Les principes de la neutralité au zénith

Le gouvernement de M. François Legault a enfin décidé d’aller de l’avant et de légiférer en matière de neutralité et de laïcité de l’État. Je suis de celles et ceux qui estiment que le fruit est mûr et qu’il est encore plus risqué de laisser faire, comme l’a fait par définition, dirait-on, le Parti libéral sous M. Charest et M. Couillard. Le fruit est mûr, car après dix ans, le travail de la commission Bouchard-Taylor a fait son chemin dans les esprits et, surtout, il est impérieux de mettre enfin en place les principes seuls capables d’éclairer un débat qui ne finit pas de s’enliser dans les conséquences et les effets. [...] Il faut un État laïque ET d’apparence laïque.

La culture commune est une culture civique, démocratique, d’égalité de chacune et de chacun. Il faut d’abord reconnaître la liberté de conscience qui donne à chacune et à chacun le droit d’appartenance ou pas à une croyance, à une religion. Il convient de rappeler qu’au dernier recensement où la question a été posée, 6 % des Canadiens déclaraient n’appartenir à aucune religion, soit le plus fort pourcentage après les catholiques. Liberté de conscience et liberté de religion sont garanties par l’État dans la reconnaissance formelle de la séparation de l’État et des Églises, dans la distinction et la séparation du civil et du religieux. Ni État dans l’Église ni Église dans l’État.

Le gouvernement aura tout intérêt à bien faire comprendre que la meilleure garantie de la liberté de la religion et des religions réside dans la neutralité de l’État, qui n’est ni pour ni contre la religion, mais qui en assure le respect comme pour les autres libertés.

L’expérience historique québécoise de l’État ne permet pas d’appréhender qu’il se comporterait comme la République française en 1793 ou en 1903 ou qu’un gouvernement bolchevique en 1917. Supputer un tel risque de dérive relève de la mauvaise foi et il est temps de dire à ceux qui clament les dangers du « républicanisme français » que l’argument a fait son temps et que le public n’est plus dupe. Il faut cesser de faire des Québécois foncièrement réformistes « tranquilles » des jacobins français.

En légiférant, le gouvernement de M. Legault ne ferait que satisfaire au souhait on ne peut plus clair et pressant de la Cour suprême de voir les gouvernements élus assumer une responsabilité qu’on a tendance par manque de courage à faire porter aux juges.

10 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 19 octobre 2018 07 h 35

    Un réel problème?

    ''La'' question demeure; y a-t-il vraiment un problème, un réel problème, avec cette présence des signes religieux? Faut-il absolument légiférer sur un ''problème'' qui n'en serait pas un dans les faits? Ce ''problème'' est-il surtout une création médiatico-politique appuyée par certains intellectuels. Je me pose la question avant que le gouvernement actuel se lance sur cette première ''priorité'' qui sera assurément bruyante.

    M.L.

    • Bernard Dupuis - Abonné 19 octobre 2018 10 h 22

      Faut-il qu’un problème existe dans les faits pour instaurer une loi? Pour légiférer sur le port des signes religieux ostentatoires relativement aux représentants de l’État, faudrait-il absolument que des cas existent? C’est l’argument massue des adversaires d’une loi définissant les circonstances dans lesquelles le port d’un signe religieux que de dire qu’il s’agit d’un faux problème inventé par les médias.

      N’y a-t-il pas à la base de cet argument, qui fait dépendre une législation d’un fait, cette erreur de jugement qu’on appelle la confusion au sujet de la cause, l’erreur dite de la pseudo-causalité?

      Ce n’est pas parce qu’il n’existe pas de problèmes apparents que cela implique qu’on ne peut plus légiférer sur le sujet. Ce serait comme dire que parce qu’il n’y a pas de fumée, il n’y a pas de feu et que par conséquent il ne sert à rien de prévenir les pompiers. On peut faire venir les pompiers par mesure de prudence.

      Il me semble qu’il peut en être de même pour une loi. Le législateur peut vouloir prévenir les problèmes et pas seulement attendre comme pourrait le faire le pompier que le feu ait pris plus d’ampleur.

      Je veux bien qu'une loi ne doive pas exister pour rien. Toutefois, une loi peut exister afin d’assurer l’avenir de la paix sociale.

      Bernard Dupuis, 19/10/2018

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 octobre 2018 11 h 18

      À monsieur Lebel: Oui. Définitivement, il y'a un problème de prosélytisme. Le port d'un signe religieux ostentatoire est un étalement de sa religion et une expression de prosélytisme identitaire. Porter des signes ostentatoires quelconques, que ce soit politique ou religieux est inacceptable et contrevient à la nature même d'un état laïque.
      La neutralité de l'état et de ses fonctionnaires doit primer sur la volonté d'étaler ses croyances pendant l'exercice des affaires de l'État. Il faut faire la part des choses. On n'a qu'à constater les problèmes existentiels qui en découlent dans les pays où la religion et l'État se démêlent.

    • Claude Bariteau - Abonné 20 octobre 2018 08 h 41

      Messieurs Roy et Archambault sont d'accord avec M. Lebel et contre M. Lalonde. Pour eux, il n'y a pas de problème à vivre au Québec à la façon canadienne qui a fait de l'État et de ses agents les promoteurs d'une laïcité théorique qui découle d'une lecture établie par de savants analystes britanniques qui ont font de l'État une institution minimale de type œcuménique au sens où ses agents peuvent manifester leurs convictions, fussent-elles religieuses.

      Au Canada, c’est la façon de faire. Il n’y a donc pas de problème. Conséquemment, il faudrait qu’il y ait des problèmes au Québec pour développer une approche différente. C’est d’ailleurs sur cette base que raisonneront les juristes, parce qu’ils raisonnent ainsi, pour statuer dans des causes qui leur seront éventuellement soumises.

      Or, la question de la laïcité n’est pas une façon de régler des problèmes existants ou appréhendées, mais un principe dans un État de droit qui complète les notions universelles de justice, d’égalité et de fraternité. Partout où ce principe est reconnu, il y a une obligation de l’État à voir au respect et à l’application de ces notions universelles dans la société civile. Cela implique que ses agents n’expriment pas leurs convictions lorsqu’ils réalisent leur travail.

      S’ils l’expriment, il y a un problème, car l’État ne reflète rien d’autres que son refus d’être un État laïque au sens où sa laïcité est conçue comme le rempart de l’expression des convictions y compris en son sein de la part des usagers à quelques nuances près et sur la place publique. En fait, pour qu’il y ait problème, il faut seulement, ce qui est le cas, que des agents décident d’exprimer leurs convictions en présumant qu’ils en ont le droit sans prendre en considération qu’ils agissent, ce faisant, en agents qui défient une pratique généralisée qui a pris forme dans les institutions de l’État provincial du Québec.

      Somme toute, M. Lamonde a raison.

  • Christophe-Antoine Lessard - Abonné 19 octobre 2018 09 h 10

    Et une question qui me vient, comme ça en tête, toute bête peut-être, suite aux évènements des derniers jours; qu'advient-il du serment d'allégeance à la reine dans tout ça? En ce sens qu'elle est tout de même gouverneure suprême de l'Église d'Angleterre. Et d'ailleurs, un peu dans la même veine; qu'en est-il des signes ostentatoires et le reste lorsqu'il est question de "Mammon"? On semble vachement le vénérer, à l'heure actuelle...

  • Bernard Dupuis - Abonné 19 octobre 2018 10 h 48

    Pourquoi tant de difficulltés à se décider?

    On se souvient de la blague d’Yvon Deschamps relativement à la pusillanimité des Québécois. Ceux-ci désiraient « … un Québec indépendant dans un Canada uni ». Aujourd’hui, on pourrait paraphraser en disant que les Québécois désirent « un Québec laïque dans un Canada religieux ».

    • Christian Roy - Abonné 19 octobre 2018 14 h 22

      M. Dupuis, la question est plus subtile qu'il n'y parait. La laïcité québécoise est une réalité originale, contemporaine et moderne faite d'un équilibre entre d'une part, la séparation des pouvoirs religieux de l'État et, d'autre part, l'exercice de la liberté de conscience et de religion; exercice reconnu présentement à quelques foncrtionnaires de l'État et à quelques enseignant(e)s. Cela fait-il que a sécurité nationale soit en danger ? Bien sür que non. On évoque cependant "certains malaises". Feeling, nothing more than feeling ? Cachez-moi cet objet ostentatoire que je ne saurais voir et le tour sera joué... je serai rassuré ! Ouf ! Rien ne garanti cependant que l'enseignant(e) sera compétent(e) ou qu'elle/il ne souscrit pas secrètement à de mauvais plans. Les tenants d'un laïcisme à la française font la promotion de leur modèle intégriste sur la base de procès d'intention et sur ce qu'Yvon Deschamps a fort bien illustré dans l'un de ses monologues, vous vous souvenez ? Celui sur la PEUR ! M. Lamonde écrit: "Je suis de celles et ceux qui estiment que le fruit est mûr et qu’il est encore plus risqué de laisser faire (...). Pour ma part, je crois que le fruit est mûr pour que le gouvernement informe mieux et rassure conséquemment sa population sur un sujet aussi sensible, faisant ainsi preuve preuve d'un réel leadership. Pas besoin de changer ce qui fonctionne fort bien. J'avoue cependant que la carte du risque, évoquée par M. Lamonde, est une carte maîtresse pour une population impressionnable et désinformée. Je conteste cette mentalité d'assiégés. Je crois que nous méritons notre modèle de laïcité actuel. Voilà pourquoi j'y tiens. C'est dans ce contexte que je veux voir continuer grandir mes enfants, que ce soit à l'école ou dans le quartier. Je veux qu'ils mettent leurs inquiétudes à la bonne place: oui, les dérèglements climatiques sont bel et bien dangereux. Oui, c'est bien là que le gouvernement Legault doit mettre toute la gomme.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 octobre 2018 23 h 27

      M. Roy,

      « Je veux qu'ils mettent leurs inquiétudes à la bonne place: oui, les dérèglements climatiques sont bel et bien dangereux. »

      Sincèrement, qu’est-ce que le gouvernement québécois peut faire lorsqu’il est assujetti à un état pétrolier qui achète avec l’argent des contribuables, des pipelines? Le Québec ne contribue seulement que 0,25% des GES mondiaux. J’ai toujours pensé que les GES ne connaissent pas les frontières géopolitiques et même si vous vous enrobez dans une robe de sagesse verte et vertueuse, vous aller subir de toute façon les contrecoups des autres qui sont responsables des changements climatiques. La Chine est responsable d’un tiers des GES mondiaux.

      Pour le reste, pas de religion dans les écoles. Personne n’en veut et le prosélytisme incarné par les symboles ostentatoires n’a pas sa place auprès des enfants. SVP, pas de publicité gratuite pour les amis imaginaires dans la sphère étatique, Thomas Jefferson oblige.

  • Yves Archambault - Abonné 19 octobre 2018 10 h 55

    Laïcité...?

    D’entrée de jeu, je précise ma perception de la laïcité à la base de la position exprimée par la suite: la laïcité de l’État implique que ce dernier respecte les croyances religieuses de ses membres et de ses commettants et que, par ailleurs, des croyances religieuses ne sont pas prises en compte fondamentalement dans l’organisation et la dynamisation de la collectivité sous la responsabilité de cet État. Actuellement, les chartes canadienne et québécoise des droits et libertés sont les références de premier plan à cet égard. Divers rouages de la société et de l’État assurent le fonctionnement optimal de ces derniers: système politique qui se veut démocratique, instances de recours et de contestation dont un système de justice à paliers assurant des recours vers une justice plus affirmée, instances de soutien aux citoyens (ministères, services,...), instances coercitives (dont les forces policières,...), etc... Je considère que, actuellement, l’État québécois est laïque, sous réserve de quelques détails qui n’affectent pas vraiment ce caractère fondamental.
    Partant de ce qui précède, j’accepte le port de signes religieux par toute personne adhérant sincèrement à une religion (ce n’est pas mon cas...), et ce, où que cette personne se situe dans notre « arbre sociétal ».
    Toute personne prend décisions et actions sous l’influence d’une foule de facteurs dont elle-même n’est pas toujours consciente et, à fortiori, son entourage. C’est pourquoi, notre organisation sociale tend à mettre en place des mécanismes de protection à divers niveaux pour assurer une contestation voire une correction de décisions et d’actions soulevant un doute plus ou moins sérieux. C’est cette dynamique organisationnelle qui était évoquée dans le premier paragraphe.
    C’est donc pourquoi je considère que tout acteur social de premier plan ou à statut particulier (ministre, juge, policier, soldat, professeur, fonctionnaire,...) pourrait porter un signe religieux ostentatoire dans le cadre de ses

  • Robert Lenneville - Abonné 19 octobre 2018 21 h 06

    Laïcité et école

    Ainsi donc, selon M.Archambault, dans nos écoles non confessionnelles, tous les enseignants pourraient porter un signe

    religieux ostentatoire. En effet, ce qui est bon pour un l’est pour tous. Les élèves du secondaire devraient donc accepter
    quotidiennement leur eunseignant de mathématiques avec son crucifix, celle de français avec son niquab, celui d’histoire avec sa kippa, etc. Évidemment, avec chacune de ces religions, vient un lot de valeurs qui s’opposent souvent à celles que l’école et la société mettent de l’avant. Vraiment, quel beau lieu d’apprentissage pour nos jeunes...