Le dos très large de la pénurie

Je suis atteinte d’une maladie neuromusculaire évolutive (ataxie de Friedreich). Je me déplace en fauteuil roulant. J’ai 39 ans, je suis une personne très active, j’habite seule dans mon appartement. J’ai besoin d’aide pour me lever, me laver, m’habiller, me coucher. Ça fait de moi une bénéficiaire de services. Donc, moi aussi, je dois me battre pour avoir des services de qualités.

À domicile, comme en centre d’hébergement, la situation est critique. On a entendu des histoires d’horreur : des couches souillées, des gens qu’on n’aide pas à se lever, des jeunes qui (sur) vivent entourés de personnes démentes de plus de 80 ans, des bains trop rares, de la maltraitance et j’en passe… Comme seule réponse, on nous diagnostique la pénurie comme on parlait de la peste avant Yersin. Comme si on ne pouvait rien y faire. Nous sommes victimes de la pénurie de main-d’oeuvre. Et si on gérait la pénurie plutôt que de la subir ?

On doit revaloriser le métier de préposé aux bénéficiaires. Les préposés font un travail clé. Sans eux, le système craque. Dans certains CHSLD, on a même dû faire appel à des cadres pour les remplacer, c’est vous dire. À domicile, des services essentiels sont coupés si on manque de préposés. Il y en a peu et nous en avons grandement besoin. Ça s’appelle la rareté (et non pas la pénurie).

Vous savez : les perles rares ?

Donc, si on suit la logique de mon prof d’économie de 5e secondaire, il s’agirait d’augmenter leur salaire et d’améliorer leurs conditions de travail. Je crois qu’ainsi, les préposés se feraient moins rares… Alors, on pourrait même s’offrir le luxe de choisir les plus compétents, qui n’oublieraient pas de couches souillées ou qui ne maltraiteraient pas les bénéficiaires. Bien sûr, pour augmenter des salaires, il faut de l’argent, mon prof de 5e secondaire m’aurait dit :

— L’argent ne pousse pas dans les arbres.

Je lui aurais répondu :

— Dans les poches des médecins spécialistes par exemple…

De toute façon, en cette période électorale, il semble qu’on ait beaucoup d’argent.

Bon, je tiens à m’excuser auprès des préposées (remarquez le « e ») loin de moi l’idée de vous chosifier, j’ai conscience que vous n’êtes pas de la marchandise, mais je voudrais tant que les politiciens agissent. Je me dis qu’en évoquant les lois du marché, j’ai plus de chances de me faire comprendre qu’en parlant de dignité, d’équité, de droit, d’éthique ou d’humanité.