La fabrication de l’humain

L’excellent article de Pauline Gravel sur les cerveaux artificiels (Le Devoir, 19 mai), très instructif, met aussi en lumière deux tendances préoccupantes chez les chercheurs qui ont pour effet d’intérioriser une conception réductionniste de l’être humain.

La première est de mettre sur un pied d’égalité le modèle et l’organisme, comme si, par exemple, la « carte » et le « territoire » étaient interchangeables. Ainsi peut-on affirmer « scientifiquement » qu’un modèle de cerveau, qui sert utilement à étudier ses fonctions réelles, peut avoir toutes les propriétés du cerveau et qu’il pourrait être doté, un jour, fût-il encore très lointain, de conscience. Ce travers est tributaire d’une conception mécaniciste de l’humain, conçu comme assemblage de pièces détachées. Comme si, par ailleurs, c’était le « cerveau », isolé de l’ensemble du corps, qui était doté de conscience, et non l’être humain comme tel. Cette vision qui permet aux chercheurs de se fabriquer des chimères à des fins de recherche déteint malheureusement sur leur conception de la vie. Le problème c’est que cette vision mécaniciste du vivant s’impose de plus en plus comme allant de soi dans notre société, par l’entremise des médias qui s’en font le relais.

L’autre travers de chercheurs, que met en scène l’article de Pauline Gravel, c’est l’emploi récurrent chez eux de l’effet d’annonce. On le voit autant dans le domaine biologique ici abordé que dans le domaine de l’intelligence artificielle — dans lequel a lieu aussi la réduction du modèle au réel, l’intelligence étant réduite au fonctionnement d’un ordinateur. Les chercheurs, de plus en plus, ont recours à des anticipations futuristes. Celles-ci se drapent de l’aura de la science alors qu’on est totalement dans l’ordre de l’imagination. La science-fiction prend le relais de la science. Ce procédé a plusieurs fonctions. Il suscite l’émerveillement, et notamment des financeurs, incités à délier les cordons de la bourse. Cet effet d’annonce peut aussi avoir une fonction idéologique : celle de façonner le présent, en imposant une conception du vivant, de l’humain tout à fait adaptée aux intérêts de forces technofinancières qui rêvent de modeler l’humain à leurs convenances, et à leurs fantasmes.

5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 mai 2018 02 h 58

    L'oligarchie, ça suffit!

    Monsieur Jean-Claude Ravet a raison. Les pouvoirs financiers n'arrêtent pas de commercialiser chaque aspect de notre vie même au point de façonner l'être humain pour se conformer à leur volonté. Il faudrait arrêter l'expérimentation pseudo-scientifique pour manipuler les humains à plaire à l'oligarchie.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 29 mai 2018 07 h 55

    … pitonner ?!?

    « La science-fiction prend le relais de la science. » (Jean-Claude Ravet, Rédacteur en chef, revue Relations)

    Si, de ce genre de relais, il est possible de « fabriquer » de l’ « humain », pourquoi le décrier ?

    Tant s’en faut qu’adviendrait l’impossible, l’important demeure d’observer que ni la science ni la science-fiction, ni même le monde des mythologies et des religions, n’ont, jusqu’à jour, réussi à modeler-réaliser cet « humain », de le rendre conscient de, intelligent de et, surtout, de l’éterniser!

    En attendant que l’impossible se concrétise et tenant compte d’un actuel quelconque rêve d’émancipation « scientifique », espère-t-on, silencieusement ?, que, d’ici quelques siècles à venir sans doute, se dévoile-profile un « robot » capable de sentiments, d’émotions, de consciences, d’intelligences, d’interactivités-relations ou d’humanités ?

    Un « robot humain », comme facile à diriger, orienter et …

    … pitonner ?!? – 29 mai 2018 -

  • Brian Monast - Abonné 29 mai 2018 08 h 03

    Modèles ou échantillons du réel ?

    Monsieur Ravet, vous utilisez une image qui représente bien le gouffre entre le réel et notre modèle du réel : la carte du territoire et le territoire même.

    Cela étant dit, le problème devant lequel nous porte l’article de Pauline Gravel ne me semble pas être celui « de mettre sur un pied d’égalité le modèle et l’organisme ».

    Car les « cerveaux artificiels » dont il est questions, s’ils sont effectivement des « artifices », au sens exact de la lettre, ne sont tout de même pas des créations humains. Ce sont des manipulations humaines de la chair ou de la vie humaine, et non pas des modèles de la vie, à proprement parler.

    La chose n’est pas moins inquiétante et votre brève réflexion ne s’en trouve pas moins percutante.

    Merci.

  • Bernard Terreault - Abonné 29 mai 2018 08 h 56

    Question philosophique irrésolue, et probablement irrésoluble !

    Pour un point de vue expert sur la question lisez l'éminent psychologue, neurologue (et mathématicien) Stanislas Dehaene, par exemple son livre "Conciousness and the Brain". On y apprend des choses ahurissantes et très détaillées sur les liens entre les signaux électrochimiques qui se propagent dans les quelques 100 milliards (!) de neurones et les phénomènes aussi bien conscients qu'inconscients. Il démontre clairement que des simples excitations électriques produisent des sensations et même des pensées artificielles impossibles à distinguer des "vraies" par les sujets. Mais "Y a-t-il une âme? Comment un signal électrique produit-il une sensation consciente" sont des questions philosophiques que tous les penseurs ont posé mais jamais pu résoudre de façon convaincante.

  • Cyril Dionne - Abonné 29 mai 2018 09 h 48

    Juste pour dire...

    Le cerveau humain n’est qu’un algorithme composé de cellules ayant à la base les quatre acides animés, soit l’adénine, la thymine, la guanine et la cytosine. Or pour l’instant, l’intelligence artificielle repose et compose sur une base binaire (0, 1) et non pas sur une base quatre (0, 1, 2, 3) pour les cellules. Mais avec l’avènement des ordinateurs quantiques (qubit), on pourra peut-être dans le futur, composer et programmer des entités informatiques (cerveaux) sur une base de huit qui deviendront une « singularité ». N’en déplaise à tous ceux qui ne voient pas d’un bon œil l’intelligence artificielle, ce n’est pas une conception réductionniste de l’être humain, mais plutôt son évolution naturelle.