On te paie, tu te découvres!

Le ministre de l’Éducation était tout fier ces derniers jours de publier sur son compte Twitter une photo de lui accompagné de Malala Yousafzai, cette jeune Pakistanaise lauréate du prix Nobel de la paix pour, au péril de sa vie, avoir défendu le droit à l’éducation des jeunes filles dans son pays. Pourtant, il fut inondé de commentaires laissant entendre qu’à la suite de la loi 21 sur la laïcité, ici au Québec cette jeune fille portant le voile ne pourrait même pas enseigner dans nos écoles primaires et secondaires. À cela, le ministre Jolin-Barrette, responsable de la loi, et lui-même par la suite ont répondu qu’elle le pourrait, mais à condition de ne pas porter son voile pendant la prestation de travail.

Ces réponses des ministres ne surprennent pas. Elles sont conformes à la loi qui vient d’être adoptée. Cependant, bien qu’elles soient justes et fermes, il faut quand même se dire qu’elles sont plutôt plates et même archiplates parce qu’elles illustrent que, selon nous, Québécois et Québécoises, l’identité religieuse d’une personne, manifestée par le port d’un signe religieux, peut être réglementée par la loi et donc interdite si on la paie pour un travail, en fait pour les services qu’elle rend à la société en vertu de ses compétences. On te paie, tu te découvres ! Bref, j’espère que jamais Malala Yousafzai ne postulera pour enseigner chez nous, parce que l’obliger à retirer son voile et ainsi l’humilier devant le monde entier ne nous aiderait pas comme société dite civilisée.

De dire qu’en France, république laïque, selon le ministre Jolin-Barette, on ferait la même chose est une bien pauvre excuse, parce que nous n’avons pas la même histoire. Qu’il suffise de rappeler qu’ici le rapport historique que l’Église catholique a entretenu avec l’État n’a jamais été de l’ordre de la concurrence mais plutôt de la complémentarité pour aider un peuple plutôt pauvre à se donner des services minimaux en éducation et en santé.

Et quand, dans ces domaines, l’État a été enfin capable de prendre la relève dans les années 60 avec l’équipe au pouvoir de Jean Lesage, c’est avec ouverture et coopération que l’Église et les religieux, en abandonnant peu à peu leurs costumes, se sont adaptés et sécularisés tout au long de la Révolution tranquille, favorisant ainsi une laïcisation également tranquille de l’État sans qu’il ait été nécessaire pour celui-ci de proférer des interdictions en adoptant une loi comme cette loi 21. Alors, je dis à monsieur Jolin-Barette, avec cette loi, vous avez raison, nous faisons comme en France mais pas comme au Québec. Et je lui dis aussi qu’il y aurait d’autres façons de déclarer officiellement la laïcité de l’État. Et je lui dis, en conclusion, qu’il faudrait revoir la pertinence de cette loi 21 rapidement.

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36 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 12 juillet 2019 01 h 56

    Quand la devise fait foi de tout.

    « On te paie, tu te découvres! » : étrangement, n'est-ce pas la devise des strip-clubs?

  • Michel Lebel - Abonné 12 juillet 2019 06 h 48

    Duplessisme bis!

    Bonne lettre. Mais que faire devant un ministre Jolin-Barrette, aussi suffisant que pauvre intellectuellement. Le caquisme me paraît de plus en plus un duplessisme bis. Un net recul pour le Québec.

    M.L.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 juillet 2019 09 h 00

      Bon. On en remet encore. Les sujets politiques manquent durant la saison estivale. M. lebel, vous avez droit à votre opinion. On ne vit pas dans une théocratie, du moins on l’espère.

      Malala Yousafzai est pakistanaise d’origine mais elle a vécu dans un endroit ou la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan est très flou. Sa famille avait et dirigeait plusieurs écoles où celle-ci était étudiante. C’est pour cela que les Talibans ont essayé de l’assassiné. Après avoir manqué leur coup, ils ont institué une fatwa contre elle. Mais il faut le dire, elle se considère une féministe autant qu’une musulmane. Comme contradiction, difficile de faire mieux.

      Ceci dit, elle serait la première à enlever son voile si elle postulait pour un poste d’enseignement au Québec. Ce n’est pas une extrémiste comme on retrouve souvent au Québec. Elle a déjà mentionné en 2013 qu’elle enlèverait son voile dans une cour de justice et autres édifices publics.

      Utiliser l’excuse que l’église catholique a entretenu avec l’État une complimentarité et non pas de concurrence au point de vue historique est totalement faux. L’église catholique s’est faufilée pour asseoir son pouvoir sur les Canadiens français en connivence avec les autorités britanniques lorsque l’aristocratie française a dû partir suite au traité de Paris (1763). Elle a fait main mise sur l’éducation et la santé pour en retour, exercer un pouvoir absolu sur les Canadiens français. Et elle l’a exercée jusqu’à la Révolution tranquille.

      Encore une fois M. Lebel, quelles sont les lois au Canada qui stipulent clairement que nous vivons dans un pays laïc et où la séparation des églises de l'État est ancrée dans la constitution comme elle l'est aux États-Unis. Pourtant la constitution américaine date de 1789 et la nôtre, en tout cas celle des Anglo-Saxons et des multiculturalistes, de 1982 puisque nous ne l’avons pas signé. Vous ne m’avez jamais répondu. Pas fort pour quelqu’un qui a enseigné le droit constitutionnel.

    • Bernard Dupuis - Abonné 12 juillet 2019 10 h 00

      Il est vrai que Duplessis a fait beaucoup de mal au Québec. Par exemple, on ne peut l’admirer pour son antisyndicalisme qui a longtemps maintenu les travailleurs québécois soumis aux employeurs américains. Sa collusion avec le haut clergé catholique a fait en sorte que le statut des orphelins fut transformé en celui d’aliéné mental.

      Cependant, des milliers de Québécois de la ruralité furent reliés aux grands centres par des routes carrossables et par l’électrification. C’est ainsi qu’il a fait reculer la misère d’un des peuples les plus pauvres d’Amérique. Pour ces raisons, on ne peut le condamner.

      L’histoire du peuple québécois est des plus complexes et c’est pourquoi il faut éviter de simplifier à outrance en transformant le nom d’un premier Ministre en mot « merdeux ». Ainsi, si votre objectif est d’attaquer la crédibilité de la CAQ c’est plutôt raté. Cela montre que vous êtes rendu au fond de votre baril argumentatif.

    • Michel Lebel - Abonné 12 juillet 2019 11 h 00

      @ Cyril Dionne,

      Mais la séparation des Églises et de l'État n'existe pas en vertu de la Consitution américiane. Ce qui est prévu, c'est la liberté religieuse et le fait qu'aucune religion n'a un statut officiel ou prépondérant par rapport aux autres. En pratique, on peut affirmer que Dieu prend une place importante dans la vie publique américaine: les prières, chaque jour, avant le début des débats au Congrès, le président qui finit souvent ses discours importants par un ''God bless America'', le ''In God we trust'' sur la monnaie américaine, etc. À plusieurs égards, la société américaine peut se définir comme religieuse.

      Au Canada, la référence à Dieu est beaucoup moins présente dans la sphère publique, sauf dans le préambule (suprématie de Dieu) de la Charte canadienne des droits et llibertés. Un préambule n'a qu'un rôle interprétatif, il n'a pas force de loi. Bref, au Canada, la séparation des Églises et de l'État peut varier d'une province à l'autre et cette séparation est à géométrie variable, jamais une séparation rigide. L'Histoire et les pratiques y jouent souvent un grand rôle. La loi ou le droit n'est pas tout! Heureusement!

      M.L.

    • Christian Roy - Abonné 12 juillet 2019 11 h 52

      @ M. Dionne,

      S'il avait fallu que les clercs se joignent aux bourgeois français suite à la Conquête et retournent dans la Métropole... nous serions probablement en train de nous écrire par le truchement The Homework et le pipeline albertain sillonnerait notre magnifique territoire avec un taux d'approbation sociale très élevé.

      Nous serions Canadiens malgré nos fanfaronnades patriotes aujourd'hui enterrées.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 juillet 2019 16 h 22

      « Le caquisme me paraît de plus en plus un duplessisme bis. » (Michel Lebel)

      Possible, mais dans quel sens ?

      Si le nationalisme du Duplessisme allait se terminer par un Crucifix apposé sur la Chaise présidentielle, le nationalisme du Caquisme, avec sa Loi 21, l’enlève, et ce, tout simplement comme …

      … ça ! - 12 juillet 2019 -

    • Cyril Dionne - Abonné 12 juillet 2019 16 h 44

      @Michel Lebel

      « Nice try » comme ils disent dans la langue fourchue de Doug Ford.

      Oui, la séparation des églises et de l’État existe dans la constitution « américaine ». Elle cite, dans son 1er amendement qui protège entre autre, la liberté d'expression, la liberté de religion, et la liberté de presse, ainsi que le droit de se réunir et de pétition, « Le Congrès n'adoptera aucune loi relative à l'établissement d'une religion, ou à l'interdiction de son libre exercice... », ce qui sous-entend pour l’auteur de celle-ci, Thomas Jefferson, la laïcité de l’État et la séparation de l’État des églises. Il a été très clair que la religion ne devrait jouer aucun rôle dans l’État de droit. Cet amendement a été mis à l’épreuve maintes fois, comme dans le cas des conseils scolaires qui voulaient enseigner le créationniste à l’école publique et ils ont été déboutés à chaque reprise, par la Cour suprême américaine à partir du 1er amendement. En pratique, le « God bless America » et le « In God we trust » ne veulent rien dire juridiquement. Ce ne sont que des platitudes qui reflètent une ancienne culture religieuse.

      Pour le Canada, le préambule de la « Canadian constitution » commence par : « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu... ». Est-ce qu’on peut-être plus clair que cela? Contrairement à la constitution américaine, son préambule débute avec les mots : « Nous le peuple américain... ». Maudite différence. Le préambule n’a pas un rôle interprétatif parce qu’il fait force de loi. Désolé, mais c’est écrit en noir et blanc tout comme pour l’autre partie : « et la primauté du droit », à moins que la primauté du droit soit devenue désuète. La suprématie d’un dieu quelconque est reconnue dans cette constitution poussiéreuse venue de l’Angleterre. En plus, les provinces n’ont rien à voir avec le rôle interprétatif de la constitution canadienne. C’est le gouvernement des juges d’Ottawa qui s’occupe de cela.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 juillet 2019 17 h 10

      C'est dommage que monsieur Denis Forcier ignore le mouvement international qui utilise le voile pour propager l'islam politique. Vous êtes mieux de vous renseigner sur les écrits des musulmans laïques qui critiquent fortement l'utilisation du voile comme porte-étendard de ce secte wahhabite extrémiste provenant de l'Arabie saoudite.
      Voici ce que l'écrivain célèbre, Alaa El Aswani, avait à dire sur l'intégrisme islamiste: «Une religion de pure façade.
      En revanche, ils se vantent d’avoir réussi à mettre le voile à une femme. Comme si Dieu avait révélé l’islam dans le seul but de couvrir les cheveux des femmes, et non d’établir la justice, la liberté et l’égalité».

  • Marc Therrien - Abonné 12 juillet 2019 07 h 21

    Questions de perspectives


    Cette anecdote de la photo du ministre Jean-François Roberge prise avec Malala Yousafzai illustre très bien le caractère arbitraire et inintelligible de la Loi sur la laïcité de l’État qui la rendra difficile à appliquer. Le dupatta que porte Malala Yousafzai est-il un signe religieux ou simplement un accessoire de vêtement culturel et s’inquiétait-on particulièrement de ce symbole lors de toutes ces discussions qui ont suivi la commission Bouchard-Taylor? Malala Yousafzai, prix Nobel de la Paix, représente-t-elle une jeune femme opprimée lorsqu’elle décide d’apparaître en public ainsi coiffée de son foulard? Est-ce que tout foulard ou turban d’origine indienne ou africaine est un signe religieux? La Loi sur la laïcité de l’État élargira-t-elle ses tentacules pour interdire chez les enseignantes tout «headwrapping», une tendance mode en voie de se développer?

    Les discussions suscitées par cette simple photo donnent raison à Nietzsche qui pensait qu’il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations. Un même comportement, par exemple militer pour la laïcité, s'exprime et s'interprète différemment selon le contexte, ici culturel, dans lequel il s’inscrit.

    Marc Therrien

  • Paul Gagnon - Inscrit 12 juillet 2019 07 h 35

    Un extra-terrestre se prononce !!!

    « l’État a été enfin capable de prendre la relève dans les années 60 avec l’équipe au pouvoir de Jean Lesage, c’est avec ouverture et coopération que l’Église et les religieux, en abandonnant peu à peu leurs costumes, se sont adaptés et sécularisés tout au long de la Révolution tranquille, favorisant ainsi une laïcisation également tranquille de l’État sans qu’il ait été nécessaire pour celui-ci de proférer des interdictions en adoptant une loi comme cette loi 21 »

    Et vous croyez que les islamistes qui sont en guerre, dans le monde entier, contre tout ce qui n'est pas eux, à commencer âr l'Occident, vont suivre le même chemin. Sur quelle planète vivez-vous?

  • Jean Lapointe - Abonné 12 juillet 2019 07 h 39

    Et éveiller une conscience citoyenne ne serait-ce pas préférable ?

    «et donc interdite si on la paie pour un travail, en fait pour les services qu’elle rend à la société en vertu de ses compétences» (Denis Forcier).
    Ne sommes-nous pas en droit de nous attendre à ce que les employés de l'Etat aient aussi une conscience sociale en comprenant pourquoi l'interdiction de signes religieux est quelque chose de souhaitable? Monsieur Forcier réduit les employés de l'Etat au statut de simples travailleurs au service de l'Etat et semble exclure le fait qu'ils (et elles) puissent être aussi des citoyens endossant les valeurs de l'Etat qu'Ils représentent. Personnellement je trouve préférable que tous les Québécois en arrivent à se considérer comme des citoyens et des citoyennes responsables et solidaires et je suis d'avis qu' il faut prendre les moyens nécessaires susceptibles d'éveiller cette conscience d'appartenance à quelque chose de plus grand que soi pour son propre avantage.Autrement la vie en société risquerait de devenir invivable.

    • Denis Forcier - Abonné 12 juillet 2019 14 h 27

      Vous avez raison , mais on n'éveille pas la concience citoyenne en sélectionnant des citoyens ( ici les futures enseignantes voilées ) qui devront servir de modèles dans les institutions publiques, comme avec cette L21, j'appelle cela plutôt de l'asservissement. Je dis oui vive un modèle de laïcité qui n'interdit pas à certaines en particulier mais qui invite tous les serviteurs de l'État à cette tâche de créer à chaque jour par leur comportement réservé un respect de la neutralité de l'État. J'ai déjà proposé ce modèle : une laïcité d'invitation basé sur un code d'éthique. Est-il vraiment trop tard ?

    • Jean-Charles Morin - Abonné 12 juillet 2019 18 h 34

      "Je dis oui vive un modèle de laïcité... qui invite tous les serviteurs de l'État à cette tâche de créer à chaque jour par leur comportement réservé un respect de la neutralité de l'État." - Denis Forcier

      Un comportement réservé implique forcément l'absence de signes religieux apparents. Vouloir l'un sans l'autre, c'est chercher à réaliser la quadrature du cercle.

      Vous parlez d'"asservissement" pour les femmes qui devront enlever leur voile. C'est drôlement fort en café! La toge que doivent porter les juges et les procureurs, l'uniforme qui est imposé aux policiers et aux gardiens de prison, est-ce de l'asservissement? Pourtant tous acceptent cette distinction sans protester.

      Votre "laïcité d'invitation" est un concept mollasson dans une coquille vide, à l'image de ce que nous sommes devenus. Pourquoi avez-vous aussi peur de vouloir affirmer l'identité collective en mettant les choses au clair pour tout le monde? Vous ne rendez ainsi service à personne, y compris à ceux et celles qui viennent d'arriver et qui cherchent à déchiffrer les signaux que la société d'accueil leur envoie pour pouvoir s'intégrer correctement.

      Le message plutôt confus que vous voulez envoyer à ces gens est qu'ils peuvent faire à peu près n'importe quoi impunément du moment qu'ils invoquent leurs croyances pour se justifier. Curieux concept de laïcité faite sur mesures pour une société qui a perdu ses repères.

      Cette dérive idéologique n'invite certainement pas au respect mutuel et mènera tôt ou tard à la ghettoïsation de notre milieu de vie, puis ensuite à sa perte.