Les aberrations de la rectitude

On a constaté depuis quelques années que la langue de bois s’est introduite dans le discours de nos politiciens. Pour éviter les pièges médiatiques, parler pour ne rien dire est devenu la norme en politique. Cette approche s’apparente à une forme d’autocensure que s’imposent les personnalités publiques pour ne pas se perdre dans les dédales des sujets controversés touchés par la rectitude.

Même en privé, dans les conversations entre amis, nous mettons souvent des gants blancs ou noirs selon le cas, pour discuter de certains sujets. Si quelqu’un ose outrepasser la frontière du convenu dans ses propos, il précisera qu’il se le permet dans l’intimité, et que jamais il n’oserait le faire dans la sphère publique de peur d’être ostracisé par les bien-pensants d’un consensus artificiel à la mode.

Voilà maintenant qu’au nom du concept flou de l’appropriation culturelle, cette forme de censure touche le milieu théâtral. Robert Lepage, ce créateur respectueux de toutes les minorités visibles ou invisibles, a dû annuler deux de ses pièces qui sont tombées sous le couperet de la rectitude artistique. Pour certains, les formes d’art devraient s’exprimer strictement par ceux et celles qui sont représentés dans l’oeuvre présentée. Cette approche de ghettoïsation ne risque-t-elle pas d’enfermer la vie artistique dans un folklore qui se priverait de l’oxygène extérieur nécessaire à l’évolution de la création ?

Plus récemment, certains censeurs ont également envahi le territoire littéraire. Pour eux, certains thèmes ne devraient plus se retrouver dans les oeuvres romanesques : décrire un viol serait un sujet inapproprié pour un auteur. Où va s’arrêter cette rectitude qui touche de plein fouet la liberté de créer ? Qui osera dire que les aberrations découlant du penser vrai ne sont que des dérives d’un désir d’enfermer la société dans une nouvelle ère de censure et de conservatisme de la pensée ?

4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 28 juillet 2018 09 h 09

    Le pire des crimes

    Le pire des crimes selon les morales chrétienne ou humaniste est de tuer. Faut-il bannir le meutre de la littérature et de l'Art en général ? Remarquez que je suis des fois tenté par la censure quand je vois comment le cinéma banalise la violence.

  • Cyril Dionne - Abonné 28 juillet 2018 10 h 45

    Il nous restera au moins les histoires sur les chatons

    C’est la langue de bois des politiciens qui a conduit à la révolte des citoyens ordinaires dans les démocraties occidentales. Le BREXIT, l’élection de Donald Trump et maintenant de Doug Ford en Ontario, témoignent d’un ras-le-bol des gens envers leurs élites de l’establishment aux souliers cirés.

    N’est stupide que la stupidité dans le cas de l’appropriation culturelle. Les Anglais se sont bien approprier de notre hymne national, de la musique de notre hymne national, de la feuille d’érable et de combien d’autres symboles, et pourtant, aujourd’hui, aucun acte de contrition de leur part. La définition de l’appropriation culturelle semble être à géométrie variable. Maintenant, est-ce que le concept de « casino » est aussi de l’appropriation culturelle? Les casinos ont pour origine, l’Italie, plus précisément à Venise, Ridotto oblige. C’est « ben » pour dire.

    Ce sont les artistes qui seront les plus touchés dans cette mésaventure de l’appropriation culturelle qui n’est qu’un euphémisme moderne pour la censure. Imaginez pour un instant, les créateurs devront s’autocensurer sinon leurs œuvres ne verront jamais le jour en public. Et pour les téméraires qui oseront défier la rectitude politique, cette forme moderne d’une Sainte Inquisition, ils seront rappelés à l’ordre, de gré ou de force par les prêtres des bien-pensants et donneurs de leçons d’une gauche déconnectée, et seront mis à l’index.

    Bon. Il nous restera au moins les histoires sur les chatons. Ah ! Qu’ils sont mignons.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 28 juillet 2018 12 h 06

    Diplômés en inculture

    Autrefois l'Église catholique nous dictait son ordre moral dont nul ne pouvait déroger sous peine de mise au ban sociale ; personne n'engageait et ne fréquentait le réprouvé, au risque qu'il soit lui-même anathème.

    Aujourd'hui, ce sont les incultes et les illettrées qui, en se drapant de titres et de fonctions qu'ils usent en guise d'argument d'autorité, cherchent à imposer à la société leur point de vue étriquée.

  • Marc Therrien - Abonné 28 juillet 2018 12 h 07

    Et l'effet pervers de ces aberrations


    Comme tout idéal fantasmé qui rencontre ses limites quand il doit subir l’épreuve de la réalité pratique, il est fort possible que la rectitude politique engendre le contraire de ce qu’elle voulait produire; que ce rêve de transformer les rapports sociaux pour les rendre plus égalitaires et pacifiques en poliçant la pensée pour qu’elle choisisse des mots doux dans sa parole et ses écrits, vire au cauchemar. Celui-ci viendrait du paradoxe à l’effet que la dilution de la pensée empêcherait de bien décrire les problèmes sociaux et les relier entre eux pour les analyser. Ainsi, au contraire de créer un monde meilleur et plus humain où personne n’est plus heurté par les mots, on pourrait assister à une augmentation des passages à l’acte agressif pour compenser l’incapacité de bien mentaliser la souffrance personnelle et sociale. Et ça pourrait empirer pour devenir un cercle plus que vicieux quand la logophobie ou la peur des mots, qui est bien légitime, car les mots ont ce pouvoir de faire apparaître ce qu’on voudrait garder caché ou secret et même de transformer le monde, empêchera toute ouverture permettant de bien nommer les problèmes pour espérer les traiter. Ainsi, pour paraphraser Albert Camus, en nommant mal les choses qui vont mal, le malheur du monde s’accentuera.

    Marc Therrien