MAJEUR!

    Quelqu'un recevait des condoléances pour le décès de son père. On lui exprime qu'il doit avoir une grande peine... Et lui, de répondre : une peine modérée, car mon père est mort il y a au-moins 3 ans, mort dans sa tête.

    Je vous appuie dans vos dires, MONSIEUR.

  • Yves Lever - Abonné 3 décembre 2019 13 h 00

    Merci


    pour ces propos éclairants sur la liberté nécessaire pour bien réussir sa mort, dernière étape, inéluctable, de la vie.

    J’aimerais ajouter cette réflexion d'Umberto Eco: «Je ne vous dis pas, moi, de vous préparer à l'autre vie, mais d'user bien de cette unique vie-ci qui vous est donnée, pour affronter, quand elle viendra, l'unique mort dont vous aurez jamais l'expérience. Il est nécessaire de méditer d'abord, et de nombreuses fois, sur l'art de mourir, pour réussir à le bien faire une seule fois» (L'île du jour d'avant).

    Je suis de ces personnes qui croient avoir bien réussi leur vie. Je sais que ce n'est pas la quantité de vie qui compte, mais sa qualité. J’aimerais réussir tout aussi bien ma mort, «fièrement», comme l’a exprimé Nietzsche, lui qui a dû souffrir beaucoup de la «cruauté» de la vie qui l’a empêché de réaliser une mort «fière».

    • Yves St-Arnaud - Abonné 4 décembre 2019 06 h 08

      Bien réussir sa mort. Voilà un objectif qui devrait orienter les débats sur l'aide à mlourir. Merci d'y contribuer.
      Yves St-Arnaud

    • Marc Therrien - Abonné 4 décembre 2019 10 h 29


      Les débats sur le progrès désiré du processus de l’aide médicale à mourir ne pourront certes se passer de la philosophie dont une des raisons d’être essentielles est d’apprendre à mourir. Suivant Socrate qui pensait qu’une vie sans examen (de conscience) ne vaut pas la peine d’être vécue, on peut certes pousser plus loin et plus haut la réflexion en se demandant si l’âme d’une vie sans conscience ni souvenirs partagés avec autrui, emmurée en soi-même, déjà éteinte, a vraiment besoin d’attendre la panne électrique du cœur et du cerveau pour rencontrer la mort, sa promise.

      Marc Therrien