Que reste-t-il de la manifestation?

Maintenant que la foule et le temps sont passés, que les balais mécaniques ont effacé les dernières traces de l’espoir et de la colère, que Greta Thunberg est rentrée chez elle et que l’urgence climatique est refoulée dans le quotidien des jours, que reste-t-il de cette grande marche pour le climat ? Un grand silence, assurément, de ces silences qui campent des solitudes irréconciliables marquées par le mépris des uns et l’impuissance des autres.

Cette grande manifestation a soudainement révélé qu’un État n’est pas la représentation bête et simple de la volonté populaire, mais recouvre en fait trois souverainetés, des souverainetés inégales en puissance, contradictoires par les intérêts, mais toutes supportées par des mythes fondateurs qui pourrissent le débat sur l’environnement.

La souveraineté économique, par son mode production, est civilisationnelle depuis plus de deux siècles et à ce titre se dit facteur de progrès et prétend à la socio-responsabilité par un paternalisme lourd et une redistribution rachitique de la richesse. Elle tient à la gorge les États grâce à la mobilité des capitaux et des entreprises, leur arrachant des politiques fiscales avantageuses sous menace de délocaliser. D’ailleurs, n’est-ce pas le mot utilisé par M. Legault récemment pour justifier une vision environnementale lénifiée, lui-même apeuré par la perspective de charges réglementaires trop lourdes pouvant grever la rentabilité des entreprises et les conduire à quitter le Québec ? Dans la perspective des changements climatiques, ce blocage renverse doucement les perceptions et lentement, le système économique actuel apparaît comme un facteur de nuisance et la cupidité se fait socio-irresponsable. Les entreprises polluantes ressemblent soudainement à ces enfants au moment d’aller au lit : encore un peu, encore un peu s’il vous plaît !

La souveraineté politique et la souveraineté populaire ne coïncident jamais que dans le domaine social. Les États sont inféodés à l’économique par le partage du personnel des uns et des autres qui naviguent de l’un vers l’autre. Ces candidats vedettes, puis ministres, puisés dans les conseils d’administration d’entreprises privées, importent au coeur de l’État des idées et des comportements impropres au respect de la souveraineté populaire. Dans l’état actuel des choses, le principe de concurrence, c’est-à-dire de protection des profits, cette liberté chèrement défendue par les ministres économiques, ne croisent plus la liberté des peuples qui réclament une sécurité climatique coûteuse mais combien urgente. Ce second blocage est dangereux, car il remet en question la légitimité des politiques des États, des politiques qui enfreignent le bien commun au profit des dérives d’un système qui fonce droit vers sa propre perte.

Mais qu’à cela ne tienne. Dans le rapport du Sommet Action Climat 2019 (ONU), il y a une section intitulée « La nouvelle économie climatique » dans laquelle on déclare que devant l’inéluctabilité des changements climatiques, les entreprises sont appelées à saisir une occasion d’affaires sans précédent (26 trillions de dollars) et à ne pas laisser aux États le monopole des solutions. Étonnamment, on y constate que l’irresponsabilité des entreprises peut devenir payante en ceci que leurs excès produisent un nouveau marché, celui de la gestion de l’eau, des réformes agraires, etc. obligées par les changements climatiques. On ne peut être plus cynique.

Et si cette longue marche pour le climat était en train de se faire doubler sur sa droite ?

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5 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 2 octobre 2019 09 h 18

    Quel fatras!

    M. Lalonde, vous essayez d'accrocher l'urgence climatique à un clivage gauche-droite.

    Vous en arrivez à des phrases comme celle-ci :
    "La souveraineté économique, par son mode production, est civilisationnelle depuis plus de deux siècles et à ce titre se dit facteur de progrès et prétend à la socio-responsabilité par un paternalisme lourd et une redistribution rachitique de la richesse."

    La "souveraineté économique" ne "prétend" rien, et surtout pas au paternalisme.
    Ceci pourrait être tiré directement d'un discours de Staline en 1933 tellement c'est ridicule.


    Vous vouliez ploguer le mot "paternaliste" quelque part, pour bien montrer qu'on parle de l'homme blanc, le méchant entre tous? Bof...
    La redistribution rachitique de la richesse, c'est vrai, mais c'était dix fois pire avant ces deux siècles.
    Ce n'est donc pas une caractéristique spécifique à votre "souveraineté économique". Le capitalisme a simplement continué sur le modèle féodal précédent, où certains étaient des "âmes bien nées", comme a dit Corneille.

    La grande faiblesse de la "gauche à gauche" est qu'elle ne fait qu'inverser le paradigme sans le modifier. Elle est encore plus coincée dans la "souveraineté économique" que la droite libérale, avec la différence qu'elle a un Panthéon interminable de méchants, de coupables, de "paternalistes" et autres, sans au bout du compte se soucier le moindrement de ceux qu'elle prétend défendre. C'est ce que crée cette attitude revancharde et vaniteuse.


    Vous terminez avec cette niaiserie rare : "Et si cette longue marche pour le climat était en train de se faire doubler sur sa droite ?"

    La marche n'était pas de gauche. Récupération.
    QS a tenté de se l'approprier en criant fort en Chambre. Politicaillerie.

    Et vous nommez le Grand Satan, les entreprises! Wow!

    Vanité, j'ai dit ? Ouan... Et ça se prétend inclusif!

  • Cyril Dionne - Abonné 2 octobre 2019 09 h 19

    Le climat n’a pas besoin des marches humaines qui génèrent encore plus de C02

    Bon. Il ne reste rien de cette marche. Il n’y avait rien avant, durant et après. C’était aussi utile que de jouer au hockey sur glace sans patins et sans bâton.

    On est pas mal « tannés » de se faire dire par ceux qui semble avoir beaucoup de temps et d’argent à dépenser, qu’on devrait protester pour protester dans des marches aussi futiles. Tout le monde est conscientisé de l’aspect des changements climatiques et pourtant personne n’y fait rien, même les disciples du mouvement écologique qui ne sont même pas prêts à sacrifier un iota de leur confort comme on a vu à cette dernière marche. Vous êtes millionnaire et vous dites aux autres de se serrer la ceinture. Vous êtes milliardaire et vous vous payé un voyage dans l’espace tout en signant le Pacte. Et on ne pense pas que les itinérants peuvent en faire plus, eux qui pratiquent la simplicité volontaire, de façon involontaire.

    Bon. La souveraineté économique est liée à la survivance de l’être humain afin de pouvoir contrôler son environnement et puiser ses ressources naturelle. C’est même inscrit dans la bible : Croissez, et multipliez, et remplissez la terre; et l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur toute bête qui se meut sur la terre. Disons que l'humain a tellement bien réussi que maintenant nous sommes en mode catastrophe.

    Bon. La souveraineté politique est liée est liée à la survivance de l’être humain puisqu’il a dû inventer des lois sociétales afin de ne pas s’entretuer en faisant compétition aux autres pour les ressources territoriales. Comme pour l’inceste, ces règles étaient aussi naturelles pour assurer une communion sociétale et pouvoir survivre. Nous ne sommes pas les seuls mammifères sur la planète. Il y en avait de biens plus gros et rapides.

    Bon. La souveraineté populaire est liée aux deux autres types de souveraineté. Si celles-ci n’existent pas, alors la dernière non plus. Parlez-en aux gens du tiers monde qui essaient de survivre.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 octobre 2019 09 h 46

    Les souverains anonymes

    La dérive de notre civilisation mondialisée provient d’un modèle économique qui nécessite une croissance sans limites sur une planète aux ressources limitées. Pourquoi une telle nécessité ? Parce que notre système économique établi sur faire de l’argent avec de l’argent doit piller sans vergogne pour se maintenir.

    Comment ? À chaque fois qu’une banque centrale détermine son taux d’escompte, elle fait un pari sur un taux de croissance de l’économie. Comme la monnaie réelle n’occupe qu’un faible pourcentage de celle qui circule, c’est un vaste système de prêt et d’emprunt de monnaie scripturale, nourri par l'apport d'intérêts liés au taux directeur, qui sert de rouage à ce système kafkaïen . Ce système s’effondrerait s’il n’avait plus le combustible de la croissance pour le maintenir. Voilà pourquoi il brûle tout sur son passage, ressources forestières, ressources halieutiques, ressources minérales et surtout… les ressources énergétiques fossiles.

    Celles-ci sont centrales pour son maintien: car ce système ne carbure qu’à l’énergie pour alimenter toutes les machines sur lesquelles repose la production qu'il génère: c'est son sang! Les quatre cinquièmes de cette énergie sont d’origine fossile. Or l’humanité est entrée en contraction énergétique depuis qu’elle a passé le pic du pétrole conventionnel en 2008, le pétrole conventionnel constituant les trois quarts du pétrole consommé. Qui plus est, c’est celui possédant le plus haut taux de retour énergétique permettant de fournir l’énergie requise pour toutes les autres activités économiques.

    Malgré cela ne vous surprenez pas que les détenteurs de capitaux feront tout en leur pouvoir pour maintenir le plus longtemps possible un approvisionnement qui, même s’il s’appauvrit, leur permet de rester au sommet de la pyramide sociale. L’oligarchie mondiale, vous savez ce 0,01 % qui croit posséder la planète... avec le soutien de politiciens à leur service ou provenant souvent eux-mêmes de cette ploutocratie.

    • François Beaulé - Abonné 2 octobre 2019 11 h 13

      En effet, la croissance infinie est impossible. Et plus cette croissance se poursuit, plus l'humanité consomme de ressources et d'énergie. Et la croissance de la population mondiale n'arrange pas les choses, bien au contraire.

      Ce qui complique encore plus les choses est que si la croissance s'arrêtait du jour au lendemain et pour toujours, notre habitat, nos moyens de transport, notre mode de vie seraient figés dans une position de destruction des ressources et de dégradation du climat. Si l'économie entre en profonde récession, il faudra l'intervention habile des États pour minimiser les famines. Mais comment trouver alors les moyens d'évoluer vers un autre mode de vie, enfin respectueux de la nature ?

      Voilà pourquoi la priorité des gouvernements, à commencer par ceux des pays riches, doit être de définir un mode de vie compatible avec l'environnement naturel. Ils doivent aussi imposer les lignes-guides par des normes et une fiscalité. Et non pas tenter de s'approprier les moyens de production comme l'ont fait sans succès les dictatures marxistes. Quand ce mode de vie sera établi et que la fécondité sera contrôlée, nous n'aurons plus besoin du capitalisme. Nous serons dans une situation d'équilibre avec l'environnement. Pour y arriver, il faut une forme de gouvernance mondiale, il faut une taxe mondiale sur les émissions de GES. Le défi est immense mais les mentalités sont figées.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 octobre 2019 23 h 46

      Je suis d'accord avec M. Beaulé sur le diagnostic, mais je doute du remède. Je ne vois l'ombre d'un politicien oser venir tenir un tel discours auprès de l'électorat. Ce soir, lors du premier débat électoral fédéral en français, ils avaient tous à la bouche le mot "croissance" ou "création de richesse" comme s'il s'agissait d'incantations. Alors qu'il faudrait à l'échelle planétaire multiplier par cinq d'ici 2030 les engagements nationaux pris dans la foulée de l'Accord de Paris pour éviter un emballement du climat dépassant une hausse de plus de 1,5°C, engagements qui ne sont même pas tenus par presque tous ceux qui les ont pris, je m'imagine mal qu'une " forme de gouvernance mondiale', vienne à la rescousse.
      Je suis plus enclin à penser que notre civilisation commencera à réagir lorsque l'inéluctable deviendra apparent, l'atteignant de crise en crise dans ses fondements. Il sera déjà assez tard. J'ose espérer que ce sont des crises financières qui viendront d'abord ébranler l'ordre établi, plutôt que des désastres permanents liés au dérèglement climatique.
      Le paléontologue Stephen G. Gould a formulé la théorie des équilibres ponctués. Celle-ci postule que l'évolution des espèces se produit nécessairement lorsque les conditions écologiques obligent les espèces à sortir de leur zone de confort et que l'assimilation du changement ne leur devient plus possible, sinon par des modifications structurales des populations. Ce processus a été désigné sous le vocable d'accommodation dans le jargon biologique du XXe siècle. Ce qui est vrai pour la mémoire génétique l'est sans doute de même pour la mémoire culturelle de notre espèce. Il est donc peu plausible que notre civilisation thermo-industrielle s'adapte aux nouvelles contraintes sans passer par ce que la langue anglaise désigne sous le terme "predicament". James Lovelock, père de la théorie de Gaïa, a déjà écrit que le XXIe siècle commencerait à 6 milliards d'humains et se terminerait à un milliard...