L’affaire Lepage

La controverse provoquée par l’absence d’acteurs autochtones dans Kanata, le futur spectacle de Robert Lepage, est dangereuse précisément pour les personnes qui l’attaquent. Alors qu’il serait criminel de se faire passer pour une victime (que ce soit un enfant des Premières Nations, une victime de l’esclavage ou un survivant de l’Holocauste) dans la « vie réelle », il a toujours fait partie de l’acte de création de les incarner. L’Art est artifice et le théâtre est imitation. Toutes les actrices qui ont tenu le rôle d’Anne Franck sur scène n’étaient pas juives et tous les acteurs qui ont tenu celui d’Othello n’étaient pas noirs. Imposer de telles règles en invoquant l’appropriation culturelle revient à limiter l’art à l’autobiographie. Les critiques émises par les soi-disant « voix libérales » nuisent fortement au libéralisme même. En essayant de réduire Robert Lepage au silence, ses critiques donnent des arguments aux idéologues de droite qui désirent que chaque communauté (définies par les hiérarchies au pouvoir) reste dans son propre ghetto et se soumette ainsi à une simple tolérance ou à une prohibition absolue. Si nous exigeons que seules les victimes soient autorisées à parler pour elles-mêmes, nous les enfermons dans un statut permanent de victime sans espoir de libération.

32 commentaires
  • Roch-André LeBlanc - Abonné 25 juillet 2018 03 h 39

    Un appui venu de loin...

    Où sont les créateurs d’ici ?

    • Cyril Dionne - Abonné 25 juillet 2018 10 h 13

      C'est le silence des agneaux.

  • Claude Bariteau - Abonné 25 juillet 2018 04 h 32

    Merci

    En un paragraphe, vous éclairez l'affaire Lepage avec un argument choc révélant le sens et la portée de l'art, mais aussi les conséquences de la limitation de son expression, qui limiterait la libre expression et ferait dériver la production artistique vers l'autobiographie et enfermerait les victimes dans des ghettos sans espoir d'en sortir.

    • Philippe Dubé - Abonné 25 juillet 2018 05 h 44

      En une phrase vous résumez le paragraphe de AM.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 juillet 2018 09 h 02

      D’accord avec vous M. Bariteau. Cela fait du bien d’avoir une opinion venue d’ailleurs et qui traite des mêmes phénomènes sociaux que nous subissons ici. Quelle merveilleuse phrase : « Imposer de telles règles en invoquant l’appropriation culturelle revient à limiter l’art à l’autobiographie ».

      Supposément, le multiculturalisme devait nous conduire vers la valeur la plus importante, la tolérance. Mais cette tolérance est devenue l’intolérance. Il n’y a pas si longtemps, la gauche défendait les valeurs universelles de la démocratie. Après avoir failli lamentablement parce que ce combat demandait beaucoup d’efforts et de résilience, nos gauchistes se sont mis à vouloir réduire les inégalités dans la poursuite de la justice sociale quitte à interdire des libertés fondamentales. Cette même gauche, qui est maintenant disposée à échanger la liberté d’expression pour l’égalité sociale, finira par n’avoir ni un ni l’autre.

      Nos rebelles sans cause, instrumentalisés par les néolibéralistes, n’ont jamais fait face personnellement à la discrimination raciale, ethnique ou autre parce qu’elle ne l’a pas vécue. Ils parleront plutôt de l’oppression structurelle, de la suprématie des blancs et du racisme systémique. Ce qui donnera lieu à l’autoflagellation afin de condamner leur privilège et dénoncer ceux de leurs proches comme étant non mérité et injuste. Cette hypersensibilité face aux inégalités sociales accentue le problème au lieu de le régler. Ce sens de victimisation justifiera leurs tactiques désagréables si vous êtes supposément du mauvais côté de la justice sociale et ils s’en prendront personnellement à vous, à votre travail, à votre réputation et à votre gagne-pain.

      Cette gauche radicale ne veut que le pouvoir et non pas la justice sociale. Ils trahissent leurs propres principes de la liberté et de l'égalité quand ils imposent les politiques de quotas raciaux et la censure politique et artistique. Ceci n'est pas l'égalité, mais l’intolérance.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 25 juillet 2018 10 h 35

      M. Dionne,

      Vous êtes d’accord avec M. Bariteau, lui-même d’acord avec l’auteur, M. Manguel. Cette belle unanimité est réconfortante.

      Mais celle-ci est rompue par votre long commentaire contre la gauche dite radicale : M. Manguel ne les qualifie que de ‘voix libérales’ (sous-entendu, parmi d’autres) précisant aussitôt qu’ils font le jeu des idéologues de droite.

      Effectivement, les opposants à SLĀV — qui sont principalement des Blancs anglophones — sont manipulés par une droite qui veut faire taire ceux qui dénoncent l’exploitation de l'homme par l’homme, illustrée par l’esclavagisme noir et les pensionnats autochtones.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 juillet 2018 12 h 55

      M. Martel,

      M. Manguel ne vit pas en Amérique du Nord et ne connaît pas l’ampleur de cette gauche radicale. En fait, il y a au moins deux gauches au Québec qui sont juxtaposées. Il y a celle qui se bat pour les principes démocratiques et pour les gens ordinaires. Et il y a cette gauche multiculturelle qui n’est que l’extension du colonialisme anglo-saxon parce qu’elle existe seulement pour faire disparaître le fait français en Amérique. Cette dernière a réussi à instrumentaliser un certain pourcentage d’autochtones pour mener leur dessein à bien. Et dire que cette dernière est peuplée de jeunes francophones naïfs, les citoyens du monde et de nulle part, altermondialisation oblige.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 25 juillet 2018 14 h 38

      M. Dionne,

      Je vous remercie pour votre précision que j’ai trouvée très intéressante. Effectivement, je peux très bien imaginer qu’il y a une gauche qui se bat contre l’exploitation de l’homme par l’homme et une autre gauche, BCBG (bon chic bon genre), qui embrasse les causes à la mode afin de donner un sens à leur vie oisive.

      Mais, à bien y penser, pourquoi n’y aurait-il pas également une ‘droite BCBG’ (mon qualificatif, de nouveau) qui surfe sur les idées de la droite américaine, parmi lesquelles on trouverait le concept de l'appropriation culturelle ? Prédisposée aux idées de droite, cette ‘droite BCBG’ ne serait-elle pas plus encline à gober n’importe quoi ?

      En d’autres mots, pourquoi la stupidité n’affecterait que certains parmi ceux qui se disent à gauche ?

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 25 juillet 2018 06 h 11

    Pas une affaire de quotas

    On revient constamment avec l'argument selon quoi ce qui serait reproché à Lepage, ce serait simplement de ne pas faire jouer la noire par une noire, l'améridien par l'amérindien... en invoquant Othello ou Ann Franck pour montrer l'absurdité d'un tel reproche. Convenons-en : dans la mesure où pour certains revendicateurs la question de l'appropriation culturelle se résume ainsi à une affaire de quotas, non seulement exercent-ils une pression symbolique (ils n'ont heureusement pas les moyens de la rendre effective) sur l'exercice de la liberté artistique et d'expression, mais ils passent à côté de ce qui est en jeu dans le concept d'appropriation culturelle.

    Le problème de l'appropriation culturelle, ce n'est pas quand les acteurs d'une culture s'inspirent du vécu des membres d'une autre culture pour s'y reconnaître et s'enrichir à même ce qu'elles ont de commun mais quand ils se substituent à ceux-ci pour en parler en première personne, confinant celui de cette culture, l'autochtone pour Kanata, à une sorte de marginalité folklorique, voire « tribale », selon le mot peu flatteur choisi par ceux qui ces jours-ci se pâment que les peuples aient « fait nation » autour du ballon rond républicain. On l'a assez répété depuis un mois : ce n'était pas l'intention de Lepage ou Bonifassi; ce n'est pas le propos de Mnouchkine non plus. Mais l'enfer est pavé de bonnes intentions. Tant que les premiers concernés n'ont pas été en mesure d'inscrire par eux-mêmes leur propre récit dans le champ culturel, sans avoir à rendre de comptes de son authenticité qu'entre eux plutôt qu'à des censeurs issus de la culture numériquement dominante, toute main tendue vers eux est à risque de se poser plutôt sur leur bouche que de leur fournir un porte-voix. Il en va exactement de même que pour la parole des femmes. La meilleure manière de l'entendre, ce n'est pas de s'essayer à la répéter. C'est d'écouter.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 25 juillet 2018 08 h 12

      "Tant que les premiers concernés n'ont pas été en mesure d'inscrire par eux-mêmes leur propre récit dans le champ culturel,... toute main tendue vers eux est à risque de se poser plutôt sur leur bouche que de leur fournir un porte-voix."

      Monsieur Maltais-Desjardins, une des caractéristiques qui définit l'oppression est que les opprimés ne sont souvent pas en mesure de s'exprimer par eux-mêmes parce leurs oppresseurs les en empêchent ou parce qu'ils n'ont pas eux-mêmes la capacité de faire entendre convenablement leur voix. D'autres se doivent alors de le faire à leur place, au risque de le faire imparfaitement, sinon jamais les choses n'avanceront. L'Histoire a souvent prouvé que les gens extérieurs à un milieu sont davantage en mesure de décrire ce dernier plus adéquatement que ceux issus du milieu lui-même. C'est le phénomène des "Lettres persanes" de Montesquieu.

      Aux États-Unis, si Abraham Lincoln et les abolitionnistes ne s'étaient pas levés pour parler au nom des Noirs et exiger la fin de l'esclavagisme, ces derniers seraient encore aujourd'hui en train de travailler dans les champs de coton.

      Vous dites que l'enfer est pavé de bonnes intentions. Je vous répondrai que le mieux est l'ennemi du bien.

    • Hélène Paulette - Abonnée 25 juillet 2018 09 h 07

      ÈIl y a une différence entre l'écoute et l'aplatventrisme, monsieur Maltais Desjardins.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 juillet 2018 09 h 25

      Qui est-ce qui limite leur propre discours dans le champ culturel M. Desjardins? S’ils ont des acteurs assez expérimentés, des producteurs et des réalisateurs, qu’est-ce qui les empêche à produire leur récit? Ce n’est certainement pas en s’immisçant dans la création des autres qu’ils auront le résultat voulu. Toute cette controverse de l’appropriation culturelle, qui est un euphémisme en passant, se déroule dans le monde des arts où la création est de mise. Si le discours est bon, les gens écouteront. Si le discours ne répond pas aux attentes de divertissement pour ceux qui ont payé pour voir le spectacle, la censure démocratique sera brutale et directe. Personne n’ira voir le spectacle. Pas besoin a priori, de censure raciale ou ethnique.

      Mais ne pensez-vous pas qu’il serait mieux pour ses groupes d’investir les secteurs clés qui forgent une nation comme celui de la scène économique, éducationnelle, politique et enfin, la plus importante, celle des sciences et des technologies? Ne pensez-vous pas que leur invisibilité dans l’espace public ou sur la scène est secondaire à la vraie place qu’ils devraient occuper en société? Pensez-vous que pour un Noir américain, c’est plus important de se faire repêcher par une équipe de sport professionnelle que de s’éduquer? Idem pour les Autochtones dans le domaine des arts. La 4e révolution industrielle sera sans merci pour ceux qui n’ont pas les connaissances ou les compétences.

    • Jacques Lamarche - Abonné 25 juillet 2018 09 h 49

      M. Lepage a beaucoup lu et écouté avant de parler, avant de produire une oeuvre magistrale sur la misère des autres, qu'il partage pleinement! Aurait-il fait preuve de plus d'humanité en se taisant sur les douleurs de l'esclavagisme? Que de bla-bla-bla pour défendre l'indéfendable?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 25 juillet 2018 10 h 19

      Vous avez tout à fait raison, monsieur Morin. Je suis persuadé que Mnouchkine, Lepage et Bonifassi sont animés par une authentique compassion. Si ce n'était pas clair, je précise qu'ils n'ont pas à respecter de quotas, qu'ils n'ont pas de permissions à demander. En revanche, je crois aussi qu'on ne peut pas invoquer le privilège de l'artiste à l'encontre de ceux qui questionnent la justesse des moyens qu'ils mettent au service de ces nobles fins : ils le font eux-mêmes.

  • Gaétan Dostie - Abonné 25 juillet 2018 07 h 08

    Merci M. Mangel

    Que c'est tordu et malhonnête vos commentaires M. Maltais Desjardins. Tous vos commentaires sont des distorsions, des négations de la réalité. Vous seriez en service commandé pour nier les évidences que je passerais, mais toujours vous déformez, détruisez un argumentaire impeccable, généreux. Vous êtes l'enfer dans cette polémique odieuse!

    M.Alberto Manguel dit enfin le vrai dilemne: créer n'est pas l'asservissement mais la liberté. Merci à Robert Lepage de se tenir debout!
    Nous sommes avec vous!

    Gaëtan Dostie
    Médiathèque littéraire

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 25 juillet 2018 10 h 08

      Dilemme : Alternative contenant deux propositions contraires ou contradictoires et toutes deux insatisfaisantes entre lesquelles on est mis en demeure de choisir.
      Cruel dilemme.

      Il y aurait donc à choisir entre asservissement et liberté, les deux étant également insatisfaisants... Heureusement, ce n'est pas ce que dit monsieur Manguel, avec qui je suis plutôt d'accord. De même qu'avec monsieur Lepage, qui est tout à fait conscient des défis que comporte son type de travail.

  • Raynald Rouette - Abonné 25 juillet 2018 07 h 26

    Bravo!


    Un texte qui a le mérite d’être clair.