Vouloir donner la vie

Chère Alexandra, j’ai lu avec beaucoup d’émotion et de trouble votre lettre ouverte intitulée« Je ne voudrai jamais enfanter ». Je ne dispute pas votre droit à ne pas donner la vie. Ce droit vous appartient et il est inaliénable.

Mais je trouve inquiétante votre affirmation selon laquelle « il est manifestement impossible de tenir la promesse de vie que l’on fait à nos enfants dans un monde qui se condamne à l’autodestruction ». S’il est vrai que notre monde, à sa face même, présente de nombreux signes autodestructeurs, il n’est pas exempt non plus de gestes empreints d’espoir et d’héroïsme.

La jeune Greta Thunberg, pour ne citer qu’elle, a été mise au monde par des parents qui, comme chacun de nous, ont sans doute contribué, consciemment ou inconsciemment, à la déperdition de leur environnement. Cela ne fait pas d’eux des sans-coeur qui ont plongé leur enfant dans un monde invivable parce que difficile, individualiste et ignorant. Si les parents de Greta avaient suivi votre message de désespoir, ils nous auraient privés en même temps de découvrir en leur fille une rare force de la nature qui donne à notre époque une sorte d’espérance, non pas béate, mais faite de courage et de rage constructives. Les générations qui nous ont précédés ont, elles aussi, dû trancher des dilemmes moraux non moins angoissants que les nôtres : mettre au monde un enfant au siècle dernier, avant ou après deux grands conflits mondiaux, n’avait rien de bien rassurant.

Malgré les déconvenues propres à chaque chapitre de l’épopée humaine, je suis heureux que mes parents m’aient mis au monde. Sans eux, je n’aurais pas connu mes premiers pas, comme ceux de l’homme sur la Lune ; mes emballements du coeur, pour ma femme, mon fils, mes parents et mes 17 frères et soeurs ; ou encore mes amis, qu’ils soient d’ici, de Chine, d’Afrique ou d’Haïti.

Oui, vous avez le droit de poser la question de la procréation. Mais au moment où notre société semble insister beaucoup sur « le droit à mourir dans la dignité », je suis de ceux qui croient, à tort ou à raison, qu’il faut encore et plus que jamais encourager « le droit de vivre », autant celui que l’on donne que celui que l’on reçoit.

Il n’y aura jamais de bon moment pour donner la vie. Le coeur n’a pas de calendrier.

Bonne route, Alexandra. Je respecte votre choix. Je tenais juste à partager le mien avec vous.

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12 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 26 novembre 2019 08 h 22

    Culture de la mort

    Dans son texte, la cégépienne dénonce l'individualisme. Et pourtant, elle y participe en faisant la promotion d'une disparition complète de la société. Sans individus, sans reproduction ou procréation, sans enfantement et sans transmission de la vie, il ne peut y avoir de société.

    Si nos ancêtres avaient eu cette mentalité, l'humanité aurait disparu depuis longtemps. Imaginez ce qu'ont pu être leur vie et leurs souffrances. Sans soins médicaux, sans médicaments jusqu'à tout récemment dans l'histoire. Les épidémies et la forte mortalité infantile ont affecté les êtres humains plus que les changements climatiques ne risquent de le faire.

    La culture de la mort repose sur l'idée que l'on ne peut souffrir si l'on est mort ou si l'on n'est jamais né. L'avortement et le suicide assisté et légalisé ( comme le permet le récent jugement de la juge Christine Baudouin ) participent à cette culture de la mort dans l'Occident moderne. Le texte de l'adolescente Alexandra est la continuation « logique » de cette culture de la mort, une dérive initiée avant la naissance de cette jeune personne. La preuve par l'absurde d'une voie sans issue.

    « Je respecte votre choix », dites-vous M. Clavet. Ce que certains expriment à la suite du suicide d'un désespéré. Devant le suicide collectif que nous propose mademoiselle Hénault, je me permets plutôt de dénoncer cette infamie.

    • Marc Pelletier - Abonné 27 novembre 2019 10 h 51

      M. Beaulé,

      Vous dites : " ..... cette mentalité, ". Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une mentalité mais plutôt d'une longue réflexion qui, après multe tiraillements intérieurs, l'amènent à cette décision.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 novembre 2019 09 h 09

    Les lumières d’Alexandra

    Le choix de procréer sera toujours un droit inaliénable pour la femme dans nos sociétés démocratiques. Son corps lui appartient, point à ligne. Débat clos. Alors pour tous les Andrew Sheer et Justin Trudeau de ce monde, qu’ils aillent se faire voir ailleurs.

    Ceci dit, Alexandra, il y a 130 millions de naissances par année. 90% le sont dans des pays où les parents peinent à survivre. Selon UNICEF, 29 000 enfants en bas de l’âge de cinq ans meurent à tous les jours de causes évitables. Et oui, malheureusement, quoi qu’en dise les Greta Thunberg de ce monde, la courbe des émissions de GES suit celle de l’augmentation de la population. Mais encore une fois, le 10% de la population le plus riche de la planète produit 50% des émissions de C02. Avec la Chine dictatoriale où une population de 200 millions de nouveaux riches oligarques s’est créée, disons poliment que le scénario est sombre pour l’avenir de la planète et nous avons besoin de Lumières pour éclairer l’humanité.

    Enfin, c’est vous les femmes qui représentez le meilleur espoir pour l’humanité. Tant et aussi longtemps que la moitié de l’humanité sera prisonnière de chaînes culturelles, patriarcales et politico-religieuses, l’espoir ne sera pas au rendez-vous. C’est à vous et peut-être votre progéniture future, de procéder à l’éducation et l’émancipation des femmes partout sur la planète. Vous verrez alors une décroissance démographique marquée et les femmes feront un pied de nez à toutes les idéologies politico-religieuses patriarcales et culturelles de ce monde. La féminisation des pouvoirs politiques sera toujours un grand atout pour notre capacité de survivre. Peut-être, cela sera aussi l’antidote de l’hyper-individualisme qui sévit partout chez les générations benjamines, surtout dans les sociétés riches.

    Et vous, comme personne éclairée et qui représentez le futur de la société québécoise, mettre un enfant au monde avec vos valeurs, ne fera qu’embellir l’humanité. C'est juste pour dire...

    • Annie Marchand - Inscrite 26 novembre 2019 19 h 14

      Si je résume votre pensée...

      La population mondiale croît parce que les femmes habitant les pays sous-développés sont sous l'emprise de la religion et du patriarcat. Cependant, ces populations génèrent peu de GES. En l'occurrence, ce sont les pays riches qui en sont producteurs, pays où le féminisme a fait ses preuves sur la dénatalité. Il faut réduire les naissances dans ces pays pauvres. Pourquoi? Un, ils n'ont pas les moyens de s'occuper de leurs enfants. Deux, ces peuples deviendront des producteurs de GES comme les chinois. Trois, si ces populations augmentent toujours, elles finiront par nous envahir et, de surcroît, par propager leur culture patriarcale et "politico-religieuse" archaïque.

      Ensuite, vous estimez que les femmes sont responsables du sort de l'humanité. Nous, les occidentales, devons éduquer les femmes de ces pays à faire comme nous, soit à maîtriser leur corps et à éliminer le patriarcat religieux. Enfin, vous dites à Alexandra qu'une fois ce "plan" mis en marche par les femmes, elle pourra enfanter sans culpabilité...

      Je vous livre mon analyse.

      Le capitalisme patriarcal est à l'œuvre ici même, système étendu à l'échelle planétaire par les occidentaux. Il est à la base de la catastrophe écologique amorcée. Ce sont ces populations pauvres qui écopent le plus de notre incapacité à changer nos vies débilitantes. Des femmes de partout dans le monde se mobilisent et luttent pour contrer ce système économique sans valeur. Elles constatent l'échec d'un féminisme qui avait pour but de faire comme les hommes, soit de se mettre en marché sans réelles avancées sociales, dissociées de la valeur, responsables d'une double tâche à la maison, pour certaines devenues des marchandises. Nous n'avons aucune leçon à donner à ces femmes. Certaines nous montrent même le chemin.

      D'ailleurs, en remettant la responsabilité de la maternité dans les seules mains des femmes, sans implication des géniteurs, vous contribuez à perpétuer ce système.

    • Cyril Dionne - Abonné 26 novembre 2019 21 h 43

      @ Annie Marchand

      Je vois que la littératie n'est pas au rendez-vous avec vous. Toujours les méchants capitalistes contre les bons gauchistes ou vice-versa. Toujours à se demander s’il est préférable d’être exploité par la droite ou opprimé par la gauche. Misère. Je crois que vous n'avez rien compris de mon commentaire. Rien. Absolument rien. Le communisme ou le socialisme, c’est la voie qui vous dirige tellement à gauche que vous vous retrouvez finalement à droite sans le savoir.

      Enfin, le capitalisme rhénan, c’est la gageure des progressistes; c’est de là où viennent les changements parce qu’ils sont innés et non pas contre la nature humaine.

      C’est « ben » pour dire.

    • Annie Marchand - Inscrite 27 novembre 2019 08 h 43

      M. Dionne,

      Vous avez raison sur une chose, nous ne nous comprenons pas. Aussitôt qu'il y a un propos qui ne va pas dans le sens de votre pensée, vous attaquez cette personne et la traitez de gauchiste, de non scientifique venu de l'UQAM, d'islamo-gauchiste, de communiste de QS et j'en passe. Si je réponds à vos propos, ce n'est certainement pas pour vous faire changer d'idée ni pour engager une discussion avec vous. Votre mauvaise réputation dépasse les frontières du Devoir... Cependant, de répondre apporte aux lecteurs un éclairage différent du vôtre et me permet de comprendre à quels discours sociaux je suis confrontée. Je n'ai pas votre arrogance.

      Tant mieux pour vous si vous croyez que le capitalisme peut renaître en responsabilisant davantage les entreprises à l'égard de l'Etat et de la société. Or, mieux répartir la richesse ne règlera pas les problèmes fondamentaux.

      Lorsque nous étudions l'évolution historique du capitalisme, tout indique que ce système est dans sa phase finale, par essence incapable de se reproduire, la survaleur générant de moins en moins de travail, à moins de poursuivre la production effrénée de marchandises. Or, nous savons que les ressources, pétrole et autres, manqueront. De plus, nous savons que ce système ne tient pas la route sur les plans écologique et humain. On peut s'imaginer une société technologique, mais elle sera aussi confrontée à la rareté des ressources pour se concevoir. Il est faux de prétendre que le capitalisme est une catégorie transhistorique. D'autres types de sociétés, hors capital, ont existé.

      Si je critique le capitalisme, ce n'est absolument pas dans le but de retourner dans le passé mais bien parce qu'il est urgent de penser les sociétés de demain. Pour moi, le premier geste à poser est de reconnaître les limites de ce système, de ne pas vivre dans l'illusion de sa poursuite infinie. Là est notre responsabilité collective en étant fort consciente que nous manquerons de temps.

  • Pierre Samuel - Abonné 26 novembre 2019 10 h 46

    M. Clavet :

    Sans vouloir répondre au nom de Mme Hénault qui est, comme tous et toutes ont pu le constater fort bien capable de le faire par elle-même, si vous prenez le temps de la lire correctement, elle ne remet aucunement en question < le droit de vivre > de quiconque, mais plutôt de se questionner s'il est judicieux pour elle-même de le faire dans les circonstances actuelles et futures !

    À partir de cette prémisse, comme le mentionnait si justement le grand philosophe Albert Camus ( 1913 -1960 ) dans son volume < Le mythe de Sisyphe > : < Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est celui du suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est la question fondamentale de la philosophie >.

    Salutations !

    • Pierre Samuel - Abonné 26 novembre 2019 18 h 57

      ERRATA 1er paragraphe, 4ième et 5e lignes :

      < ...mais plutôt de se questionnner s'il est judicieux pour elle même de donner la vie dans les circonstances actuelles et futures ! >

      Merci !

  • Michel Lebel - Abonné 26 novembre 2019 16 h 37

    Le don

    Oui! '' Le coeur n'a pas de calendrier''! Non à la culture de mort! Vive la vie, malgré toutes les diffiicultés rencontrées. C'est par le don que la personne est véritablement, par le don d'amour. Un don d'amour plutôt fou.

    M.L.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 novembre 2019 18 h 29

    « je suis heureux que mes parents m’aient mis au monde. Sans eux, je n’aurais pas connu mes premiers pas» (Roger Clavet)




    Votre propos soulève la question: peut-on regretter de ne pas exister?