Laissons respirer les rivières

Il peut être désagréable de porter un corset, mais porter un corset en courant un marathon relève de l’impossible. Au même titre, nous avons imposé, au courant des dernières décennies, des corsets à nos rivières : nous les avons redressées, enserrées dans des berges enrochées. Nous avons détruit les plaines inondables et les milieux humides riverains. Nous avons déboisé, remblayé leurs rives et bâti sur celles-ci. Les rivières n’ont plus de place pour respirer.

Rivière Richelieu, rivière des Prairies, rivière des Mille-Îles : de nombreuses rivières courent périodiquement des marathons. Cette année, encore une fois, de nouvelles rivières sortent de leur lit. L’histoire se répète : nous devons nous rendre à l’évidence que de tels corsets ne sont pas adaptés à nos rivières.

Or, nos rivières ont besoin d’espace pour respirer : leurs rives bougent et leur lit déborde périodiquement. Les milieux riverains sont d’ailleurs nécessaires pour recueillir les eaux des crues et en dissiper leur énergie : ce sont des protections contre les inondations bien plus efficaces que les sacs de sable. Ces milieux riverains représentent d’ailleurs des sites de qualité pour la biodiversité et pour les citoyens. En les préservant, nous investissons dans la pérennité de nos infrastructures à risque ainsi que dans notre qualité de vie. Cependant, plusieurs de nos décideurs n’ont pas compris cette leçon, la perspective de nouvelles sources de revenus via les impôts fonciers étant trop alléchante.

D’autres ont compris cette nécessité. C’est le cas, notamment, de notre voisin du sud, le Vermont, qui cartographie des espaces de liberté des rivières à l’aide d’études géomorphologiques. Les municipalités adoptent ces cartes afin de protéger les milieux riverains pour que les rivières puissent profiter de son espace vital. Cette approche a été adoptée après le passage de l’ouragan Irène, qui avait laissé d’importants dommages à leurs infrastructures. Doit-on attendre d’autres catastrophes avant d’agir ?

Par le passé, nous avons trop souvent tenté de contraindre la nature à nos besoins. Les inondations des derniers jours démontrent, encore une fois, que c’est un combat vain. Les décideurs doivent revoir nos façons de faire, afin que ce soit nous qui nous adoptions à la nature. Chaque mètre carré redonné à nos rivières nous permettra d’économiser en sacs de sable. Laissons nos rivières respirer, il s’agit d’un enjeu de sécurité publique.

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5 commentaires
  • Claire Dufour - Abonnée 24 avril 2019 08 h 49

    Merci

    Lors du déluge du Saguenay-Lac St-Jean, certaines rivières ont été corceter et cela a donné les résultats que l'on connaît. Oui l'inexpérience humaine fût un facteur mais se bâtir près d'une rivière en changeant son cours, a comme conséquence que la nature reprend ses droits..

    • Claire Dufour - Abonnée 24 avril 2019 15 h 19

      pardon, j'aurais dû écrire corseter.

  • Danielle Paquin - Abonnée 24 avril 2019 09 h 18

    Enfin un point de vue sensé

    Bien sûr que les changements climatiques jouent un rôle dans les inondations à répétition, mais personne ne parle du grave problème soulevé par ce texte. Tout ce qui existe de chroniqueurs, de reporters, de commentateurs et autres joueurs médiatiques n'abordent cet élément important. Le « buzz word » entendu matin-midi-soir, c'est changement climatique. C'est loin d'être la seule cause et si on laissait les rivières respirées nous pourrions éviter bien des dégats, des énergies et des dollars qui pourraient servir justement à combattre les changement climatiques par des attitudes plus vertes et plus sensées dans nos vies.

    • Jean Richard - Abonné 24 avril 2019 10 h 39

      Vous soulevez un point important et intéressant : la tendance à tout expliquer par les changements climatiques, ce qui nous empêche de mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes.
      Un ouragan ? Ah ! Ce sont les changements climatiques. Un tsunami ? Ah ! Ce sont les changements climatiques. Et bien sûr, des inondations printanières ? Ah ! Ce sont les changements climatiques. Quoi de mieux qu'une religion pour croire au lieu de comprendre, et les changements climatiques sont devenus un élément majeur d'une religion verte, avec ses anges et ses démons, ses mystères qu'il ne faut pas expliquer mais auxquels il faut croire.
      Détourner une rivière, transformer ses rivages à l'excés, sans le moindrement comprendre le fonctionnement de celle-ci, c'est s'exposer à ce qu'on observe ces jours-ci. Et aussi longtemps que les promoteurs immobiliers auront plus d'influence que les scientifiques sur nos gouvernements locaux, les choses ne changeront probablement pas. La santé des écosystèmes sera mise de côté au nom de celle de l'économie à courte vue.
      À plus grande échelle, le détournement des rivières va plus loin que l'immobilier. Il y a lieu de s'inquiéter quand les producteurs d'électricité s'orientent vers la surproduction et pour l'accompagner, la surconsommation. Les rivières n'auraient-elles comme simple rôle d'alimenter notre voracité énergétique ? Certes, nos producteurs d'électricité n'y vont pas avec les yeux complètement fermés, mais ils sont exposés à des aléas politiques qui ne peuvent pas être négligés.
      Bref, oui, les changements climatiques ont de quoi inquiéter. Mais ils ne doivent pas devenir la croyance universelle qui remplace la compréhension du monde dans lequel nous vivons.

    • Louis-Marie Poissant - Abonnée 24 avril 2019 13 h 17

      Vous avez tellement raison. Le bassin versant de l'Outaouais a été deforesté, ça a accéléré l'écoulement de printemps. On s'obstine a gérer les rivières qui coulent vers le nord comme celles coulant vers le sud.
      Bref, il y a une paresse intellectuelle a penser que un phénomène n'a qu'une cause...