La pauvreté, cette prison

Je sais, je sais… ce n’est pas du tout un titre vendeur. Qui a envie d’entendre parler de pauvreté en plein été ? La pauvreté, c’est au mois de décembre qu’on en parle, à l’arrivée du temps des Fêtes, animé par cette factice générosité, quelques bons sentiments, saupoudrés d’un peu de culpabilité.

Le reste du temps, au diable les pauvres ! « Ils ont juste à s’prendre en main ! », nous diront certains. Pfft ! On ira prendre un café ensemble, crétin, je te raconterai…

Mais nous autres, les pauvres, on nous fuit comme la peste, une simple bande de perdants, de minables losers… Car évidemment, dans ce quasi-pays, comme ailleurs dans le monde, on aime d’abord les gens « riches et célèbres », ces présumés « gagnants » pis les maudites vedettes. Et nous autres, on n’a ni l’un ni l’autre, ni richesse, ni célébrité, ni rien.

Nous sommes essentiellement des êtres anonymes, des individus invisibles, et en plus, plusieurs d’entre nous ne sommes ni sur ce ridicule « livre à faces » ni sur les réseaux sociaux, alors imaginez comment on n’est rien.

Est-il possible d’exister, comme être humain, dans une société qui parle pourtant d’intégration, d’accueil de l’autre, si l’on est invisible ?

Le mépris, chers amis, le mépris, c’est pire que tout. Le mépris du peuple, de nous. Le mépris, le dédain, le dégoût, l’isolement qui s’ensuit, je vous le dis, ça vous ronge l’âme, le corps, l’esprit, l’intérieur au grand complet… et je ne vous parle pas de logement.

Car il y a bel et bien une crise du logement à Montréal, quoi qu’en disent certains politiciens ; alors pas moyen de bouger, de sortir de ton trou, de déménager. Tu dois (encore) prendre ton mal en patience, endurer…

Pendant ce temps, je vous ferais remarquer que nombre de locaux commerciaux sont vides à Montréal. Il doit bien y avoir moyen de moyenner, de créer, de transformer ça en jolis lofts abordables.

Vous êtes allés en vacances quelque part, cet été ? En France ? Au chalet dans le Nord ? En Italie ? Super, je suis vraiment contente pour vous. Profitez-en. La dolce vita, faut la prendre quand elle passe, on y rêve nous aussi…

On est restés ici, nous autres, les pauvres, pendant les soi-disant vacances, plusieurs d’entre nous profitant de l’air climatisé des espaces publics… « Oh wow, belles vacances de losers ! » vous me direz ? J’en conviens. Pour ma défense, je rêvais de plage, d’un bord de lac, pas d’une maudite fontaine dans le milieu du centre commercial…

Mais que voulez-vous ? Tout ce qu’il nous reste, nous autres, les pauvres, c’est l’imagination. Elle est gratuite, en plus.

Einstein lui-même disait que « l’imagination est plus importante que l’intelligence ». Mets-en, Albert. Surtout quand tu rêves toi aussi de prendre une pause, ne serait-ce que quelques jours, de t’évader de cette prison qu’est la pauvreté, dans mon Québec riche et prospère. Misère, maudite misère…

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19 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 août 2019 02 h 57

    C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches! Victor Hugo.

    Merci, madame Marchand, pour ce plaidoyer passionnant. Vous avez raison. La pauvreté dans un pays riche témoigne d'un manque de civilisation. Selon OXFAM, les 1 % les plus riches empochent 82 % des richesses créées, la moitié la plus pauvre de l’humanité n’en voit pas une miette. Ce rapport montre comment le système économique mondial permet à une élite fortunée d’accumuler d’immenses richesses, tandis que des centaines de millions de personnes peinent à survivre avec un salaire de misère.
    Quand les multinationales et les grandes fortunes ne payent pas leur juste part d’impôt, elles privent les États de ressources pour financer les services publics essentiels, comme la santé ou l’éducation. 300 milliards, c'est le nombre de dollars estimés en provenance du Canada qui circulerait dans des paradis fiscaux. Personne ne peut nier l’importance du phénomène et ses effets sur les inégalités sociales. Les multinationales peuvent compter sur les élus pour bien servir leurs intérêts et pour refuser de s’opposer à leur pouvoir et à leurs armées de lobbyistes. Ce sont les pauvres qui payent le prix de cette cupidité de la part des riches qui ne payent pas leur juste part d'impôts. Honte à nos gouvernements.

    • Nadia Alexan - Abonnée 14 août 2019 10 h 32

      Selon Public Citizen:
      La cupidité des entreprises éviscère la classe ouvrière:

      Le PDG de Gap fait 3566x ce que ses ouvriers font

      Le PDG de Chipotle fait 2438x ce que ses ouvriers font

      Le PDG de Disney fait 1424x ce que ses ouvriers font

      Le PDG de Starbucks fait 1049x ce que ses travailleurs gagnent

      Le PDG de Coca-Cola gagne 1016 fois plus que ses travailleurs

      Ratio de rémunération du chef d'entreprise à l'ouvrier en:

      1950 ➡️ 20: 1

      1980 ➡️ 30: 1

      2018 ➡️ 361: 1

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 août 2019 10 h 01

      @ Nadia Alexan, 



      Vos larmes de crocodiles ne m'émeuvent pas

      « Vous avez raison. La pauvreté dans un pays riche témoigne d'un manque de civilisation. » - Nadia Alexan
      
Et vous, au nom de l’interdiction du port du voile pour une poignée d'enseignantes, vous appuyez quand même un PQ qui a laissé crever de misère des centaines de milliers, voire des millions, de pauvres durant des décennies avec une aide sociale de 500$ par mois.

      Alors, sachez que vos larmes de crocodiles ne m'émeuvent pas. Continuez d'appuyer vos sauvages du PQ aussi pires que les libéraux et que la CAQ en cette matière, et leurs manques chroniques de civilisation pour ne pas dire du plus élémentaire humanisme.

      Christian Montmarquette

  • Raynald Blais - Abonné 14 août 2019 06 h 33

    De la pauvreté

    "Sous le capitalisme, [alors que] la production incessante de richesses à un pôle a pour corollaire nécessaire la production croissante de pauvreté à l'autre…"(KM), nous ne pouvons être surpris que, par intérêt, ceux qui profitent et dominent tolèrent davantage la voix des pauvres déprimés que celle des pauvres révoltés.
    En effet, certains jours, le prisonnier de la pauvreté déprime derrière ses barreaux; Il attire pitié… et dons. D'autres jours, il cherche à cerner l'injustice qui l'y a enfermé; Il menace de briser la production-même de ses chaînes. Pour le capitaliste, le choix est simple: porter intérêt aux déprimés du jour et ignorer ou museler les révoltés des autres jours.
    Par contre, pour le porte-parole des pauvres, il n'y a pas d'autre choix que de les soutenir tous, même les révoltés, sous peine de passer pour leur geôlier.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 août 2019 06 h 51

    … ?!? …

    « Mais nous autres, les pauvres, on nous … . » ; « Est-il possible d’exister, comme être humain, dans une société qui parle pourtant d’intégration, d’accueil de l’autre, si l’on est invisible ? » (Sylvie Marchand, Artiste militante)

    De cette citation double, et en dehors d’éternelles discussions-recherches sur ou concernant le monde de la pauvreté, ce « nousôtes » :

    Que l’on soit visible ou invisible, nousôtes, les pauvres de la pauvreté, on apprend que, malgré tous ces programmes disponibles (aide de dernier recours, employabilité, allocation-logement … .) ainsi que toutes ressources socio-communautaires (r alimentaires, vestimentaires … .) susceptibles d’épauler, la PAUVRETÉ donne l’occasion au Système de s’enrichir ou d’épanouir sa RICHESSE !

    En effet, qu’on soit invisible ou visible, de la pauvreté nousôtes, on réalise, petit-à-petit, qu’on fait vivre toutes ces personnes et organisations qui, avec ou sans salaires et subventions étatiques, cherchent comme vainement à nous aider !

    Pensons, ICI, à tout ce « Bo-Monde » qui, oeuvrant de la santé et des services sociaux, des organismes publics, para-publics ou socio-communautaires, cumule un salariat nettement supérieur aux prestations d’aide financière de l’État « généreusement accordées » (?!?) au merveilleux Monde de la Pauvreté dont nousôtes on fait on en fait partis !

    De ce « nousôtes », finalement, et lorsqu’on entend la voix de nos intervenants bio-psycho-sociaux nous présenter, avec ou sans médication ou support social, quelques d’ingénieux TRUCS pour se sortir de la prison de la pauvreté, on-dirait que, soudainement, on existe comme …

    … ?!? … - 14 août 2019 -

    • Alain Pérusse - Abonné 15 août 2019 09 h 52

      En service commandé pour le compte de l'Institut économique de Montréal, monsieur Blais? Encore un peu et vous nous vantez le laisser-faire et la théorie du ruissellement pour régler définitivement la pauvreté?

  • Rose Marquis - Abonnée 14 août 2019 07 h 53

    Les pauvres... et la pauvreté

    Merci pour ce texte qui témoigne de la richesse de pensée de personnes pauvres selon certains critères définissant la pauvreté...

  • Pierre Fortin - Abonné 14 août 2019 09 h 06

    Affaire de justice


    Le Québec est bien assez riche pour redistribuer équitablement les chances et permettre à chacun d'établir convenablement sa vie et celle des siens en améliorant sa condition par son labeur. Il n'y a aucune excuse pour justifier qu'on maintienne autant de gens dans la pauvreté.

    La pauvreté résulte en bonne partie de nos choix politiques.

    « Vaincre la pauvreté n’est pas un geste de charité. C’est un acte de justice. Il s’agit de protéger les droits humains fondamentaux, le droit de vivre dans la dignité, libre et décemment. Tant que la pauvreté persistera, il ne saurait y avoir de véritable liberté. » — Nelson Mandela