Bravo, Madame Sainte-Marie!

Lecture difficile que celle de votre texte publié dans Le Devoir du 10 janvier ; lecture rendue difficile parce que, dès les premières lignes et tout au long de ma lecture, j’ai eu les yeux pleins d’eau. Comme bien d’autres, j’ai suivi avec grand intérêt le débat sur « l’appropriation culturelle » et ai beaucoup souffert des procès d’intention intentés à des artistes tels Robert Lepage, Betty Bonifassi et Ariane Mnouchkine. Votre texte, Madame Sainte-Marie, est ce que j’ai lu de plus percutant et touchant sur le sujet.

Merci, merci, Madame Sainte-Marie pour le choix des mots, pour la poésie de votre texte, pour l’appel à la raison venant de l’artiste interprète « qui vit en constant besoin et en délit d’appropriation. »

Vous faites référence à Leonard Cohen chantant « Un Canadien errant sans autre autorisation que la joie qu’il en retire ». J’écris ces lignes en écoutant, toujours avec émotion, votre disque Nitshisseniten e tshissenitamin et je dis bravo et merci d’avoir partagé avec nous votre « amour des mots, de leur sonorité et de leur magie » en faisant rayonner le mohawk, l’inouktitouk et l’innu pour notre plus grande joie !

Et je dis merci à Betty Bonifassi d’avoir fait découvrir à un large auditoire la souffrance des esclaves en utilisant sa voix si riche en écho à leurs chants. Et je dis bravo aux artistes de théâtre qui ont fait connaître dans des dizaines de langues l’humanité des Belles-soeurs de Michel Tremblay au public de leur coin de notre petite planète.

Appropriation culturelle des artistes ? Mais bien sûr, et de tout temps ! Après tout, comme le chante si bien Gilles Vigneault, « tous les humains sont de ma race », et c’est tant mieux !

8 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 12 janvier 2019 04 h 59

    Bien senti et bien dit.

    Je fus soulevé -c'est le mot approprié- par ce texte puis transporté par une brise qui fait chanter les feuilles des chênes et caresse les fleurs qui parfument la vie dans un univers qui embaume le cœur. Il est devenu mon élixir quotidien parce qu’il purifie et revivifie.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 janvier 2019 08 h 57

    Tous les humains sont de ma race

    Même ceux qui sont des autres races.... Ce n'est évidemment pas ce que Vigneault voulait dire. Mais en un sens il est bien de cette race qui tient en ses mains le porte-voix et qui permet généreusement aux sans voie de s'en donner enfin une. Or ces sans voix ne le sont que parce qu'ils ont été poussés aux marges de l'histoire et ce n'est pas en les invitant à jouer de la flûte dans nos fêtes qu'on leur en rendra justice. Tout au contraire. La voix des autochtones, c'est comme celle des femmes.

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 12 janvier 2019 10 h 21

      Les sans voix? Oui, il y en a beaucoup mais c'est à cause de l'économisme omniprésent qui fait que pour financer un spectacle. les organismes subventionnairs exigent qu'on leur offre des vedettes qui peuvent leur garantir des recettes importantes. C'est à ces gens-là et au système qu'il faut s'en prendre mais c'est bien plus facile de s'en prendre aux artistes et puis comme ça,, on ne risque pas de se retrouver sur la liste noire des fauteurs de troubles. Et puis, on fait d'une pierre deux coups : on fait parler de soi dans tous les médias et on fait peur à ceux qui auront la mauvaise idée de s'aventurer hors de leur propre territoire culturel.

      Je ne sais pas comment Chloé Sainte-Marie a réussi à emprunter si longtemps la voix des «sans voix» sans se faire mettre au ban de la société et avec, semble-t-il, la bénédiction des représentants autochtones mais je ll'invite à continuer car elle le fait magnifiquement et on a besoin de beauté en cette période un peu folle . Quant aux «sans-voix», ils pourraient arracher le porte-voix des mains de ceux qui le tiennent ou encore, acquérir leur propre porte-voix et se faire entendre envers et contre tous comme l'ont fait tant d'artistes avant eux. Autrement dit, mener un combat positif.

      J'ai entendu Michel-Marc Bouchard dire que sa pièce Les Feluettes est présentée en langue autochtone avec une distribution presque entièrement autochtone. Que faut-il en penser? Honnêtement, je ne sais plus.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 12 janvier 2019 09 h 51

    Appropriation culturelle et procès d’intention


    L’appropriation culturelle se définit souvent comme étant l’appropriation par les dominants des éléments et symboles culturels appartenant aux classes qu’ils dominent ou qu’ils oppriment (par contre, les dominés peuvent, semble-t-il, s’approprier des symboles et des éléments culturels de leurs oppresseurs sans qu’il y ait, de concept d’appropriation).

    Pour qu’il y ait appropriation culturelle, il faut donc qu’il y ait à la base des rapports de dominants à dominés, d’opprimants à oppresseurs. Lutte des classes revisitée.

    ***

    Un seul exemple pour illustrer mon propos. Vous ne connaissez sans doute pas le musicien zoulou Solomon Ntsele.

    Par contre, si je dis «The lion sleep tonight», cela rappellera à plusieurs un groupe de musiciens américains blancs des années 50 et 60, les Tokens.

    Le lien entre les deux? L’appropriation culturelle.

    Solomon Ntsele, dit «Linda», est né en Afrique du Sud en 1909. Il enregistra, en 1949, une chanson «Mbube» en langue zoulou, dans les studios de la Gallo Recording de Johannesburg. Peu après l’enregistrement, ce même Studio acheta, pour environ deux dollars, les droits en assurant à l’auteur une maigre pension pour les 25 ans à venir.

    Par la suite, la chanson de Ntsele fut «découverte» par l’ethnomusicologue américain Alan Lomax au début des années cinquante. Puis, le chant «Uye Mbube» transita dans plusieurs mains avant d’atterrir chez le groupe blanc américain The Tokens, avec pour résultat, un succès monétaire phénoménal: plus d’un million de copies vendues, principalement aux États-Unis.

    Quant à l’auteur et à sa famille, rien ou si peu…

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 12 janvier 2019 11 h 02


      Version Originale par Solomon Ntsele:
      https://www.youtube.com/watch?v=mrrQT4WkbNE

      The Tokens:
      https://youtu.be/_LBmUwi6mEo

    • Gilbert Turp - Abonné 13 janvier 2019 10 h 32

      Idem avec la chanson « quand les hommes vivront d'amour » de Raymond Lévesque, objet de dizaines et de dizaines de versions sans qu'il reçoive le moindre droit d'auter. Ceci pour donner un exemple local...

  • Marc Therrien - Abonné 12 janvier 2019 10 h 38

    Dialectique de l'empathie et de l'appropriation de la souffrance de l'autre


    Le premier problème avec la souffrance c’est qu’elle amplifie l’égocentrisme, déjà très prégnant dans la société libérale où le bien-être de l’individu singulier prime sur le bien commun, en y superposant l’intolérance. Elle vient donc s’ajouter aux facteurs favorisant le rétrécissement du champ de conscience et d’intérêts personnels et constitue ainsi un deuxième obstacle à la possibilité de prendre du recul et de la hauteur par rapport aux phénomènes sociaux passés et présents qui font l’Histoire à partir de laquelle on ne peut plus alors dégager ce qu’il y a d’universel dans les singularités qui s’expriment. Elle amplifie la pensée dichotomique qui sépare, divise, isole et oppose les aspects d’une réalité et ce faisant, étouffe la possibilité d’ouverture permettant le développement de la pensée complexe dialogique qui pourrait les réunir pour favoriser l’émergence de sens nouveau. La démarche «d’empowerment» collectif de sous-groupes minoritaires souffrants est certes louable, mais quand elle prend toute la place, il est difficile d’espérer qu’elle installe autre chose qu’une lutte pour le pouvoir- la réappropriation de son pouvoir par l’opprimé- qui s’inscrit dans un rapport de forces plutôt que dans un dialogue.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 12 janvier 2019 10 h 49

    Dialectique de l'empathie et de l'appropriation de la souffrance de l'autre (suite)


    Pour arriver à s’écouter mutuellement dans ce débat portant sur l’appropriation culturelle, je pense qu’il faut d’abord pouvoir composer avec ce rapport de forces dialectique qui se joue dans la construction identitaire et qui consiste à se définir soi-même et à être défini par l’Autre, ce vis-à-vis, en face, qui nous voit différemment. Dans les cercles concentriques de l’identité, on peut se définir comme composant un petit groupe, par exemple ici la société québécoise ouverte et accueillante, et en même temps être identifié et associé à un plus grand groupe, dans ce cas-ci, par exemple aussi, les blancs occidentaux qui bénéficient du privilège blanc. Le dialogue demeure l’idéal par lequel on aspire à dépasser cette dialectique hégélienne, qui semble bien immuable, du sujet et de l’objet cherchant réciproquement l’assujetissement de l’autre. Pour espérer s’en approcher, il faut développer sa capacité personnelle de transcendance par laquelle on peut surmonter cette crainte de s’anéantir si on change les idées ou émotions auxquelles on s’identifie et qui composent notre vision du monde; par laquelle on sait avec confiance qu’on continue d’exister même après avoir transformé son expérience du monde en changeant de posture et en y intégrant d’autres points de vue ou perspectives.

    Il demeure malheureux que l'Un voulant faire preuve d'empathie donne l'impression à l'Autre de lui voler son problème parce qu'il ne saisit pas immédiatement cette réalité transcendante de l'immanence qui s'exprime: "Je te comprends", c'est-à-dire tu es compris dans moi et je suis compris dans toi.

    Marc Therrien