Belles lettres

Je suis le père de quatre enfants. La plus jeune a l’âge de raison : 7 ans. Elle est actuellement en 2e année. Tous mes enfants ont fréquenté ou fréquentent toujours l’école publique. Lors de la réunion en début de cette année scolaire avec l’enseignante de 2e année, cette dernière nous a annoncé que, dans son école faisant partie de la de la Commission scolaire des Découvreurs de la Ville de Québec, les enseignants, d’une décision commune, n’allaient plus enseigner l’écriture cursive, dite en lettres attachées. Est-ce une directive ministérielle ? Elle nous a affirmé que non, c’est une initiative de l’école. (Après quelques appels, j’ai constaté qu’il n’existait pas de ligne directrice en ce domaine et que chaque école pouvait mener sa propre expérience d’écriture.) Ces enseignants considèrent « qu’actuellement savoir écrire et lire en lettres attachées n’est plus vraiment utile. De même, les enfants gagneraient beaucoup de temps à apprendre à écrire leur langue en caractères d’imprimerie plutôt que de consacrer un temps fou pour apprendre à tracer des lettres dans une calligraphie traditionnelle. En effet, aujourd’hui, tous utilisent l’ordinateur, les tablettes, les téléphones avec les courriels, les textos ». Bref, selon l’enseignante et ses collègues, l’écriture cursive est en voie de disparition. Alors, à partir de maintenant on apprendra seulement à écrire et à lire en capitales, dites en lettres détachées, dans cette école.

Est-ce à dire que l’enfant actuel qui sort de l’école sera incapable de lire ou d’écrire des notes rédigées en lettres attachées toujours présentes dans le monde du travail, forme d’écriture qui ne devrait pas disparaître demain matin. L’étudiant qui change d’école où on enseigne toujours l’écriture en cursives saura-t-il s’adapter ? L’étudiant en littérature qui tombe sur un manuscrit d’un écrivain des années 60 se retrouvera-t-il incapable de le lire ? Question de culture aussi… Cette révolution numérique qui semble hypnotiser le monde entier, y compris celui de l’éducation, viendra-t-elle saborder le navire porteur de cette calligraphie typique à notre langue ? Cette langue française belle et précieuse qui fait partie de notre patrimoine et pour laquelle nous nous battons afin de la conserver en cette Amérique !

Selon Alain Bentolila linguiste et professeur à l’Université Paris-Descartes « Le fait de tracer sereinement des lettres et des mots permet à mon esprit de les porter. »

Avant de prendre une décision culturelle de cette envergure, l’abandon de l’écriture cursive, il serait bon d’informer les parents sur la démarche intellectuelle qui sous-tend cette décision. Finalement, quelles recherches ont été entreprises, quels documents et quels penseurs du monde de l’éducation ont été consultés ? Un tel changement ne doit pas se faire à la légère, d’un coup de tête, animé par un désir de vivre une nouvelle expérience éducative sans en connaître les tenants et aboutissants.

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5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 7 octobre 2019 09 h 35

    D'accord

    Argumentation convaincante. Pour toutes les raisons citées par ce parent, les jeunes auront encore besoin de reconnaître les lettres cursives. Et puis, c'est tellement plus facile d'écrire en cursives la petite note qu'on laisse collée au frigo !

  • Pierre Fortin - Abonné 7 octobre 2019 17 h 47

    L'intérêt de l'enfant d'abord et avant tout


    Monsieur Bergeron,

    Précisons d'abord que je n'ai aucune intention de vous conseiller en quelque manière que ce soit, mais si ma fille était ainsi limitée dans son développement neurobiologique, par un apprentissage inadéquat ou incomplet de ses habiletés de lecture et d'écriture, je crois que je demanderais des explications aux responsables pédagogiques de son institution.

    L'apprentissage de l'écriture cursive a fait l'objet d'une intense controverse ces dernières années sans jamais que les sciences de l'éducation n'arrivent à faire toute la lumière sur le sujet. Le document "Psychologie cognitive expérimentale" de Stanislas Dehæne, professeur en neuro-sciences au Collège de France ( https://www.college-de-france.fr/media/stanislas-dehaene/UPL54166_18.pdf ), donne un aperçu de l'importance de cet apprentissage dans le développement neurologique de l'enfant.

    Si vraiment c'est de son propre chef que l'enseignante a fait un tel choix, sans fournir de justification fondée, il y aurait lieu de pousser plus loin l'interrogation. Et comme le stipule la Loi sur l'instruction publique, « [...] le directeur de l’école s’assure de la qualité des services éducatifs dispensés à l’école. Il assure la direction pédagogique et administrative de l’école [...] », il devrait être en mesure d'en expliquer les raisons.

    Bonne chance Monsieur Bergeron.

  • Serge Pelletier - Abonné 7 octobre 2019 20 h 19

    C'est directement là que mène les âneries du MELS

    Et oui, quand, il y a bien longtemps, j'ai commencé ma première année (il n'y avait pas de garderie, de matrenelle, etc. à cette époque là), l'on était directement plongé dans l'écriture cursive... C'était difficile, des lettres toutes "attachées", toutes pareilles en formes et en hauteurs, les majuscules, les miniscules, les chiffres écrits en lettres, les exceptions, les quasi-exceptions, etc. Des cahiers d'exercices à lignes basses, à lignes hautes, à carreaux normés, etc. Des instituteurs et institutrices quelques fois supers zélés... certains avec une loupe pour vérifier si le A était bien pareil à l'autre A, qu'il ne faisait qu'efleuré la ligne-guide du dessus, etc. Cela était difficile, mais de combien formateur.
    Puis, vers la quatrième année l'on apprenait les lettres "carrées"... Mais pas beaucoup de pertes de temps, car il y avait les dictées, et encore les dictées, et encoe plus de dictées... Toujours plus difficiles les dites dictées, toujours plus rapides les temps de dictées, etc. Pas de temps à perdre à faire des lettres carrées... Tout en lettres cursives...
    Puis au secondaire, l'on apprenait les anciennes formes (styles des écrits écclésiastiques/monastéres)... Ça c'était encore plus difficle... Puis, vers la 9e ou 10e selon l'orientation, l'on apprenait les lettres "carrées", mais en dessins industriels - lettres toutes normées en formes et en styles... Ça aussi c'était très difficile...
    Mais aujourd'hui... les dérives en éducation sont partout... dans tout... à tous les niveaux, incluant l'universitaire... Plus particulièrement en sc de l'éducation, où la faclité règne en maître. Le système se perpétuant, se copiant lui-même: écrivez vos réponses en lettres carrées, c'est plus facile à lire, fac vos notes sont meilleures... Conséquemment, les "nouveaux' enseignants reproduisent ce qu'ils ont appris... Et cette dérive (on est tous d'accord, nous les enseignants) démontre l'utilité alléguée des journées pédagogiques... Mais pas de "BOSS".

  • Jacques de Guise - Abonné 8 octobre 2019 09 h 45

    Étayage confus!!!

    Encore une fois, les propos de M. Bergeron constituent un commencement de preuve attestant que la prise en compte du geste d’écriture et de son rôle sont largement sous-estimés dans les programmes scolaires (pour certains, il y a même une incidence sur la compétence rédactionnelle).

    Quelques rares enquêtes documentent les conceptions et les pratiques des enseignants du primaire à propos de la composante graphomotrice. Les résultats montrent que les pratiques, particulièrement variées, sont ni consistantes, ni réellement étayées; les enseignants admettant d’ailleurs manquer de connaissances et d’outils pour aborder cet apprentissage. Concernant les types d’allographes privilégiés dans l’apprentissage de l’écriture au début de l’école primaire, les pratiques en classe varient d’un pays à l’autre.

    Dans la majorité des programmes officiels au Canada l’apprentissage de l’écriture scripte est prescrit avant celui de l’écriture cursive. Au Québec, les deux styles sont recommandés, mais aucune précision n’est fournie quant au moment de transition entre les deux styles. Le curriculum officiel actuel manquant de précisions, la majorité des enseignants québécois considère que les enfants doivent obligatoirement apprendre l’écriture scripte puis l’écriture cursive en 2e année.

    Il est à noter que, sur la base d’une publication ministérielle plus récente (MELS, 2013) qui nuance les instructions, certaines écoles choisissent de n’enseigner que l’écriture cursive dès la 1re année alors que d’autres n’enseignent plus que l’écriture scripte.

    (Les présents propos sont tirés d’une étude menée notamment par Marie-France Morin de la Chaire de recherche sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture (Université de Sherbrooke.)

  • Yvon Turcotte - Abonné 8 octobre 2019 13 h 45

    Déprimante cette décision!

    Toujours la loi du plus facile ou du plus petit commun dénominateur. Quelle régression!