Le repentir des esprits créatifs

Un drôle de goût du déjà vu m’est venu en lisant la lettre de contrition de Robert Lepage à propos du spectacle SLĀV. Cet acte de repentance m’a replongé dans mon adolescence tchécoslovaque des années 1960.

Si un auteur ne faisait pas une place importante au prolétariat dans son oeuvre, il avait le choix : se repentir et produire une oeuvre qui ne correspondait pas à ses intentions artistiques ou se trouver à l’index et au chômage. Le résultat : la production d’oeuvres lisses, impersonnelles, ennuyantes à souhait d’une part et l’émigration des artistes qui ne voulaient pas se soumettre aux diktats du régime d’autre part. Ce fut le sort de Milan Kundera, de Milos Forman et de Josef Skvorecky, pour ne rappeler que les émigrés les plus illustres.

La justification de cette censure — non qualifiée comme telle, bien entendu — tenait la route : elle servait le bien du peuple, participait à son éducation et à la formation de « l’homme nouveau ». L’implication obligatoire du prolétariat là-bas, des minorités discriminées ici.

Ici, au Québec, dans une contrée réputée libre, une frange de la population a jugé que le spectacle de Robert Lepage contrevenait aux codes socioculturels attendus. Le spectacle fut annulé, puis remanié, et seulement ceux, peu nombreux, qui en ont vu la première mouture pourront juger de l’ampleur des ajustements.

Ai-je écrit « un drôle de goût » ? Non, il s’agit plutôt d’une franche épouvante devant la soumission d’un immense auteur, maintenant quelque peu rapetissé par son repentir, et devant le danger d’autocensure de tous les artistes.

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13 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 5 janvier 2019 00 h 28

    Fausse analogie

    «Si un auteur ne faisait pas une place importante au prolétariat dans son oeuvre (...) L’implication obligatoire du prolétariat là-bas, des minorités discriminées ici.»

    En fait, M. Lepage n'a jamais été obligé d'impliquer des minorités dans ses oeuvres. D'ailleurs, il a produit de nombreuses oeuvres sans présence de minorités et personne ne lui a reproché. C'est lui qui a choisi d'en parler dans quelques-unes de ses oeuvres en n'impliquant pas suffisamment les premiers intéressés, selon ces derniers. Qu'on soit d'accord ou pas avec les revendications de membres de ces minorités, il s'agit de situations qui ne sont absolument pas comparables. N'ayez crainte, Mme Havrankova, les horreurs de votre adolescence ne sont pas en train de se reproduire ici.

    • Claude Bariteau - Abonné 5 janvier 2019 09 h 35

      Effectivement, c'est différent.

      M. Lepage, avec sa lettre, ne se répend pas. Il dit vouloir comprendre et être à l'écoute sans faire écho aux organismes subventionnaires qui ont refusé une subvention ni au mécène qui a retiré ses billes. Aussi, il signale qu'il y a de l'espace pour revoir certains points dans dire ce qu'il fera, car il entend conserver son statut de créateur.

      Diverses options s'offrent à lui. L'une d'elles est de couper dans les frais, du moins pour ses représentations au Québec, et de s'associer avec des concepteurs comme Mme Ariane Mnouchkine, ce qu'il a fait pour Kanata à Paris. Au cours des prochaines années, il se peut fort bien que nous découvrirons le même M. Lepage qui continuera à faire connaître sa façon de lire le monde et de le représenter parce qu'il est dans un monde au-dessus des subventionnaires à courte vue.

    • Jean-François Trottier - Abonné 5 janvier 2019 10 h 59

      Je n'ai vu aucune réaction de votre part, M. Jodoin, au sujet de "A story of us".

      Prendre la défense des autres donne bonne conscience à peu de frais. Ça évite de croiser l'esprit brillant et complexe, sinon torturé, de M. Lepage.

      Et puis ça rend bien heureux les quotidiens anglophones incapables de parler fort quand il s'agit de des francos. Ah! Esprit colonisé, expriiiime toi!

      The Gazette et une université francophone en Ontario: deux articles, dont un seulement qui prend position contre Ford, par un chroniqueur épisodique. Pas un mot en éditorial.

      Combien au sujet de "Slav"? J'ai eu 6 PAGES de résultats à 10 résultats par page!
      Lequel des deux cas est le plus important ?

      Si vous tenez tant à prendre position pour les minorités, y en une que vous refusez obstinément de soutenir et que vous semblez adorer basher à travers deux de ses artistes : la vôtre.

      Si vous écrivez en public. atendez-vous à être jugé au moins aussi raide que vous jugez les autres. C'est beaucoup ça!

      De un : vous POUVEZ prendre position pour les cultures minoritaires. Mais vous comporter en porte-drapeau alors que vous n'en faites pas partie n'est pas une position viable, et d'ailleurs vous l'évitez avec une certaine grâce en ajoutant un "selon ces derniers" en fin de phrase. Votre position par contre n'est pas plus nuancée pour autant à travers tout vontre intervention.
      De deux : votre oubli, que je ne puis que considérer volontaire, de la culture qui vous a nourri et enrichi, me gêne au plus haut point. Euh...

      Faux. Elle m'exaspère juste assez pour vous juger. Pas en bien.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 5 janvier 2019 11 h 53

      Pas d'accord: l'analogie avec la création en pays communiste est au contraire tout à fait pertinente.

      Monsieur Jodoin prétend que Robert Lepage n'était pas dans l'obligation d'impliquer les minorités (racisées ou non) dans ses oeuvres. Toutefois, à partir du moment où il choisit de le faire, ces mêmes minorités tentent de lui imposer leur discours et leur vision des choses en faisant appel à l'intimidation si nécessaire.

      Autrement dit, ici comme là-bas, un créateur a eu maille à partir avec des groupes organisés qui se targuent de vouloir imposer des normes plus ou moins rigides à la production artistique dans le but de formater la pensée selon leurs repères moraux. Ici comme là-bas nous avons eu droit en fin de piste à l'autocritique culpabilisante d'un auteur repentant face à ces nouveaux maîtres à penser.

      La seule différence réside dans le fait qu'en Tchécoslovaquie les groupes dont il est question jouissaient déjà du pouvoir politique alors qu'ici... cela ne saurait tarder, du moins si l'on en croit ce que nous prédit GND pour les prochaines élections.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 janvier 2019 09 h 24

      « Ben voyons donc » M. Jodouin. Depuis quand un artiste doit demander la permission aux autres pour créer des œuvres fictives? Depuis quand un artiste doit impliquer les corolaires du sujet qu’il traite? Franchement, l’appropriation culturelle est l’essence même de l’art et se veut une allégorie personnelle de la pensée du créateur. La liberté d’expression implique aussi la liberté créatrice, sinon elle n’existe pas. Si il n’y a eu aucune incitation à la haine envers un groupe particulier et le texte n’est pas diffamatoire envers quelqu’un, libre à l’artiste de s’exprimer et libre à nous de vouloir l’écouter, le lire ou le regarder. C’est cela la censure démocratique. Et je me battrai toujours pour que quelqu'un puisse exprimer sa pensée même si elle est contraire à la mienne.

  • Denise Asselin - Inscrite 5 janvier 2019 01 h 37

    Dans le mille (au centimètre près)


    Je salue votre intervention intelligemment ciblée, madame Havrankova.

    Merci à vous, fière citoyenne du Québec !

  • Serge Pelletier - Abonné 5 janvier 2019 04 h 50

    Bravo.

    Et comme dans l'ancien Bloc de l'Est fervent indicontionnel de la méthode de Lossif Vissarionovitch Djougachvili (connu sous son nom de guerre de Staline)... C'est le croit où meurt... et si cela ne fait pas l'affaire de belles photos pour l'album... Ben, on sort l'efface, et on gomme ta face, sans même prendre le temps de maquiller la photo.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 5 janvier 2019 07 h 06

    Intéressant

    Votre point de vue est intéressant. Une petite minorité d'ici a eu trop de pouvoirs. Il faudrait aussi se demander au point de départ, pourquoi l'art, pourquoi par exemple le théâtre? En Grèce d'Athènes, pourquoi le théâtre? Dans les caves des premiers humains, pourquoi le dessin sur les murs? Pourquoi la pensée? Pourquoi le ressentir?

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 5 janvier 2019 11 h 39

    La tyrannie des minorités: les nouveaux curés de la gauche... et de la droite


    "Ici, au Québec, dans une contrée réputée libre, une frange de la population a jugé que le spectacle de Robert Lepage contrevenait aux codes socioculturels attendus." (Jana Havrankova)

    Cette « frange de la population », cette minorité qui nous rends tous coupables collectivement, en création, en science sociales, comme dans la vie de tous les jours, nous devons impérativement comprendre qu'il y a des mécanismes de défense qui peuvent nous en délivrer.

    Selon leurs critères dérogatoires: «coupables d’avoir bu un verre, d’avoir blagué sur les femmes, de manger de la viande, d’avoir offensé une minorité quelconque.

    Chaque jour, un citoyen qui se croyait, non pas un héros, mais un type à peu près bien, se retrouve cloué au pilori, sommé d’expier ses crimes et de faire repentance.

    Derrière cette traque aux dérapages et ces entreprises de rééducation, un mécanisme : la tyrannie de minorités qui instrumentalisent des combats essentiels, pour les transformer en croisade contre une supposée majorité, contre les dominants.

    Au nom du Bien, on modifie le vocabulaire, on nie le plaisir, on criminalise le désir, on réécrit l’histoire. » (Natacha Polony, cf. Délivrez-nous du bien! Halte aux nouveaux Inquisiteurs).