Comprendre à 64%

Sitôt le dernier rapport du Conseil supérieur de l’éducation déposé le 27 février dernier, sitôt il était envoyé à la déchiqueteuse par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. Il est vrai que le sujet de l’évaluation des apprentissages suscite depuis toujours les passions et les braquages, mais pourquoi rejeter du revers de la main une proposition qui est pourtant tout à fait en phase avec les programmes actuels ?

Car que propose en fait le CSE dans son rapport concernant l’évaluation et les bulletins ? De façon générale, le Conseil recommande de revenir à ce qui était pertinent et logique de faire lorsque la Réforme (ou Renouveau pédagogique) a été mise en place au début des années 2000, c’est-à-dire une évaluation critériée, fondée sur des indices précis et détaillés, plutôt qu’une évaluation chiffrée. Parce qu’en effet, dans une logique de développement de compétences, que veulent dire des pourcentages ? Que disent 62 % ou 87 % à un élève — et à ses parents, ceux pour qui sont d’abord produits les bulletins — quant à sa maîtrise en lecture, en écriture, en communication orale ? Est-ce que cela le renseigne sur ses forces et ses faiblesses ? Que nous apprennent ces chiffres sur ce qu’il comprend et ne comprend pas ? Peut-on être compétent à 62 % ou à 87 % ?

Ceux qui poussent des cris d’orfraie en enjoignant de façon méprisante aux membres du CSE de « retourner dans leur tanière », prétendant qu’il s’agit d’une « lubie », devraient s’interroger sur la véritable portée des notes et des moyennes sur l’apprentissage des élèves et sur leur motivation à se rendre en classe. Comme le mentionne le CSE dans son rapport, les notes « contribuent à véhiculer une vision techniciste et comptable de l’évaluation » et les moyennes ne servent qu’à comparer les élèves entre eux, sans informer qui que ce soit sur ce qu’il y a à améliorer, à conserver, à retravailler ou à ne pas répéter. Qui plus est, cette course aux notes — et aux évaluations — fait en sorte que l’enseignement se fait trop souvent en fonction de l’examen à venir plutôt qu’en fonction des apprentissages à effectuer. En somme, les élèves travaillent pour avoir de bonnes notes aux évaluations, avec toute l’anxiété que cela implique, plutôt que pour apprendre. On perd ici de vue le but premier de l’école et les finalités de l’évaluation.

« La scolarité devrait être vue comme un marathon à terminer et non comme un sprint à remporter », mentionne le CSE dans son rapport. M. Roberge, comme ceux qui tirent à boulets rouges sur les membres du CSE, devrait savoir le reconnaître.

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13 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 8 mars 2019 06 h 45

    L'école doit transmettre (et évaluer l'apprentissage) des savoirs, pas des compétences


    Les auteurs se demandent : "Que disent 62 % ou 87 % à un élève — et à ses parents, ceux pour qui sont d’abord produits les bulletins — quant à sa maîtrise en lecture, en écriture, en communication orale ? [...] Peut-on être compétent à 62 % ou à 87 % ?"

    Si les auteures de cette lettre insinuent qu'il est parfaitement possible, par exemple, qu'un élève ayant obtenu une note de 62 % dans une dictée maitrise aussi bien l'orthographe et la grammaire que l'élève ayant obtenu 87 %, elles peuvent effectivement "retourner dans leur tanière".

  • Cyril Dionne - Abonné 8 mars 2019 07 h 18

    Le 64%

    La note de 64% veut tout simplement dire que vous maîtrisez 64% de la matière enseignée du syllabus. Et lorsque cette note est détaillée pour vous dire qu'est-ce que vous avez retenu ou moins compris, il nous semble que c'est limpide comme évaluation. Vous voulez un "est en voie de maîtriser la matière" où il y a une possibilité que cette situation n'arrive jamais?

    Que pensez-vous qu'ils font à l'université? Est-ce que votre gérant de banque vous dit que vous êtes en voie de finir de payer pour votre hypothèque ou vous voulez savoir le montant exacte? Les petits lapins de ce monde semblent être très sensibles.

    • Gilles Roy - Abonné 8 mars 2019 10 h 23

      Euh, non. Les chances d'être notées à 64% sont beaucoup plus élevées que celles d'obtenir 18% ou 27%. Jamais ou encore très rarement les notes sont elles également étalées sur un spectre qui irait de 1 à 100%. C'est plutôt l'effet cloche (ou plus exactement, la courbe de Gauss) qui trouve à s'appliquer. Bref, confondre une note de 64% et 64% de maitrise de la matière enseignée, ça vaut guère, ou sinon exceptionnellement.

    • Jacques Nadon - Abonné 8 mars 2019 12 h 18

      M. Dionne, Je me souviens d'avoir accueilli un élève qui avait reçu dans son bulletin la note de 161 sur 195. C'était la preuve qu'il avait bien répondu aux questions du cahier d'activités. Était-ce aussi la preuve qu'il maitrisait 82% de la matière? Et s'il avait obtenu 185... Avait-il compris? Il peinait à enchainer deux phrases. L'élève peut très bien réussir sa dictée "hebdomadaire" mais être incapable d'écrire un texte. Est-ce que la note de sa dictée en fait un bon scripteur? un bon auteur? Lorsqu'on prend le temps d'évaluer de manière critériée, on compare le résultat d'un travail à des critères établis. Ces critères sont des références et lorsqu'on fait une rétroaction à l'enfant en lui expliquant ce qu'il devra faire afin d'améliorer sa réussite tout prend une nouvelle perspective. Cela manquait au début de la réforme. Les critères sont beaucoup plus transparents qu'une note, car ce qui est évalué est explicitement décrit. Sans aucun doute devez-vous le savoir?
      Un des facteurs qui a favorisé le retour de la moyenne et des bulletins chiffrés est le manque de leadership du ministère et des commissions scolaires. L'implication du politique en est un autre. La volonté de décentraliser la production des bulletins a mené à des aberrations. On a voulu faire ce changement dans les pratiques d'évaluation sans qu'on ait bâti ces outils de référence. La Colombie-Britannique a réalisé cette tâche sur une période de dix ans voire plus. Tout le discours des commentateurs, le vocabulaire pédago-technocratique des compétences transversales, trop souvent décrié et certaines positions syndicales ont ajouté des éléments négatifs... Pourtant autrefois, les enseignants évaluaient la communication, les méthodes de travail, le comportement... Tout ce qui fait qu'un individu peut fonctionner en société.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 mars 2019 13 h 36

      MM. Roy et Nadon,

      Je suis un enseignant de l'Ontario. D'emblée, je connais bien cette "Bell curve" dont vous parlez M. Roy.

      Il y a longtemps que l'Ontario a développé des curriculums qui sont révisés à tous les 5 ans en moyenne et c'est très facile d'évaluer les compétences langagières et mathématiques des apprenants. Les évaluations sont conçues pour cibler les attentes dans chaque matière. La note chiffrée n'est que la cerise sur le sundae de l'évaluation. Et il existe plusieurs façon d'évaluer les élèves. Nous évaluons la littératie (la communication orale, la lecture et l'écriture) et la numératie selon quatre champs d'études (la numération, la géométrie, la mesure et enfin, l'algèbre et la probabilité).

      En plus, nous avons les tests standardisés pour les 3e, 6e et 9e année. Ajoutez à cela, les bulletins standardisés et informatisés à l'échelle de la province.

      Disons poliment que la note chiffrée reflète réellement le parcours et le cheminement de l'élève.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 8 mars 2019 07 h 25

    Être en phase... avec le déphasage.

    "Mais pourquoi rejeter du revers de la main une proposition (celle du CSE) qui est pourtant tout à fait en phase avec les programmes actuels?"

    Tout simplement parce que les "programmes actuels" sont complètement déphasés par rapport aux attentes de la population. Il ne sert à rien d'être "en phase" avec le déphasage. Le CSE fait partie du problème, pas de la solution, et le ministre a eu le bon sens de s'en apercevoir.

  • Jean-François Trottier - Abonné 8 mars 2019 07 h 33

    Le cri d'orfraie

    Mesdames,
    Puique je n'ai pas lu ni entendu le moindre cri d'orfraie à ce sujet, je suppose que je dois le pousser moi-même. Considérez que c'est fait.
    Ainsi, comme pour noyer un chien, vous pourrez dire que quelqu'un quelque part a la rage. ioupi.

    Quant à votre bulletin circonstancié si brillant, il faudra bien dire pourquoi les parents, ou qui que ce soit, ne s'y retrouvait pas.
    Ainsi vous saurez peut-être enfin de quoi vous parlez, puisque vous ne trouvez que vertu à cet avatar de la catastrophique Réforme de 2000. Mais n'anticipons pas. Le bulletin d'abord.

    Comme vous dites, il était "critérié". Un génie, bien au-dessus des contingences de ce bas monde, a stipulé quelles sont les points forts de l'humanité, et donc forcément ceux qu'on doit oublier sinon réduire dans le développement de l'enfant. Sans en avoir l'air et bien caché dans un bureau on a ainsi donné une orientation obligée et très précise de ce que doit être l'humain de demain, hors duquel il n'est point de salut. Un brillant pédagogue, ou plus probablement une équipe (c'est pire!) a dressé le portrait du "bon" humain.

    En quoi un pédagogue peut décider de ce que doit être un humain? Il est censé savoir comment enseigner que je sache, rien de plus. Le voilà qui se prend pour le Grand Censeur Omniscient. Et tout ça dans l'anonymat!!
    Il me semble que la question méritait AU MOINS un immense débat sur la place pulique, non ? Pantoutte!

    Du coup on réduit encore plus le rôle d'enseignant à un exécutant idiot, coincé entre soixante-quinze critères spécieux diktés par le haut, et pris dans une énième "révolution" de l'enseignement, lui qui doit donner force de pérennité au savoir de base.

    Hé! Les enseignants sont des professionnels, pas des mouches engluées dans une toile d'arai... de critères.

    Et lui faire confiance, à l'enseignant, ça ne dit rien à personne?

    Le bulletin n'a peut-être pas à être chiffré mais délivrez-nous des critères, bord...

  • Bernard Terreault - Abonné 8 mars 2019 07 h 58

    Assez convaincant

    Le bulletin doit clairement être explicite et détaillé sur les forces et faiblesses de l'élève, sur les points à améliorer. Même un élève qui aurait une ''belle moyenne'' de 80%, s'il est très faible en géographie, ou en orthographe, ou en calcul mental, il faut y remédier.