La médiocratie, la gauche autoritaire et la professeure Nadia El-Mabrouk

Dans son très beau texte sur L’homme révolté, et en abordant la question de l’égarement révolutionnaire, Albert Camus nous dit bien que « la vraie maîtrise consiste à faire justice des préjugés du temps, et d’abord du plus profond et du plus malheureux d’entre eux qui veut que l’homme délivré de la démesure en soit réduit à une sagesse pauvre ».

Et dans son texte sur la « médiocratie » paru en 2015, Alain Deneault s’inspire notamment d’Edward Saïd (Reith Lectures de la BBC, 1993) pour nous définir cette tendance forte : « faire comme il faut selon les règles d’un comportement correct, sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant vendable et par-dessus tout présentable, apolitique, inexposé et “objectif” ».

Or l’université a été créée pour justement donner à la société un lieu de réflexion libre de telles contraintes. Qui plus est, il est du devoir de tout universitaire non seulement de remettre en question les opinions répandues, mais aussi de répondre directement au besoin d’information des citoyens en vertu de la troisième mission de toute université véritable, à savoir sa mission de service à la communauté.

Je suis donc doublement révolté d’apprendre que la direction d’un syndicat, une organisation qui se donne pour mandat l’émancipation de ses membres, puisse écarter d’un débat des plus important, de façon arbitraire et autoritaire, une universitaire apparemment bien renseignée et susceptible d’éclairer sensiblement le débat nécessaire. Cette attitude corporatiste de droite n’a pas sa place dans un syndicat honnête et digne de ce nom.
 

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

39 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 28 janvier 2019 01 h 35

    Une journée triste pour la liberté de parole.

    Vous avez raison, monsieur Magnan. La contestation des idées reçues et de la pensée unique, à la mode, est devenue anathème. Dans une société dite démocratique, l'esprit critique, le socle de la démocratie est devenu une hérésie. Les gens ont peur de s'exprimer par crainte d'être accusés de racisme et de xénophobie. La conformité a pris le dessus du questionnement. On a étouffé le débat et on a muselé la discussion avec des accusations frivoles. C'est une journée triste pour la démocratie.

    • Claude Bariteau - Abonné 28 janvier 2019 09 h 08

      Ce qui est en cause est la cohérence d'un syndicat.

      Les syndicats doivent défendre leurs membres. Lorsqu'il le fait, il protège les droits d'un membre parce qu'il estime que celui-ci a été lésé.

      Un syndicat peut aussi promouvoir, si c'est la volonté des membres et de leurs représentant/e/s, le respect de principes concernant la laïcité ou l’enseignement d’un cours de culture religieuse.

      Le faire peut créer de la controverse et demeure porteur de divisions avec pour conséquence une scission et la création d’un autre syndicat si ses promoteurs parviennent à recueillir une majorité d’appuis.

      Dans le cas présent, l’enjeu n’est pas là, mais peut le devenir.

      L’enjeu est la décision d’inviter une conférencière pour débattre d’idées dans un colloque organisé par un syndicat et l‘annulation de cette invitation par une instance du syndicat composée de représentant/e/s des membres parce que les idées de la conférencière iraient à l’encontre des positions du syndicat.

      À priori, il semble y avoir une divergence entre les responsables de l’organisation du colloque et les membres de l’instance syndicale. Si l'on peut présumer que les responsables ont fait adopter leur projet d’invitations par l’exécutif du syndicat, voire l’instance en cause, on peut aussi présumer que ce ne fut pas le cas.

      Quoi qu’il en soit, il demeure qu’une annulation après invitation témoigne de tensions internes et, surtout, du pouvoir de l’instance sur le syndicat, pouvoir qui aurait dû se manifester par des directives aux responsables de l’organisation. Exprimer ce pouvoir en annulant a posteriori une invitation n’a rien d’élégant.

      Parce que c’est le cas, c’est la direction du syndicat qui est en cause. Il lui revient de clarifier sa position s’agissant de l’invitation et de son annulation.

      Mais il revient aussi aux invité/e/s de refuser ou d’accepter de débattre d’idées dans ce contexte et aux personnes inscrites de se désister ou non.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 janvier 2019 09 h 21

      Tout à fait d'accord, monsieur Bariteau !

    • Jean-Charles Morin - Abonné 28 janvier 2019 16 h 01

      "L’enjeu est la décision d’inviter une conférencière pour débattre d’idées dans un colloque organisé par un syndicat et l‘annulation de cette invitation par une instance du syndicat composée de représentant/e/s des membres parce que les idées de la conférencière iraient à l’encontre des positions du syndicat." - Claude Bariteau

      Il s'agit maintenant de savoir pourquoi l'opposition à la venue de Madame el-Mabrouk ne s'est manifestée que douze mois après que l'invitation à la conférencière ait été lancée... et acceptée.

      Il y en a qui dorment au gaz dans ce syndicat. Ou bien on est en face d'un sacré problème de communication!

      De toute façon, au regard de l'impact négatif qu'aurait certainement dans le public cette curieuse volte-face et qui aurait pu être prévu par la direction du syndicat, cette dernière aurait dû se rendre compte qu'il était alors trop tard pour faire marche arrière et, conséquemment, rester ferme en présentant une fin de non-recevoir aux opposants. La réputation du syndicat n'en aurait alors pas pris pour son rhume.

  • Marc Lacroix - Abonné 28 janvier 2019 05 h 47

    Rien à dire de plus !

    Quand le syndicat interdit à ses membres de penser - hors du cardre -, la démocratie elle-même devient insignifiante !

    • Claude Bariteau - Abonné 28 janvier 2019 12 h 14

      Pas la démocratie, plutôt le syndicat devient insignifiant.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 janvier 2019 06 h 55

    Révoltant ?!?

    « Je suis donc doublement révolté d’apprendre que la direction d’un syndicat, (…), puisse écarter d’un débat des plus important, de façon arbitraire et autoritaire, une universitaire apparemment bien renseignée (… .) Cette attitude corporatiste de droite n’a pas sa place dans un syndicat honnête et digne de ce nom. » (Claude Magnan, Cadre retraité, UQÀM)

    Possible, mais aucune organisation, d’origine diverse (o patronale, syndicale, étatique, socio-communautaire, médiatique … .), digne de ce nom, de droite-centre-gauche, ne parvienne à décider sans consultation tout d’abord : aucune !

    Du cas présent, en effet, il y a dû se passer quelque chose (comme à découvrir !?) qui aurait comme invité l’APPM à prendre, exceptionnellement, ce genre de décision !

    Révoltant ?!? - 28 jan 2019 -

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 janvier 2019 07 h 17

    Le corporatisme de droite, maintenant...


    On aura vraiment tout entendu. Ce n'est pas tant sagesse pauvre que bien pauvre sagesse. Monsieur Magnan confond volontairement les mandats explicites et implicites de l'Université, auxquels on ne peut que souscrire, avec des exigences auxquelles l'Alliance devrait selon lui se plier dans la tenue d'un événement privé dont les coûts sont assumés par ses membres. On pourrait débattre longtemps de la pertinence de l'annulation de la conférence de Nadia El-Mabrouk... comme de la pertinence de l'invitation qui lui avait été faite, du reste. Mais faudra-t-il le répéter souvent on le fera : comme sa présence à cette réunion était un privilège et non un droit, la lui retirer ne constitue pas de la censure. On dira que ce sont des distinctions creuses ? Pas du tout. Il est très important en effet de voir si elle a subi un préjudice à l'égard de sa capacité à défendre ses idées sur la place publique. Il semble que ce soit plutôt le contraire qui en résultera, du train où vont les choses. Tant mieux pour elle, tant mieux pour le débat d'opinion. Mais à force de tasser le café, la pompe de l'indignation va finir par se boucher toute seule.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 28 janvier 2019 09 h 03

      L'Alliance n'a pas le pouvoir d'empêcher Mme. El-Mabrouk de répandre ses thèses partout sur le territoire... DONC, il n'y a pas eu de censure. Vous voilà devenu bien légaliste!
      Pire, vous n'avez peut-être pas tort de penser que cette affaire pourrait lui ouvrir davantage de portes. Même si vous le dites sarcastiquement, vos deux dernières phrases cachent bien mal le dépit que ça semble vous causer.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 janvier 2019 09 h 27

      À monsieur Richard Maltais Desjardins: Vous dites: «Mais faudra-t-il le répéter souvent on le fera : comme sa présence à cette réunion était un privilège et non un droit, la lui retirer ne constitue pas de la censure.»
      Vous n'avez pas compris encore que l'invitation à parler de madame El-Mabrouk ne constitue pas seulement de lui retirer un droit ou un privilège. On parle ici de la censure que l'on fait de la liberté de parole et du droit de savoir et d'être au courant d'autres idées hors de la rectitude politique et la pensée unique. Le tort a déjà été fait à tous les professeurs qui n'ont pas pu entendre un point de vue différent des idées à la mode. La démocratie signifie le pouvoir d'exprimer des opinions controversées.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 janvier 2019 10 h 58

      Madame Alexan, ne soyons pas naïfs. L'APPM n'a quand même pas obtenu une injonction à son encontre. Quant aux membres de l'Alliance, ils sont bien capables de s'enquérir par eux-mêmes des divers points de vue. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils ne sont pas si difficiles à obtenir.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 janvier 2019 11 h 04

      Monsieur Thibaudeau, dans une société de droits, les individus ont des droits. Je ne m'excuserai pas de poser la questions en termes « légalistes ». Quant à mon « dépit », quoi que vous en pensiez, ce n'est pas à son endroit ni à cause de ses idées que j'en aurais, mais de ceux qui font toute une histoire pour constituer leur camp (c'est hélas de cela qu'on va finir par devoir parler, d'un camp) en victime d'un complot de gauchistes intersectionnels etc. Je vous remercie par ailleurs de me signaler que mes propos peuvent avoir l'air sarcastiques. Ils ne le sont pas, mais je n'ai manifestement pas le pouvoir de combattre l'utile (désolé) impression que vous semblez avoir.

    • Jean-François Trottier - Abonné 28 janvier 2019 11 h 30

      M. Maltais Desjardins, pourquoi êtes-vous aussi spécieux dans ce cas-ci ?

      Comment pouvez-vous décider que la présence de Mme El-Mabrouk était un privilège ? En général, en quoi la présence d'un quelconque conférencier dans n'importe quel colloque est-il un privilège, et pour qui?
      "On aura tout entendu" dites-vous ? Je suis d'accord sur le terme mais certainement pas sur l'objet, au contraire.

      Après avoir parlé de privilège, vous essayez de nous passer que Mme El-Mabrouk n'a subi aucun préjudice. Vous voulez dire qu''on ne l'a ni volée, ni suspendue par les pouces, ni exilée "dans son pays" comme on dit d'immigrants ?
      Pour continuer dans votre pseudo-logique, les cours de philo peuvent être bannis des cegeps. Les professeurs auront toujours le droit de donner leur enseignement dans les parcs, probablement juchés sur une caisse de bois. Y en a pas, d'préjudice, ok?

      Y a des limites à prendre les gens pour des imbéciles.
      La censure ne vise pas celui qui s'exprime mais ceux qui ne peuvent pas l'entendre ou le lire, c'est pourtant évident il me semble.

      Ici encore vous usez d'un langage d'une "certaine" préciosité annonciatrice de profondeur, tout ça pour nous sortir un discours "pensé" pour emmêler le lecteur dans des concepts, soi-disant vérités(!!!) absolues. Rigorisme, oh oui! Mais aussi ésotérisme, comme quiconque souhaitant sembler un tant soit peu supérieur...
      "Ce que l'on conçoit bien..." serait-il un tabou chez vous ?

      "Il semble que ce soit plutôt le contraire qui en résultera...". Wow! En effet, plus la bêtise est grande, plus la réaction qui suit peut s'amplifier.
      Dans votre optique vous devriez nier la possibilité d'amplification et surtout pas l'enfantiliser ou la ridiculiser. Vous préférez nier la bêtise originale. Ouf!
      Oui, il y a eu censure et préjudice. Et oui. réaction, bin quin!

      En somme, vous "faites" dans le Martineau. Mes compliments.

      Ainsi vous (des)servez une cause qui n'a rien à voir ici. J'ai déjà dit nervi, je réitère.

    • Marc Lacroix - Abonné 28 janvier 2019 11 h 44

      M. Maltais Desjardins, vous voilà obligé de sombrer dans le pharisianisme pour — ne pas voir — que l'exécutif du syndicat tente de manipuler ses propres membres. Si vous êtes obligé de nuancer à ce point, peut-être est-ce parce que le point de vue que vous cherchez à défendre n'est que plus ou moins défendable ! Ce que vous faites, c'est de défendre une censure qui évite un débat dont certaines personnes ne veulent pas entendre parler. Nous n'avons pas à épiloguer sur les droits de Nadia El-Mabrouk qui auraient ou non été bafoués, mais référons plutôt aux droits des syndiqués de ne pas être — menés en bateau — par une clique qui défend le multiculturalisme, alors que des syndiqués et que la majorité de la population du Québec est plutôt en faveur d'une vision républicaine des valeurs...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 janvier 2019 12 h 55

      Je suggère qu'on cesse d'interpeler les gens et de se livrer aux attaques personnelles.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 janvier 2019 14 h 21

      @rmd Votre réponse (10:58) à Mme Alexan est de mauvaise foi. Lorsque vous approuvez le commentaire de M. Bariteau (09:21), vous ne comprenez pas le sens qu'il a donné à son texte, à ce moment-là. Manque d'élégance de la part de la direction du syndicat...C'est pas rien.! Et de plus, que faites-vous de la liberté d'expression? N'êtes-vous pas un de ceux qui, au Devoir, entre-autres, en faites le plus grand usage? Pourquoi accordez-vous tant de complaisance à une direction syndicale qui a fait dans le dogme... cette fois-ci ? par partisanerie? par ignorance ? c'est à elle (la direction syndicale) de s'expliquer...et de faire amende honorable .

    • André Joyal - Inscrit 28 janvier 2019 20 h 52

      @RMD, vous écrivez : «Je suggère qu'on cesse d'interpeler les gens et de se livrer aux attaques personnelles.»

      Je suggère que vous donniez l'exemple.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 janvier 2019 22 h 58

      Je suppose que ce n'est pas une nouvelle interpellation ni une nouvelle accusation de votre part, monsieur Joyal. Je continue à dérouler pour le cas où vous auriez un avis à partager sur le texte de monsieur Magnan.

  • Michel Lebel - Abonné 28 janvier 2019 07 h 19

    Deux institutions...


    Les universités comme les syndicats ne sont pas toujours des lieux d'une pensée libre et critique. Le conformisme et la rectitude politique peuvent y régner. Les deux sont des institutions avec ses règles écrites et non-écrites.

    M.L.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 28 janvier 2019 12 h 57

      Et avec leur Politburo ...