«Kanata», Robert Lepage et le rêve de Champlain

On raconte qu’à sa première rencontre avec les autochtones de ce pays, à Tadoussac, Samuel de Champlain, qui, comme espion de Henri IV, avait connu les comportements atroces des Espagnols envers les premières nations d’Amérique du Sud, a voulu éviter que ne se reproduise ici, au nord, les brutalités motivées par la conquête matérielle et l’intolérance religieuse. C’est donc sans armes, les bras ouverts, qu’il s’est présenté aux Innus réunis à l’embouchure du fleuve aux grandes eaux et du Saguenay, avec le rêve que ce Nouveau Monde puisse être le lieu d’une rencontre fraternelle entre les peuples, loin de l’esprit des guerres de religion qui venaient d’empester le Vieux Continent. Que la quête de l’harmonie puisse tenir lieu de loi, que l’on puisse cohabiter sur ce territoire sans esprit de conquête ou de domination, mais avec le monde en partage. L’utopie n’est pas de ce monde, et on connaît la suite, mais je crois qu’il est grand temps de nous inspirer du rêve de ce grand voyageur, cartographe à l’affût de déchiffrer l’inconnu, contemporain d’un monde dont on n’avait pas encore connu les limites. Nous vivons aujourd’hui sur une terre commune dont nous mesurons l’épuisement des ressources et les souffrances dont nous sommes les héritiers. Soyons « les bêtes féroces de l’espoir », comme l’écrivait Gaston Miron, et tâchons de nous rapprocher du rêve de Champlain comme de la sagesse autochtone dans l’usage que nous ferons de ce monde en partage, de ces ressources naturelles comme de son héritage culturel, politique et spirituel. La liberté d’expression, le respect mutuel des identités et la rencontre de l’exigence écologique doivent nous servir de phares et de guides dans la nuit où nous nous égarons. C’est un bien triste moment que nous vivons ces jours-ci autour de l’oeuvre d’un créateur immense, trésor national contemporain. Le cri lancé par la tristesse et la rage des Autochtones est légitime, mais je crains que malgré les errances inhérentes à toute démarche créatrice, on fasse de Robert Lepage, cartographe de génie, le bouc émissaire d’une injustice qu’il s’affairait, quoiqu’imparfaitement, à vouloir éclairer d’une lumière que l’on finit aujourd’hui par éteindre. Si c’est dans la nuit la plus noire que les étoiles nous apparaissent le mieux, je fais le rêve que nous saurons trouver les moyens de tirer les leçons de ce gâchis, de trouver le moyen de nourrir le dialogue et de continuer à avancer vers l’harmonie que nous appelons tous.

19 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 27 juillet 2018 06 h 34

    Que faire face à la comédie humaine?


    Oui, Robert Lepage est devenu le «bouc émissaire» d'une affaire hautement politique. Une impression de déjà vu...

    Considérant les dommages causés. Le moment est mal choisi, je crois, de parler de la« sagesse autochtone».

    Trois choses qui ressortent des affaires SLAV et KANATA: Le manque de jugement des assaillants, le manque de solidarité (sauf exception) de la communauté artistique, et le manque d'objectivité de médias.

    Ce qui me fait dire aussi: «Oui le Canada est un projet colonial réussi»! Alain Deneault

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 juillet 2018 09 h 00

      Ça fait mal mais c'est vrai!

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juillet 2018 14 h 21

      Que faire face à la comédie humaine?

      Donc, si on a bien compris, à cause de l’appropriation culturelle, les Blancs ne pourront plus enseigner l’histoire des autochtones dans les écoles ou l’histoire du Canada et du Québec. Ah! Ben. Et ce qui est encore plus triste, il n’existe presque aucun enseignant autochtone qualifié pour pouvoir le faire. On imagine aussi que pour les arts, l’œuvre de Norval Morrisseau sera aussi prohibé dans les écoles. Quelle tristesse de ne pas pouvoir expliquer aux élèves ce grand artiste et son utilisation stylistique grandiose des formes et des couleurs qui nous relate l’histoire de son peuple. C’est « ben » pour dire. On devra tout mettre à l’index. Avec la rectitude politique, on ne pourra jamais voir plus loin comme société et au revoir vivre-ensemble.

      À moins que la majorité silencieuse autochtone ne reprenne le contrôle et le pouvoir des mains des extrémistes qui sont montés aux barricades, les temps s’annoncent très difficiles pour ces communautés qui seront de plus en plus isolées et ô combien, plus pauvres.

      Morrisseau doit se retourner dans sa tombe.

    • Claude Bariteau - Abonné 28 juillet 2018 06 h 17

      SLÂV et Kanata furent attaqués par la porte arrière de l'art, celle qui permet de discréditer un créateur pour autre chose que ses productions.

      Le résultat : l’arrêt de la représentation de SLÂV et le retrait de Kanata.

      Dans les deux cas, le sens des œuvres fut passé sous silence.

      Qu’était-il ?

      On a eu des informations pour la première et, sur la deuxième, on sait seulement qu’il s’agissait d’une nouvelle lecture de l’histoire du Canada « à travers le prisme des rapports entre Blancs et Autochtones ».

      SLÂV dépassait l’histoire de l’esclavagisme des « Noirs » américains, car il abordait l’esclavage pratiqué aux États-Unis et ailleurs. Quant à Kanata, la « nouvelle lecture » n’a pas été détaillée.

      Au-delà des revendications des opposants et du débat sur la liberté de la création, il me semble que l’attention devait porter sur le sens des deux pièces.

      Dans le premier cas, il mettait en relief la résilience des esclaves face aux propriétaires et aux commerçants d’esclaves ; dans le deuxième, la nouvelle lecture concernait les relations entre Autochtones et « Blancs » d’origines française, britannique et canadienne.

      Là se trouve la vraie censure, qui est celle du sens des oeuvres.

      Remonter à Champlain, le « vertueux », est une mauvaise piste.

      Avant sa venue, il existe des rapports commerciaux entre des pêcheurs européens et des Amérindiens qui compétitionnent entre eux pour ce commerce.

      Champlain s'associe avec certains groupes d'Amérindiens en guerre avec les Iroquois parce qu'il a pour mission d'établir un poste de traite et une colonie à Québec, aussi de chercher un chemin menant à la Chine. Plus tard, il aura aussi de «cristianiser » les Amérindiens.

      La suite a fait l'objet de lectures variées. Lepage voulait en présenter une autre. J'aimerais bien la connaître, car là est la liberté de la création.

  • Raynald Blais - Abonné 27 juillet 2018 07 h 30

    Racontars

    "On raconte qu’à sa première rencontre avec les autochtones de ce pays, à Tadoussac, Samuel de Champlain ... a voulu éviter que ne se reproduise ici, au nord, les brutalités motivées par la conquête matérielle et l’intolérance religieuse." (Dominic Champagne)

    Alors que les premières nations d'Amérique du Sud avait une économie d'accumulation permettant aux Espagnols de les éliminer pour leur voler leurs biens, celles aux nord du Saint-Laurent avaient une économie de subsistance obligeant les Européens à se servir de l'expertise et de la force de travail de ces Amérindiens pour s'accaparer des richesses inexploitées. L'élimination des premières nations habitant le nord du Saint-Laurent devait être amortie afin de laisser le temps de développer une expertise européenne, celle des coureurs des bois.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 juillet 2018 10 h 32

      Les coureurs des bois n’etaitent pas des chasseurs qui visaient à remplacer les Autochtones; c’était des commis-voyageurs venus recueillir les pelletries. accumulées pour eux par leurs clients indiens.

      Bref, la colonisation française n’avait pas un but génocidaire, contrairement aux colonisations espagnole, portugaise et anglaise.

      Au sujet de Champlain, les historiens tendent à dire qu’il voulait recréer ici un monde idyllique et mystique qui aurait contrasté avec les horreurs qu’il a vues en France durant les guerres de religion.

      Si on veut nous faire croire que le Canada n’a que 150 ans, c’est pour occulter l’histoire du peuple francoQuébécois, complètement opposée à la barbarie de la colonisation britannique.

    • Raynald Blais - Abonné 27 juillet 2018 11 h 53

      Parfaitement d'accord avec vous M. Martel., on a toujours eu tendance à dire ou à entendre que nos ancêtres étaient plus gentils que les autres peuples débarqués aux Amériques. Depuis peu, je conteste cette vision chauvine de notre histoire, bien qu'encore là, il faille faire une différence entre le comportement du peuple et celui des aristocrates-bourgeois.
      Ici, M. Champagne affirme que le déroulement d'une exploitation plus humaine des Amérindiens tenait de la volonté et du rêve de Champlain alors que ce sont plutôt les conditions économiques au nord du Saint-Laurent qui lui imprimèrent cette volonté, s'il en eut réellement une.
      Quant au terme "coureurs des bois", peut-être n'était-il pas approprié pour désigner les Canadiens-Français qui ont peu à peu remplacer les Amérindiens comme fournisseur de force de travail, mais le fait est que la mortalité élevée parmi eux les obligea de plus en plus à dépenser leur force vive pour leur propre survie.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juillet 2018 13 h 27

      Erreur M. Martel, le Canada (anglais) n’a que 87 ans. Avant 1931 (Statut de Westminster), c’était un Dominion, donc une colonie anglaise. C'est pour cela que le Canada à déclarer la guerre à l'Allemagne en 1914 parce qu'il était tributaire de l'Angleterre. Ce n'était pas une question de choix.

  • Cyril Dionne - Abonné 27 juillet 2018 07 h 57

    La propagande est autochtone mais la vérité vient d’ailleurs

    Mais où étiez-vous lorsque M. Lepage avait été amené au bûché public de la très Sainte rectitude politique? C’est en temps de crise qu’on sépare les enfants des hommes. Le silence tonitruant des agneaux de plusieurs artistes et créateurs de la communauté artistique laissera des séquelles pour le public. Enfin.

    C’est la liberté d’expression qui a été sacrifié aujourd’hui. Tous ont perdu dans cette affaire qui soulevait bien plus des sentiments anti-francophones que les supposés légitimes revendications autochtones qui semblent s’appliquer seulement à ceux issus de la Nouvelle-France, appropriation culturelle oblige. Dans le cas de M. Lepage, ils ont tiré sur leur propre messager. Il faut le faire. Et qui tirait les ficelles durant cet épisode infâme? Bien oui, les pauvres incompris et bafoués de la communauté anglo-saxonne du ROC.

    Ce n’est pas en regardant en arrière que nous irons de l’avant. La marche de l’humanité n’attend personne et encore moins la 4e révolution industrielle. Nous ne pouvons pas réécrire l’histoire à travers les yeux de Champlain, lui qui a trouvé en Nouvelle-France, des peuplades qui vivaient encore à l’âge de pierre.

    La réconciliation et le capital de sympathie envers les autochtones au Québec en ont pris pour leur rhume. Ils s’en prennent à nous alors que c’est les Anglais qui les ont cantonné des les prisons à ciel ouvert de l’apartheid en légalisant le tout par la Loi sur les Indiens. C’est la création de la GRC après la pendaison de Louis Riel, qui s’est assurée de pousser les Autochtones vers des territoires pas plus grands qu’un terrain de camping qui ne leur appartiennent même pas.

    Et c’est nous qui sommes les coupables alors que le sang amérindien est entremêlé avec le nôtre et coule dans nos veines? Franchement.

    La propagande est autochtone mais la vérité vient d’ailleurs (Alice Parizeau).

  • Jean-Charles Morin - Abonné 27 juillet 2018 08 h 35

    "Une" seule histoire, vraiment?

    Dans le sillage du fiasco de "Kanata", beaucoup appellent à plus de dialogue, de consultation, pour se fondre dans l'autre et en arriver finalement à une "harmonie", à une "unité" de point de vue. En fait, la quête obsessive de la vertu à tout prix peut se révéler funeste pour la survie de la liberté.

    Cette volonté, qui pointe de nos jours chez plusieurs, d'en arriver à l'interprétation ultime et parfaite qui ne souffre aucune dérogation sous peine d'hérésie ressemble beaucoup au culte de la pensée unique. L'Histoire n'est pas un absolu et la multiplicité des points de vue sera toujours préférable au dogme aveugle parce que ces derniers demeurent éminemment discutables. Il ne faut surtout pas l'oublier.

    Puisse "Kanata" revivre sous d'autres cieux moins sectaires et plus cléments.

  • Solange Bolduc - Inscrite 27 juillet 2018 08 h 51

    «Soyons les «bêtes féroces» de l'espoir »

    Si l'espoir est demeuré au fond de la Boîte, c'est bien parce que tous les maux ont été déversés sur la terre, et que le partage n'aurait appartenu qu'à un petit nombre.

    Robert Lepage s'est toujours fait l'apôtre de la Justice, de la compassion envers les peuples. Il est devenu le «bouc émissaire» des incompris, de ceux qui cherchent leur revanche en s'en prenant à la mauvaise cible ?

    Il se pourrait donc que le véritable incompris, ce soit Robert Lepage, notre grand artiste-créateur québécois !

    Et,si l'espoir est dans l'avenir, dans les peuples réunis pour la paix, il faudra que certains malveillants se taisent au lieu de demander à l'artiste de se taire: de taire son spectacle, pourtant un hommage qu'il voulait rendre, non seulement aux autochtones, mais à tous les exploités de la terre !