La posture religieuse des enseignants

Un aspect important du débat sur les signes religieux portés par les enseignants me paraît négligé. L’école est le meilleur outil d’intégration dont une société dispose. On rêve d’une école publique commune et de grande qualité qui permettrait aux enfants de tous les horizons de se côtoyer, une école publique si accueillante qu’elle enlèverait aux parents de diverses confessions le goût d’isoler leurs enfants dans des écoles religieuses.

Dans cette école pour tous, le meilleur enseignant est celui qui peut montrer aux enfants que, quelles que soient ses croyances personnelles, il est capable de s’en distancier suffisamment pour accueillir respectueusement l’élève qui ne les partage pas. En n’arborant pas de signes religieux, l’enseignant ne renie pas ses croyances, mais il montre concrètement qu’il a suffisamment d’indépendance pour ne pas risquer d’être influencé par les intégrismes.

Cette posture de l’enseignant est nécessaire pour que l’enfant ou ses parents n’aient aucune crainte d’être victimes de préjugés à l’école. Les préjugés sont beaucoup plus subtils et difficiles à dénoncer que le prosélytisme. L’enseignant qui place l’enfant au coeur de sa mission devrait trouver naturel d’afficher sa capacité à être neutre et juste envers tous ses élèves.

Si on persiste à placer la liberté d’expression des enseignants au-dessus de tout, on risque la fuite de nombreux parents vers des écoles ethniques et religieuses où ils auront l’impression que leurs enfants seront mieux accueillis, des écoles qui nous prépareront une société de plus en plus morcelée.

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14 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 21 mai 2019 06 h 34

    Les subtilités d'un droit ne sont pas le droit de faire du prosélytisme en salle de classe.

    D’emblée, il faut le dire, ce n’est pas la majorité des enseignants qui sont contre le projet de loi 21, mais bien cette petite minorité qu’on retrouve surtout sur l’île de Montréal. On se fait à croire toute sortes de choses encore une fois en pensant que la petite minorité de parents de diverses confessions aux accents extrémistes n’aura pas le goût d’isoler leurs enfants dans des écoles religieuses. Ils vivent leur superstitions 24 heures sur 24 et ont endoctriné leurs enfants à suivre leurs pas sinon ce sera l’ostracisation pour eux plus tard.

    Enfin, l’enseignant qui place ses croyances personnelles au-dessus de tout incluant son professionnalisme et son droit de réserve comme officier de l’État, eh bien, il ou elle ne mérite pas le privilège d’enseigner dans une école publique. Parce qu’enseigner, c’est un privilège accordé si on suit tous les règlements rattachés à cette noble vocation au sein de l’école publique dans un état laïc. Le bien des enfants de pouvoir choisir en toute liberté s’ils veulent accepter ou pas des croyances religieuses ne devrait pas outrepasser les convictions personnelles des pédagogues en place. Pour ce qui à trait à la liberté d’expression des enseignants, il faudrait que toujours se rappeler que les subtilités d’un droit ne sont pas le droit de faire du prosélytisme en salle de classe.

  • Claude Bariteau - Abonné 21 mai 2019 08 h 40

    Excellents constats.

    • René Pigeon - Abonné 21 mai 2019 16 h 51

      Monsieur Bariteau,
      J'ai une question que j'aurais aimé posée à l'occasion de l'essai de M. Richer :
      Peut-on tracer une équivalence entre la prière chrétienne des Communes (que les principaux partis veulent maintenir) et le crucifix de l’AN (que tous les partis veulent retirer) ?

    • Claude Bariteau - Abonné 22 mai 2019 11 h 22

      La question que vous auriez aimé posée s'adressait à M. Rocher.

      Je ne suis pas au courant que les principaux partis à la Chambre des communes aient décider de maintenir la prière chrétienne avant les délibérations. Si c'est le cas, un parti qui se verrait brimer pourrait en appeler à la Cour suprême.

      Quant au crucifix, il y eut l'expression d'une volonté de le retirer après l'adoption du PL21. Le PL21 n'ayant pas encore été adopté, on ne peut pas présumer que ce retrait sera effectif.

      Tout ça n'a rien à voir avec mes préférences. Ce qui se passe à la Chambre des communes relève des parlementaires de cette chambre. Idem pour ce qui se passe à l'Assemblée nationale.

      Pour moi, qui suis un indépendantiste de longue date, importe surtout de retirer le crucifix de l'Assembllée nationale, aussi les signes religieux et royaux sur le trône et d'enlever la masse déposée avant les délibérations, deux symboles d'assujettissement des parlementaires.

  • Michel Lebel - Abonné 21 mai 2019 09 h 02

    Un officier de l'État?

    Petite remarque: je ne crois pas qu'au Québec un enseignant soit un officier de l'État. À ce que je sache, il n'est pas un fonctionnaire. Aurait-il en conséquence plus de ''liberté'' que ce dernier?

    M.L.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 mai 2019 10 h 46

      Il jouit déjà d'énormément de libertés, mais il a une responsabilité différente, puisque qu'il a de l'autorité sur un nombre important d'élève captifs, qui n'ont certainement pas des droits égaux aux siens.

      Ainsi en dépit du droit d'association, un prof peut dissoudre, le temps de sa classe, une association d'élèves (qui aura la liberté de faire ce qu'elle veut à l'extérieure de la classe). Si cette association veut milier pour coller des bureaux pendant les cours et utiliser la liberté d'expression pour se faire entendre en classe, le prof peut vraiment, avec son autorité en faire fi. Il est donc évident qu'il y a une différence entre les droits de l'enseignant et ceux des élèves. Si l'on juge attentatoire à la liberté de conscience d'un prévenu qu'un gardien de prison porte un signe religieux ou politique (ex. un signe favorable à la peine de mort pour les criminels coupable de crimes graves), il est évident qu'un prof peut provoquer un effet similaire, bien que l'élève soit «libre».

      Le fardeau est encore plus imposant pour le prof que pour le fonctionnaire, en raison de sa mission et de la vulnérabilité de « sa clientèle ».

      Maintenant je continue à trouver complètement absurde votre entêtement considérant votre opposition à ceux qui militaient contre P-6 et dont les droits étaient véritablement réprimés, surtout qu'un juge de la cour municipale a invalidé les éléments de P-6 qui étaient litigieux.

      Par rapport à des victimes réelles et non présumées, vous ne faisiez aucune concession et au final vous militez pour la prépondérance de droits religieux sur les droits politiques.

      Les profs sont tenus à une réserve politique et la « non croyance » devrait aussi être protégée, non? Donc pour ceux qui n'ont pas de croyances, les causes humaines sont aussi importantes que les causes religieuses, pourtant ceux-là doivent être soumis à une réserve? Ça ne tient pas debout à moins que vraiment vous jugiez que les droits religieux sont différents.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 mai 2019 09 h 32

    Sensibilité laïque

    Nonobstant « le droit » ( qu'on pourrait au demeurant quand même tester avec une cause appropriée), je continue de m'étonner que bien des futures enseignantes et leurs alliés ne se rendent pas compte qu'en vertu de notre histoire, de nos croyances et aussi de ce qui se passe ailleurs (que nous rapporte par exemple Djemila Benjabib), le hijab ne passe pas pour beaucoup.

    Au lieu d'y voir de l'intolérance, il est possible d'y voir un conflit de valeurs évident. Ceux qui plaident qu'on doit pouvoir porter un signe religieux en classe le font peut-être au nom de leur foi, ou d'une vision multiculturaliste où toutes les différences peuvent s'afficher, voire les deux ( la première étant soluble dans la deuxième).

    Ceux qui s'y opposent peuvent avoir de très bonnes raisons, pensons à des familles qui viennent ici et qui ont connu des problèmes graves dans le monde musulman. Il est injuste de dire que ces gens nous amènent leur combat exogène et que le contexte ici serait différent, puisque ces gens ont les mêmes droits à la sécurité que les pratiquants d'ici.

    Pour cette raison, je peux comprendre l'aversion de ceux qui veulent porter leur signe à l'encontre de l'idée portée par ceux qui veulent le leur interdire en classe, mais ils doivent aussi comprendre l'aversion de ceux qui sont incapables d'imaginer qu'un prof puisse porter un signe religieux en classe, à longueur d'année.

    Ce sont deux conceptions de la vie bonne qui s'affrontent. Toutefois je maintiens que pour un conflit aussi polarisant, choisir son droit, comme enseignant, plutôt que celui de la multitude des ayants droit relève d'une pensée «après moi le déluge» et il n'est pas du tout malveillant d'affirmer que ceux qui ont plaidé pour le droit religieux avant toute chose ont essayé de s'imposer, de nous l'imposer, ce qui n'est pas dans notre culture (au sens anthropologique).

    C'est pourquoi vouloir forcer ce qui tient pour énormément de gens d'une incompatibilité me semble de l'intégrisme.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 mai 2019 11 h 05

    Stat.

    Sur Wikipedia, on apprend que le pourcentages de croyants en l'islam, dans la société québécoise est passé de 1% à 3%, de 2001 à 2011. Les Cathos sont passés de 83 à 74,7, mais il y a une montée des «sans religion» qui passe de 5.6 à 12%. Toutes les autres catégories restent les mêmes.

    La croissance des musulmans trible, celle des sans religion double. Considérant les nombres et justement l'invisibilité des autres croyances, il me semble qu'on a un choix à faire : favorise-t-on les intégristes dans ce 3% ( qui seront j'imagine bientôt 9% si les choses continuent d'évoluer) , sachant qu'il n'y avait presque pas de hijab en 2001 et qu'il y en a à Val David en 2019, ou est-ce qu'on n'indique pas plus clairement que les pratiques les plus solubles pour le vivre-ensemble sont celles des musulmans modérés qui ne se différencient pas des 74,7% de Cathos et des 12 % dans sans religions (sans compter les autres chrétiens qui sont en gros 5%)?

    Je ne pense pas que les 1.1 % de Juifs sont tous favorables au port de la kippa par des enseigants...

    Bref, il n'y aucun, mais aucun problème à ce que le nb de musulmans triple au 10 ans. Mais dans une société où les «sans religion» doublent, il ne peut être question que parmi la croissance des musulmans, ce soient les intégristes qui mènent le bal. On fonce dans un clash évident si on s'entête à ne pas y penser.

    Et je crois que les premiers à nous avertir, ce sont les musulmans, je pense notamment à Fatima Houda-Pepin. Je n'ai toujours pas de problème avec un hijab à Val-David (pas plus qu'un tchador, ou un costume punk), mais je ne le veux pas plus devant un classe, à Val-David qu'à Parc Ext. Et il ne serait pas normal que les enfants de Parc Ext aient à le subir, mais pas ceux de Mont-Tremblant.

    On parle du clivage villes-régions, ça me semble justement un facteur de cohésion, toutes les écoles sont laïques. On s'attaquera aux écoles religieux subventionnées dans un 2e temps.

    • Christian Roy - Abonné 21 mai 2019 17 h 52

      Cher M. Gill,

      Ce ne sont pas tous les musulmans qui s'identifient d'une manière "ostentatoire". Avez-vous des stats au sujet de leur nombre ?

      Le gouvernement a-t-il un idée du nombre de personnes qui seront touchées par le PL #21 ? Faisons-nous face à une crise qui nous oblige à suspendre des droits individuels ?

      J'aimerais vous rappeler que plusieurs Québcéois s'imaginent que cette loi fera en sorte d'éradiquer la présence de signes religieux sur la place publique. Parmi les "sans religion", combien sont pour la possibilité de porter des signes religieux sur la place publique ? Un Clash aura lieu dans la mesure où l'intolérance religieuse sera banalisée. Le gouvernement du Québec a-t'il un plan pour la contrer ou sera-t-il un facteur de dégradation encore plus nocif ? Je n'ai rien vu passer de ce côté.

      Je réprouve toutes tentatives gouvernementales d'instrumentaliser ses minorités. qu'elles soient sexuelles, "raciales" ou religieuses. C'est pourquoi je suis un fervent défenseur des accomodements raisonnables. D'autre part, je me réfère à une conception québécoise qui se distingue du multiculturalisme: je parle d'interculturalisme qui fait la promotion de l'ouverture authentique à l'Autre.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 mai 2019 21 h 35

      On est pas au Liban (avec son système confessionnel) ici, et on invite les individus à s'intégrer. Peut se constituer un pôle culturel comme La Ptite Italie, mais justement «La Mafia» est le signe le plus évident que ça n'est pas les communautés que l'on cherche à accueillir. C'est la raison pour laquelle je souscris comme vous à l'interculturalisme, celui de Diouf qui dit à son fils: « un jour si tu veux, tu seras sénégalais, mais les enfants sénégalais n'ont pas peur des poules, toi si ». Le communautarisme et le multiculturalisme veulent que les communautés/minorités restent elles-mêmes pas qu'elles se mélangent.

      Je ne crois pas que les Québécois souscrivent à la vision de constituer des «minorités» si c'est pour en arriver à devoir les accommoder. Si c'est ça, ils vont refuser l'immigration massive et ils en ont le droit, ou encore uniquement de choisir ce qui est soluble par la capacité même des individus à se fondre (en choisissant les populations les plus assimilables). Vous pouvez vouloir le contraire, j'imagine que vous avez lu Dubreuil et Marois, «Le Remède imaginaire», l'immigration ne sauvera pas le Québec.

      L'ouverture authentique inclut les idées, pas juste les plats. Avec l'immigration, on se fixe un but (économique, social, culturel) et l'immigration le sert, c'est un projet national, c'est pas pour satisfaire la soif d'exotisme des autochtones qui peuvent voyager à leurs frais si c'est pour satisfaire leurs besoins. Je n'ai pas eu à attendre les augmentations de l'immigration pour découvrir Omar Khayyam ou Orhan Pamuk. On peut s'ouvrir au Mexique et trouver ridicule le fait que le gouvernement ait levé l'obligation pour les ressortissants mexicains de devoir avoir des visas pour venir au Canada.

      L'instrumentalisation est le fait des intégristes, les autres demandent à devenir «nous», pas à se ségréguer. Enfin, l'accommodement religieux transforme celui qui le réclame comme si c'était un handicapé qui avait besoin d'une prothèse.