De la banalité du mal

Les tueries par armes à feu en temps de paix se produisent un peu partout dans le monde et même chez nous, mais les Américains demeurent les plus touchés alors que les deux derniers massacres sont survenus à quelques heures d’intervalle.

Il est vrai que les Américains ont encouragé une prolifération presque scandaleuse des armes à feu, mais leur président, confortablement cantonné derrière le deuxième amendement et ardent supporteur de la NRA (National Rifle association) demeure inflexible. Trump ne croit pas que les armes sont en cause et rien n’est fait pour tenter d’enrayer ce fléau sinon de protéger la population avec plus de gens armés.

Un contrôle des armes et surtout la mise au ban des fusils d’assaut pourraient certainement atténuer le phénomène, tout au moins le nombre des victimes, mais il est difficile de saisir la ou les raisons réelles qui amènent des individus à poser de tels gestes d’une rare violence et en apparence gratuits.

En 1974, le cinéaste visionnaire Luis Buñuel nous montre dans son film Le fantôme de la liberté un tireur d’élite qui se dirige vers le dernier étage de la tour Montparnasse à Paris. Tout bonnement, il se met à canarder des gens dans la rue sous le regard médusé des passants qui n’y comprennent rien. Dans la salle les spectateurs sont effarés devant cette scène aussi absurde qu’incompréhensible mais prémonitoire.

Pour tenter de mieux comprendre le comportement de ces tueurs, il serait pertinent de considérer la théorie d’Hannah Arendt, « la banalité du mal », qui tente d’expliquer ce qui se passe dans la tête de ces personnes qui commettent des actes aussi monstrueux.

Cette auteure et philosophe juive allemande voulait comprendre comment les disciples d’Hitler ont pu commettre les horreurs de la Shoah. Elle a assisté à titre de reporter au procès d’Adolf Eichmann, haut fonctionnaire de la SS nazie, condamné à la pendaison pour avoir orchestré l’extermination de centaines de milliers de juifs. À sa grande surprise, le type n’avait rien d’un monstre sanguinaire mais plutôt tout d’un homme ordinaire et même insignifiant, qui semblait ignorer la différence entre le bien et le mal. Il obéissait aux ordres en faisant son devoir sans se sentir coupable comme ces tireurs qui obéissent à une mission ou à un mandat qu’ils se sont donné sans en peser les conséquences.

Le deuil profond chez les proches et le malaise tout aussi profond de la population que provoquent ces tueries sauvages doivent exhorter les Américains à prendre conscience du danger des armes à feu dites domestiques, mais la réflexion sur la violence gratuite doit s’adresser à l’ensemble de la société.

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24 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 13 août 2019 06 h 42

    Impuissance et décadence

    Quand les tueries deviennent des ''choses'' banales, une société est devant un grave problème. Quand un gouvernement n'arrive pas à stopper ce mal, il y a aussi un grave problème, un signe d'impuissance, d'auto-suicide. Le ''problème'' en est un de civilisation. D'une civilisation qui connaît une décadence certaine. Ce n'est que par un très important sursaut moral, non visible à l'horizon, que les choses peuvent changer. Soljenitsyne avait vu juste; il faudra bien du courage pour éviter le pire.

    M.L.

    • Pierre Fortin - Abonné 13 août 2019 12 h 05

      « Les tueries deviennent des ''choses'' banales ». En effet ! Surtout lorsqu'on s'obstine à ne pas les étudier dans le but de comprendre ce qu'il se passe dans la tête brûlée de ces déjantés. Notre réflexe est toujours celui de vite les mettre à l'écart afin qu'ils ne récidivent pas, ce qui est juste, mais ce faisant, ne se prive-t-on pas d'une meilleure compréhension de ces déviances humaines ?

      Alexandre Bissonnette a plaidé coupable, ce qui a court-circuité son procès en nous privant de l'instruction de l'affaire et d'une compréhension de ses motivations. Je persiste à croire que la justice doit s'exercer en public, malgré l'horreur, afin de nous permettre d'éprouver notre sens de la justice, un des fondements de notre culture, et participer à l'éducation à la bonne vie en société.

      L'officier du FBI qui a mis sur pied l'unité étudiant la psychologie des tueurs en série, afin d'en mieux comprendre les comportements et les motivations, a beaucoup fait avancer les outils d'enquête et révélé des traits de caractère surprenants. Il relate dans un livre qu'en étudiant la scène d'un crime récent, le tueur avait laissé le message suivant aux policiers : « Arrêtez moi parce que moi, je ne le peux pas ». Très troublant, mais encore humain !

      Qu'on l'accepte ou pas, ces comportements extrémistes sont bel et bien humains et ils nous montrent que nous avons tout avantage à mieux connaître la psychologie criminelle. On étudie bien le cancer pour en connaître les causes et le guérir, alors pourquoi ne pas s'attaquer à ce mal qui se répand comme une tache d'huile en devenant une chose banale ?

      Fermer les yeux en se limitant au "spectacle" que trop de médias nous présentent dans la superficialité n'ajoute rien à la compréhension et ne contribue en rien à l'évolution à laquelle nous ne pouvons nous soustraire.

      Le problème d'abord !

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 13 août 2019 07 h 15

    … à réfléchir !

    « Le deuil profond chez les proches et le malaise tout aussi profond de la population que provoquent ces tueries sauvages doivent exhorter (…), mais la réflexion sur la violence gratuite doit s’adresser à l’ensemble de la société. » (Léon Dontigny, m.d.)

    Possible, mais il est comme difficile de réfléchir sur la « violence gratuite » sans la relever (l’originer) du phénomène de la « haine gratuite » qui, d’inspirations diverses (idéologies … .), cherchera à la banaliser et, par ailleurs-autrement, banaliser tout autant ce « mal » que ce « bien » à légaliser ou à légitimer ou bien par des politiques d’adaptation ou bien par des Lois conséquentes-contributives !

    Un exemple ?

    Pédophilie : Dans certaines contrées dites a-démocratiques, il demeure possible de marier à des « vieux » des enfants qui, avec ou sans raisons, consentent comme librement et volontairement alors que dans d’autres (démocratie occidentale et populaire), on légalise le « consentement » dès l’âge de 14-15 ans plutôt qu’à 5-7 ans !

    Qu’elle soit « légalisée » ou « banalisée », la pédophilie, étant l’expression d’une violence gratuite susceptible de tuer l’innocence enfantine, s’accompagne toujours d’une haine gratuite, celle-là même qui autorise l’autre d’exister sans essence ni existence, sans histoire ni mémoire !

    De cet exemple et autre, la réflexion, heureusement ?!, donne …

    … à réfléchir ! - 13 août 2019 -

  • Bernard LEIFFET - Abonné 13 août 2019 07 h 26

    Ici, ou ailleurs dans la bande Gaza, les meurtres sont monnaie courante!

    L'histoire du peupe juif paraît contradictoire.
    D'un côté on a celle de tous ces gens qui ont été faits prisonniers par les nazis et malheureusement beaucoup ont été tués dans les camps de concentration. Ce qui a laissé des traces de souffrance aux familles qui ont pu enfin être libérées à la Libération soulignant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Tout ça entraîné par un homme qui sema la mort, en Europe et dans les pays limitrophes.
    De l'autre côté, il y a actuellement le chef de l'État d'Israel qui a montré des signes hostiles contre les Palestiniens en faisant construire un mur afin de mieux contrôler ces derniers, méthode que le chef de l'État américain s'est inspiré contre les Méxicains! De plus, les colonies juives occupent illégalement le territoire palestinien,
    En résumé, après avoir connu la souffrance, le peuple juif se met à son tour à vouloir l'imposer à un autre peuple! Où est la logiqe sinon que les peuples ont la mémoire courte!

    • Michel Lebel - Abonné 13 août 2019 08 h 53

      Oui! L'Homme a bien hélas tendance à oublier. Le comportement du gouvernement israélien à l'égard du peuple palestinien est une honte. Qui a souffert manifeste généralement de la compassion, de l'ouverture à l'autre. Mais ce n'est pas le cas du gouvernement israélien. Honte à Israël qui renie sa grandeur et qui se comporte en petit État nationaliste et colonialiste. Israël, peuple élu, réveille-toi. Le sang a assez coulé.

      M.L.

    • Marc Therrien - Abonné 13 août 2019 12 h 13

      Il est bien difficile de se sortir de la dialectique individu-société. Nietzsche, un des ancêtres des psychothérapeutes, pensait que «la folie est quelque chose de rare chez l'individu ; elle est la règle pour les groupes, les partis, les peuples, les époques». Ainsi, elle culmine souvent dans la passion de la guerre qui se répète. Et parlant de répétition, depuis Freud et son concept de compulsion de répétition qu’on peut transposer au niveau social, on peut concevoir que le risque de violences collectives s’accentue quand le «trop de mémoire» commune d’évènements historiques traumatiques s’accompagne d’une peur de l’effondrement des institutions traditionnelles générant ainsi une crise identitaire collective. Dans cette dialectique de la violence sociétale, l'instigateur qui discourt ne peut se dissocier aussi facilement des exécutants qui agissent.

      Marc Therrien

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 13 août 2019 18 h 49

      @ Messieurs Leiffet et Lebel : Des propos de M Dontigny sur ou concernant le monde de la « violence gratuite », comment et pourquoi se fait-il que l’État d’Israël et la Communauté juive demeurent-ils comme « toujours » associés par des exemples sans fondement ou sans lien avec ce genre de « violence gratuite » ?

      Comprends pas ! - 13 août 2019 –

      Ps. : Tout comme le Québec, Israël ne cherche qu’à habiter sa demeure, ou selon, la Maison du Peuple, et ce, conformément à sa Constitution ! Point à la ligne !

    • Michel Lebel - Abonné 14 août 2019 06 h 37

      @ Marcel Blais,

      Le problème est qu'Israël veut de plus en plus agrandir sa ''demeure'', aux dépens de l'autre, le Palestinien. Un peuple élu n'agit pas ainsi.

      M.L.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 août 2019 13 h 04

      @ Michel Lebel : Grands mercis pour votre réponse, une réponse qui semble, cependant, escamoter la question qui a été posée !

      En effet, si Israël désire habiter sa demeure tout en cherchant à l’agrandir, rien dans son agir, de peuple élu ou selon, ne laisse présumer l’impression que ses activités sont ou soient et seraient en lien avec des questions liées à de la « violence gratuite » ou « provoquée » : rien !

      Bref ! - 14 août 2019 -

  • Hélène Lecours - Abonnée 13 août 2019 07 h 27

    Pourquoi?

    Pourquoi les armes de guerres circulent-elles librement aux U.S.A.? Aucun rapport avec les pistolets utilisés quand on a rédigé la Constitution de ce pays. Pourquoi alors se cache-t-on derrière cet amendement? L'argent ayant toujours été le nerf de la guerre, n'est-ce pas là qu'il faut chercher ? À qui cela profite-t-il, mis à part les suprémacistes blancs? Probablement les mêmes qui en vendent sans vouloir discriminer ? Quelle est l'utilité de ces armes? Ont-ils des stock à écouler? Chose certaine, une idéologie règne dans ce pays incohérent, une idéologie dominante et guerrière n'ayant rien à voir avec le bon sens.

  • Cyril Dionne - Abonné 13 août 2019 07 h 29

    « S'il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare » Hannah Arendt

    Le 2e amendement de la constitution américaine et la prolifération des armes automatiques de combat n’expliquent en rien les récentes tueries aux États-Unis. Le phénomène du suprémacisme blanc non plus. Idem pour la NRA. C’est plus que cela.

    Au procès de Nuremberg, on s’expliquait mal que des gens à l’apparence ordinaire ont pu commettre un crime contre l’humanité si atroce qu’il dépasse encore l’entendement aujourd’hui. Comme Hannah Arendt et l’auteur de cette lettre bien l’indiquent bien, c’était la banalité du mal mais le pourquoi reste inexpliqué.

    Reportons-nous maintenant aux expériences des psychologues américains de Stanley Milgram et Philippe Zimbardo. L’expérience de Milgram cherchait à évaluer le degré d'obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. Or, dans son expérience, plus de 62% des sujets sont amenés à devenir de vrais tortionnaires et torturer des gens sans poser aucune question. Dans l’expérience de Stanford dit de Lucifer de Zimbardo, celle-ci visait à étudier le comportement de personnes ordinaires sans prédispositions psychologiques ou physiques quelconques pour démontrer que c'était la situation plutôt que la personnalité autoritaire des participants qui était à l'origine de ces comportements. Le résultat de l'expérience a été conclusif comme argument pour démontrer l'impressionnabilité et l'obéissance des gens en présence d’une autorité ou d'une idéologie légitime avec un support institutionnel et social.

    Tout cela pour dire que n’importe qui peut poser des actions dites psychopathes s’il subit des pressions sociales et institutionnelles émanant d’une autorité ou d'une idéologie légitime à leurs yeux. Les Allemands ont eu plusieurs années de nazification et d’endoctrinement. Idem pour les personnes responsables de ces tueries aux USA, à gauche comme à droite.

    • Michel Lebel - Abonné 13 août 2019 09 h 02


      Le fond de la question: ne pas discerner entre le bien et le mal. Confondre les deux. Tuer sera toujours un mal, sauf légitime défense. Pour cela, il faut reconnaître l'existence du mal et ne pas transiger avec lui.

      M.L.

    • André Labelle - Abonné 13 août 2019 12 h 11

      Votre commentaire est intéressant. Remarqupons qu'en plus, la culture originelle américaine basée sur l'esclavagisme, une forme de suprématisme, cette culture donc lui a permis d'enrichir outrageusement une toute petite partie de sa population, le toujours fameux 1% qui contrôle presqu'à 100 % toutes les plus grandes multinationales de la planète.

      Les expériences que vous soulignez avec leurs enseignements déroutants nous enseignent autre chose : l'absence d'un esprit critique permettant de questionner les vérités a priori qu'on nous assène quotidiennement.