Août 1948

J’ai, depuis toujours, une photo de ma mère prise sur la plage de Carleton, en Gaspésie. Elle y apparaît souriante, détendue, heureuse. Une date y figure : août 1948. C’est l’été, elle a 27 ans, un boulot, et elle est célibataire. Longtemps elle a aimé se remémorer ces vacances, moments de liberté et d’insouciance passés en compagnie d’amies qui étaient, comme elle, téléphonistes.

Durant mes études en histoire de l’art, lorsque j’ai lu le manifeste Refus global et pris connaissance du mois de sa publication (août 1948, il y a tout juste 70 ans), la coïncidence des dates m’a fait sourire. Bien sûr, il ne pouvait y avoir de lien entre la parution, à Montréal, de ce texte aux accents révolutionnaires et le séjour gaspésien de ma mère, simple travailleuse en vacances. Rédigé par le peintre Paul-Émile Borduas et cosigné par 15 artistes (dont 7 femmes) associés au mouvement automatiste, Refus global, véritable charge contre le conservatisme des pouvoirs politiques et religieux de l’époque et plaidoyer pour une totale liberté d’expression, constitue un moment clé de l’entrée du Québec dans la modernité.

À ma connaissance, ma mère n’a jamais lu Refus global. Mais jamais je n’oublierai la fierté avec laquelle elle m’a un jour annoncé que des universitaires effectuant une recherche sur l’accès des Québécoises au marché du travail, pendant la Seconde Guerre mondiale et jusqu’aux années 1950, souhaitaient la rencontrer afin de recueillir son témoignage. Elle réalisait ainsi qu’elle avait participé à l’écriture d’une page d’histoire.

Ma mère, en ce mois d’août 1948, par sa seule présence de femme célibataire, salariée et souriante en vacances sur la côte gaspésienne, affirmait un désir de liberté non sans lien avec les aspirations contenues dans Refus global, dont on ne soulignera jamais assez la pertinence et la portée au-delà des époques.

6 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 4 août 2018 08 h 52

    70 ans

    C'est si vite passé. Félicitations pour ce récit !

  • Richard W. Trottier - Abonné 4 août 2018 10 h 36

    En 1948 et aujourd'hui

    J'aime ce rapprochement entre la sphère publique (la publication d'un texte de résistance)
    et la vie privée (quelqu'un en vacances, et son fils).
    Bien que nous passions la plus grande part de nos heures à l'écart du domaine public,
    nos actions contribuent tout de même à cette collectivité.

  • Claude Bélanger - Abonné 5 août 2018 08 h 25

    Un beau texte

    J'aime votre texte. Sans connaître la biographie de Borduas, je sais qu'il a fréquenté églement la Gaspésie. Il y était allé entre autres avec l'écrivain français André Breton qui était à Percé en août 1944. Alors en commençant la lecture de votre article, j'ai imaginé que votre mère avait rencontré Borduas lui-même en Gaspésie !

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 août 2018 09 h 32

    Merci de votre témoignage...

    Enfin...quelqu'un qui parle de la vraie vie et, de celle de toutes ces femmes qui dans les années 40-45 ont "tenu le fort". Ma mère aurait pu être de celles-là... En 1940, elle avait tout juste 30 ans... La vie d'aujourd'hui n'a plus cet attrait de la simplicité dans la découverte d'un lieu exotique ...comme ce le fut pour la mère de Pierre Landry.

    J'aime imaginer ma mère...sur le bord d'un lac ou d'une rivière ...à la pêche ou en randonnée-vélo à la campagne. Car j'ai su qu'elle aimait ces deux activités...

    Hier, c'était la Gaspésie ce lieu exotique...Aujourd'hui...Bof ! le Monde... avec ses millions de touristes qui vous bouffent l'exotisme comme on mange le fast food. Il est temps de redécouvrir notre coin de pays...et d'y retrouver cette liberté et ces souvenirs ...qui peuvent devenir les nôtres. Mais haro... aux requins et vils profiteurs ...qui pullulent dans ce monde du «voyage de commerce».

    C'était ma réaction à un témoignage...

  • Réjean Martin - Abonné 5 août 2018 11 h 06

    un témoignage touchant

    bravo pour votre lettre Monsieur! Un témoignage de l'amour pour une mère qui s'est affirmée!