Bouchard n’a pas «prouvé» le bien-fondé de sa position

Gérard Bouchard propose d’interdire le port de signes religieux aux juges, procureurs, policiers et gardiens de prison. Il avance que la confiance à l’endroit de notre système de justice pourrait être perturbée aux yeux des justiciables éventuels — des personnes adultes — si ces différents acteurs de notre système de justice portaient des signes religieux. En d’autres termes, monsieur Bouchard présume que des justiciables pourraient être victimes de leurs préjugés à l’endroit de notre système de justice s’ils devaient faire face à des acteurs de ce système qui portent des signes religieux. Jusqu’à maintenant, monsieur Bouchard n’a toutefois pas établi le bien-fondé de sa position en s’appuyant sur des « données scientifiques ». Sa position émane d’une opinion découlant, principalement peut-on supposer, de son expertise en histoire et en sociologie. Cette opinion n’est donc pas fondée scientifiquement.

Étonnamment, Gérard Bouchard exige que lui soient présentées des « preuves scientifiques » pour étendre l’interdiction du port de signes religieux aux enseignants. Il avance que les enfants et les adolescents sont « indifférents » — terme qu’il a utilisé — au port de signes religieux chez leurs enseignants. Il n’a pas fait part de preuves à l’appui de ses dires. À l’encontre des psychologues et des pédagogues, et du commun des mortels, monsieur Bouchard avancerait donc que le passage progressif du stade de l’enfance au stade de l’adulte chez les êtres humains s’accompagnerait d’une dépendance croissante des influences extérieures. Davantage que les enfants et adolescents, les justiciables adultes auraient besoin d’être protégés contre les influences extérieures et donc, en l’occurrence, de signes religieux portés par les acteurs du système de justice. Sa pensée est très difficile à suivre.

Il est à noter au passage que les personnes qui s’opposent au projet de la loi 21 ne se sont pas longuement attardées au fait que les personnes qui tiendraient absolument à porter leur signe religieux n’auraient pas accès à plus de vingt mille emplois que représentent les juges, procureurs, policiers et gardiens de prison. Ce n’est pourtant pas là un nombre négligeable d’emplois. Gérard Bouchard non plus n’a pas fait état des conséquences de sa position sous cet aspect. L’accès à des emplois ne devrait donc pas constituer le considérant le plus pertinent dans les débats qui ont cours à propos du projet de loi 21.

À noter également que devant le tribunal, les procureurs n’ont ni autorité ni pouvoir de coercition. Leur intervention est à la merci du juge ou des juges, seul(s) maître(s) à bord.

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13 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 11 mai 2019 09 h 08

    Combien de sociologues et de philosophes avons-nous besoin pour visser une ampoule afin de nous éclairer?

    Depuis quand des sociologues et des philosophes ont une démarche scientifique? C’est l’essence même des sciences molles; on fait appelle aux émotions et non pas sur des faits qui sont vérifiables et reproductibles. Une société laïque prend sa forme à travers ses participants, sinon, ce n’est qu’un mensonge sociétal. Les bâtiments ne sont pas religieux, ni les structures porteuses même si certaines sont en forme de croix. C’est un délire utopique que de penser que des institutions existent, comme l’école sans ses locuteurs principaux, les enseignants. Qu’arriverait-il à un gouvernement s’il n’avait aucun contribuable à sa cause? Bien sûr qu’il n’existerait pas. C’est une convention sociale et humaine qui prend racine par ceux qui la composent.

    Dire que les enfants et les adolescents sont « indifférents » au port de signes religieux chez leurs enseignants est d’une naïveté qu’on ne retrouve même pas chez les petits. Les enfants et les adolescents sont des citoyens en devenir qui se préparent à poser leur marque sur le monde qui les a vu naître. Or, la période scolaire est d’une primauté cruciale pour le bagage psychologique qui s’ensuivra. En fait, l’apprentissage, surtout sur une base émotive, est proportionnel à l’âge chronologique de l’individu et inversement proportionnel à s’en défaire lorsqu’il devient adulte. Le concept de la filiation sociale s’applique aussi dans les écoles comme à la maison et dans la communauté.

    Gérard Bouchard et Charles Taylor ont renié le document qu’ils nous avaient pondu sans qu’il fasse l’objet d’acceptation sociale de la part de la grande majorité des citoyens. Les gens voulaient beaucoup plus de ce qui était inclus dans ce parchemin sociologique qui nous rappelait les tablettes d'un certain Moïse. Les gens veulent une société laïque à 100% et veulent passer à un autre appel.

    Merci à François Legault, au ministre Simon Jolin-Barrette et à la CAQ pour le projet de loi 21 sur la laïcité.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 mai 2019 16 h 14

      Entre votre savante intervention et la mienne, laissons au lecteur éventuel le soin de décider laquelle est la plus émotive et la plus rigoureuse.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 mai 2019 17 h 25

      Bien oui M. Desjardins. Comment peut-on être plus éclairé et intelligent qu'un philosophe comme vous? Avec autant de luminosité éclairante et aveuglante, je suis en train d’attraper un coup de soleil en lisant votre commentaire. lol

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 mai 2019 08 h 59

      Votre appel aux émotions (ici, le juste mépris que pourrait inspirer mon arrogance) répond à la question que je posais. Je ne prétends pas que mon intervention soit plus lumineuse ou éclairante qu'une autre. Mais ce n'est pas parce qu'elle suscite votre mépris qu'elle le justifie, même s'il vous offre comme d'habitude le prétexte pour ne pas faire l'effort de critiquer les idées plutôt que les personnes. Relisez votre propre commentaire. Il est truffé d'accusations qui tiennent lieu de justification.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 mai 2019 10 h 27

    Deux principes en cause

    Le premier : la charge de la preuve incombe en l'occurrence à qui veut changer le droit existant.
    Le second : le poids de la justification doit être proportionné aux conséquences que ce changement entraîne.

    En vertu du premier principe, une fois que les lois sont promulguées, parce qu'on suppose qu'elles l'ont été à la faveur d'une délibération rigoureuse et suffisamment concluante, il n'est pas possible de lui opposer une autre manière de voir sans produire soi-même des arguments qui justifient que le réexamen soit nécessaire. Si cela paraît trop formel ou absrait, qu'on se livre à l'exercice d'appliquer ce principe aux lois concernant les IVG ou l'aide médicale à mourir, ou à n'importe quelle loi où le consensus a été difficile à obtenir. Noter au passage que la charte honnie de 82 proclame dans son premier article que l'application de tous les droits qui y sont définis peuvent être restreints, MAIS « dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique ». Il peut être difficile de s'entendre sur ce qui est raisonnable ou pas, mais je suppose qu'on sera d'accord de se le donner pour objectif.

    Le second principe indique justement la mesure de l'atteinte de raisonnabilité que nous devons viser. Changer un règlement municipal de circulation ne pose pas tout à fait les mêmes enjeux que les restrictions en vue dans PL21. En fait, comme ces restrictions sont en opposition frontale avec les libertés fondamentales reconnues par les deux chartes, l'exigence de rationalité est maximale, puisque c'est en même temps toute la légitimité de ces chartes qui est en cause. Utiliser la dérogation comme si on pouvait lancer ces deux textes fondateurs (pas juste la canadienne au plaisir des indépendantistes) est pour le moins désinvolte.

    • Jean-François Trottier - Abonné 12 mai 2019 08 h 08

      Il ne s'agit pas du tout des Chartes, M. Maltais Desjardins. Pas un traître mot dans les Chartes sur des signes religieux.
      Il s'agit de jugements posés depuis les Chartes, dans un contexte mensonger. On ne peut en appeler de ces jugements, alors on va à leur source.

      Il est entendu consensuellement que le Canada est laïc. Les faits prouvent le contraire, tant officiellement que théoriquement et dans la réalité.
      Les jugements sont basés sur la prémisse d'un Canada laïc.

      Il est entendu consensuellement que le Québec est laïc. Les faits ne le nient pas mais la période d'application, mons qu'une génération, est trop courte. D'autre part, il y en a peu de traces dans la dicumentation officielle.

      Le vocabulaire dont se servent les religions pour se propager jouit de milliers d'années d'expérience, d'exemples de martyres, de peurs réciproques et autres barbaries qui ont nourri un discours riche d'excès en tout genre.
      Pourtant, les opposants à PL21 ne se rabattent que sur le seul procès d'intention, bon indice de l'inocuité de la loi quant à une éventuelle "guerre anti-religieuse". Campagne de peur quoi.

      Une question pourrait être : veut-on d'un État exempt de toute trace de religion, ou pas ?
      PL21 n'y répond pas du tout.
      Prétendre le contraire est carrément malhonnête. La grande majorité des fonctionnaires pourront à leur gré aller au travail affublés d'un chapeau vaudou, d'une amulette satanique ou d'une cravate bleu-mormon... On a les exemples qu'on peut.

      Le sens et le contexte de la loi sont : jusqu'où va la liberté d'expression en matière de religion dans un État voulu laïc?
      Un poignard porté par un prof pourra-t-il faire l'objet d'une discussion ouverte en classe de chimie par exemple ?

      Si le sujet ne peut être abordé, le kirpan n'est pas à sa place.
      Si la discussion ne peut être neutre, par exemple parce que le prof a une position claire à ce sujet, devinez...
      La classe est un lieu de pensée discursive.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 mai 2019 15 h 24

      Vous dites que les chartes ne traitent pas des signes religieux. Vous avez raison. Ce n'est nommé nulle part de cette manière. Il n'y est question que de liberté de conscience, de religion et d'expression, pour ce qui les concerne, à quoi on peut ajouter que ces trois libertés ne sont pas absolues, qu'elles peuvent être limitées par une règle de droit, etc. C'est cela qu'on doit avoir en tête, si on veut discuter dans la légitimité des jugements rendus.

      Vous dites que le Québec n'est pas laïque. Quelle définition donnez-vous de celle-ci?

    • Jean-François Trottier - Abonné 12 mai 2019 22 h 14

      Je ne dis pas que le QUébec n'est pas laïc.

      Je dis qu'il l'est plus dans l'intention que dans le fait parce qu'il fait partie du Canada qui n'est absolument pas laïc.

      En conséquence la plupart des interprétations des lois, par exemple sur les signes religieux, dépendent du jugement de personnes formées selon la constitution canadienne, qui considère comme un absolu que les religions sont des alliées à son ordre et sa structure.

      Autrefois on disait le sabre et le goupillon.
      Ou, si vous préférez, de la collusion.

      Il est évident que si l'on restreint son discours uniquement sur des points de droit, dans la situation actuelle, on ne peut qu'en arriver a la conclusion que le fardeau de la preuve revient à ceux qui souhaitent une nouvelle loi.
      Voila pourquoi les lois ne sont pas faites par des juges.

      En quoi l'expression de l'appartenance religieuse peut-elle être gênée par l'interdiction du port de symboles qu'aucune religion n'exige ni même ne demande, et ce seulement dans des cas où la personne a de toute façon interdiction de parler ouvertement de sa religion, ce que personne ne remet en question ?
      Comment justifier cette interdiction d'expression avec la permission d'expression exactement en même temps ?

      C'est en fonction d'un État religieux que le port de signes religieux est considéré comme normal.
      Quiconque souhaite que le Québec devienne laïc, ou le reste pour ceux qui pensent en termes de semaines, doit admettre que l'interdiction d'exprimer un attachement à une religion ne peut pas être seulement sur le discours.

      À moins bien sûr que l'on prétende que les signes ne signifient rien. Rien du tout. Moins que rien. Mais alors pourquoi tenir à les porter ?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 mai 2019 23 h 31

      Vous dites que le Québec est laïc et que le Canada ne l'est pas. Je repose donc la question. Quelle définition donnez-vous de la laïcité et en quoi le Canada ne serait-il pas laïque dans les faits ?

      Vous demander : « En quoi l'expression de l'appartenance religieuse peut-elle être gênée par l'interdiction du port de symboles qu'aucune religion n'exige ni même ne demande ... »

      Je réponds d'abord que le fait qu'une religion exige ou demande quoi que ce soit n'est pas un motif de l'accorder comme si cette obligation présumée constituait une obligation objective. La liberté de religion ne crée d'obligation légale puisque celle-ci compromettrait d'entrée de jeu la pleine jouissance de leur propre liberté de religion (ou d'irréligion) pour autrui. La coexistence des cultes et des diverses formes d'incroyance est réglée, au Canada, par le principe de l'accomodement mutuel et raisonnable.

      Ensuite, je crois qu'il est préférable d'accorder d'emblée que toute limitiation constitue une gêne, par définition. La vraie question est de savoir si cette limitation est justifiée. Si on vous interdit de stationner votre véhicule entre telle heure et telle heure devant votre porte, il s'agit d'une gêne objective, mais dont l'importance n'est rien en comparaison de celle qu'un croyant sincère peut éprouver à se voir restreindre le droit d'en exhiber les signes. Dans ce cas, la justification doit être en conséquence. Elle prendra certainement en compte le risque objectif que cette permission ouvre à une instauration de fait d'un régime de droits parallèles, d'un État dans l'État.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 mai 2019 23 h 33

      Je sais bien que cette approche juridique à laquelle je me livre d'ailleurs avec une maîtrise toute relative ne plaît pas du tout, qu'elle est associée à cette sorte de collusion que vous mentionnez. A cela je réponds que même si notre régime de droit est imparfait, je m'inquiète beaucoup plus du désaveu dont elle est en train de devenir l'objet au Québec au prétexte de restaurer un privilège législatif qui n'est en réalité limité dans les chartes que par l'injonction qui y est faite d'exercer celui-ci selon la raison plutôt qu'en prenant appui sur l'opinion.

  • Bernard Dupuis - Abonné 12 mai 2019 11 h 16

    Charles Taylor ne suscite pas l'admiration de tous.

    Il ne faudrait pas croire que tous les philosophes sont platoniciens. Dans le débat actuel, ceux-ci ont le haut du pavé et semblent les seuls représentants de la philosophie. Toutefois, le groupes des philosophes n’est pas homogène.

    On sait que les philosophes platoniciens ont fermement affirmé que les apparences sont souvent trompeuses et que la réalité véritable n’est pas nécessairement ce qui se passe sous les yeux de la majorité. Il faut aller plus loin afin de dévoiler une vérité plus profonde, plus essentielle.

    Ainsi, on pourrait croire à première vue que le projet de loi actuel affirme la solidarité et la fierté de la nation québécoise qui exprime des valeurs résolument laïques. Mais, telle ne serait pas la réalité profonde du Québec selon ces philosophes. En fait, c’est un projet de loi dangereusement diviseur. En apparence, les Québécois n’ont pas l’intention d’empêcher la liberté de religion et le féminisme. Toutefois, pour les intellectuels platoniciens le gouvernement s’apprête « en réalité » à limiter dangereusement la liberté de religion en interdisant le port de signes religieux de femmes musulmanes dans les écoles.

    Le dépôt de ce projet de loi a suscité une certaine fierté dans les chaumières québécoises. Or, la réalité serait tout autre toujours selon les platoniciens. Ce projet de loi enverrait une vision négative de la société québécoise.

    Les sondages révèlent qu’une assez grande majorité serait toujours prête à appuyer le projet de loi malgré tous les arguments qui plaident le contraire. Or, pour les bons platoniciens, la loi de la majorité est toujours mauvaise. La majorité de la population serait souvent dans l’erreur et il serait préférable que celle-ci écoute la sagesse des rois-philosophes (les imans selon Averroès) qui seraient habilités à lui indiquer ce qui est vraiment essentiel.

    Toutefois, comme Aristote certains philosophes pensent que la vérité ne se trouve pas nécessairement dans un monde idéal inaccessible au commun

    • Bernard Dupuis - Abonné 12 mai 2019 11 h 18

      (Suite et fin)

      En matière d’organisation politique d’une société, l’opinion des rois-philosophes n’est pas nécessairement infaillible. Comme Rousseau le disait, il faut d’abord tenir compte de la volonté générale pour trancher les questions politiques litigieuses. Ce qui ne nous dispense pas d’écouter les philosophes-rois.

      En ce qui concerne les Chartes, elles sont elles-mêmes désirées par la volonté générale démocratiquement exprimée. Toutefois, cette même volonté générale souhaite que celles-ci ne contreviennent pas au bien-être commun.

      Si le projet de loi 21 respecte la volonté générale, le bien-être commun et n’abuse pas devant le respect des droits fondamentaux, alors il serait philosophiquement acceptable. Même si certains philosophes-rois pensent que le Québec est incapable de se gouverner par lui-même, cela n’est plus de la philosophie, mais de la politique.

      Bernard Dupuis, 12/05/2019

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 mai 2019 15 h 25

      Nous n'avons manifestement pas acquis notre connaissance de Platon ou d'Aristote ou même d'Averroès dans la même faculté de philo. Aussi, il serait plus utile de rester sur le plancher des vaches.