Comparer Poutine et Rajoy

Ce 30 décembre, la Cour suprême russe a bien docilement rendu à Vladimir Poutine le service qu’il attendait d’elle. Alexeï Navalny, charismatique opposant au président de la Russie, ne pourra poser sa candidature à la prochaine élection, comme l’avait d’abord décrété la Commission électorale, elle aussi à la solde du Kremlin. Le populaire Navalny proteste en arguant la « fabrication » de la condamnation judiciaire pour détournement de fonds sur laquelle se base la Commission électorale, ce qui ressemble énormément au sort réservé à l’ex-magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski en 2005, puis en 2014. Lui aussi jeté en prison par le même Poutine, l’aspirant président Khodorkovski avait subi non pas un mais deux procès très controversés pour fraude fiscale, ce qu’avait chaque fois condamné l’Union européenne (UE).

Dès l’exclusion de Navalny par la Commission électorale, l’UE a déploré à bon droit l’instrumentalisation des institutions de l’État russe pour éliminer des adversaires politiques. Mais en Espagne, n’est-ce pas exactement ce dont use présentement le gouvernement de Mariano Rajoy contre ses opposants catalans ?

Ce même 30 décembre, le président catalan destitué Carles Puigdemont a réclamé que Madrid reconnaisse le verdict des urnes qui ont reconduit la majorité parlementaire des indépendantistes et qu’il négocie avec eux. Le premier ministre espagnol a plutôt raillé l’hypothèse voulant que Puigdemont exerce la présidence catalane depuis Bruxelles. Mais si Puigdemont et quatre de ses ministres en exil se présentent au parlement catalan pour y être investis, ils seront arrêtés, puis accusés de rébellion et de sédition. Cela porterait à 28 le nombre d’élus, de hauts fonctionnaires et de dirigeants indépendantistes ainsi accusés. Parmi eux, 10 ont été emprisonnés, dont 4 qui le sont toujours. Mais d’aucuns jugent frivoles ces accusations de sédition et de rébellion contre le très pacifique mouvement indépendantiste catalan. En février dernier, un tribunal espagnol a aussi rendu l’ex-président catalan Artur Mas et deux de ses ministres inéligibles pendant deux ans à occuper toute fonction élue, pour avoir organisé la pourtant symbolique consultation du 9 novembre 2014 sur l’indépendance.

Alors, messieurs dames les chefs d’État de l’UE, ne croyez-vous pas que vous risquez de regretter un jour d’avoir tant fermé les yeux sur les méthodes Rajoy à forte inspiration poutinesque ?

8 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 3 janvier 2018 05 h 06

    Le silence de la France est encore plus décevant!

    Le comportement de l'Espagne envers les élus - démocratiquement - de la Catalagne souverainiste bafoue le droit fondamental des peuples à disposer d'eux-mêmes! L'Union européenne, qui se tait, est complice d'un manquement grave au droit international! La faute de la France n'en est pas moins grave parce que toute l'Europe en est également coupable!

    Il y a pire!

    Manuel Macron et son gouvernement font preuve d'un manque de sensibilité et de solidarité envers le Québec dans la mesure où celui-ci lutte toujours pour s'émanciper. Ils laissent entendre qu'ils pourraient rester sourds et muets si Ottawa décidait de jouer plus dur que jamais! Ou dans l'éventualité où le Québec du Canada se libérait!!!

    • Claude Bariteau - Abonné 3 janvier 2018 09 h 46

      Le président Macron plaide pour un renforcement de l'UE, ce qui implique l'aval des États membres.

      Malgré cet horizon, il est intervenu en Pologne pour critiquer un virage qui modifiait les règles de la division des pouvoirs.

      Pourquoi est-il demeuré silencieux après les décisions du gouvernement Rajoy ? La réponse est dans la position de la Cour suprême espagnole basée sur une constitution proclamant l'unité du pays. Implicitement s'y retrouve le rejet d'un référendum défiant cette unité au nom du droit des peuples à l'autodétermination externe.

      Légalement, le gouvernement espagnol pouvait agir comme il le fit devant un parlement qui chercha un appui populaire pour déclarer l'indépendance de la Catalogne.

      Or, il l'a fait après qu'eut été discrédité le référendum. Ce faisant, le parlement Catalan posait des questions aux démocraties occidentales.

      Le gouvernement espagnol pouvait-il procéder de cette façon ? La réponse est oui. Est-ce des États indépendants associés à ce gouvernement peuvent intervenir sur la base de leur association ? Là, la réponse est plus complexe si, dans l'entente qui les associe, il n'en est pas fait mention.

      Sans une telle mention, un membre qui oserait discréditer l'Espagne serait rappeler à l'ordre. Là se trouve l'explication du silence de la France.

      Cela dit, on ne peut pas présumer que la France se comporterait de la même façon si le Canada agissait comme l'Espagne, parce que la constitution canadienne de 1982, si elle renforce l'unité du Canada, ne rend pas illégale la sortie d'une entité provinciale même si furent ajoutées des contraintes pour la rendre difficile.

      Sous cet angle, le modèle découlant de l'entente entre l'Écosse et la Grande-Bretagne pourrait être revendiqué par le gouvernement du Québec. Un refus du Canada ouvrirait alors la porte à une démarche initialement prisée par la Catalogne : une élection décisionnelle à double majorité reconnue par des spécialites en la matière.

    • Raymond Labelle - Abonné 3 janvier 2018 12 h 50

      Les autorités françaises pensent sans doute aussi à l'indivisibilité de la République, craignant des précédents en Europe qui, de leur point de vue, seraient fâcheux.

      Les premiers mots de la Constitution de la République française sont:

      "La France est une République indivisible (...)"

      Par exemple, dans sa décision relative au statut de la Corse du 9 mai 1991, le Conseil constitutionnel considère que la reconnaissance d'un peuple corse, composante du peuple français, est contraire à l'article premier de la Constitution de 1958. Une telle reconnaissance, et comme composante du peuple français encore, c'était déjà trop pour le Conseil. Imaginez un référendum sur la sécession.

    • Raymond Labelle - Abonné 3 janvier 2018 15 h 34

      En fait, les autorités françaises ne sont pas silencieuses à propos de la Catalogne.

      Le 11 octobre, à peine 10 jours après le référendum , Emmanuel Macron « dénonce « l’égoïsme économique » des indépendantistes » catalans (voir : http://www.ledevoir.com/international/europe/51004 )

      Tiré d’un article du 27 octobre :

      « J’ai un interlocuteur en Espagne, c’est le premier ministre Rajoy […] Il y a un État de droit en Espagne, avec des règles constitutionnelles. Il veut les faire respecter et il a mon plein soutien », a affirmé le président Emmanuel Macron, qui a par ailleurs réitéré que la crise catalane était un « sujet intérieur » à l’Espagne.

      La France « ne reconnaît pas la déclaration d’indépendance que le parlement catalan vient d’adopter », a déclaré pour sa part le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. « La constitution de l’Espagne doit être respectée. C’est donc dans ce cadre, qui est celui de l’État de droit, que la question de la Catalogne doit être envisagée ». » (Voir : http://www.ledevoir.com/international/europe/51150 )

      D’un article du 6 octobre, à peine 5 jours après le référendum.

      « L’instabilité dans cette région grande comme la Belgique alarme tous les Espagnols, mais aussi l’Europe. « Défaire l’Espagne, c’est-à-dire un Etat-nation […], c’est défaire l’Europe. Et si on ouvre la boîte de Pandore, demain c’est le Pays basque, et après c’est le Pays basque français, et après c’est l’Italie du Nord, et après c’est la guerre », a estimé sur BFMTV l’ancien premier ministre français Manuel Valls, originaire de Barcelone. » Bon, c’est un ancien PM, mais sans manifestation de désaccord par quiconque de l’actuel gouvernement. Voir : http://www.ledevoir.com/international/europe/50983

      Bon, j’arrête ici. Ça donne une i

  • Pierre Deschênes - Abonné 3 janvier 2018 06 h 38

    Questions d’un néophyte

    Néophyte en la matière, je m’interroge à savoir si les statuts de sédition et de rébellion, voire de (haute) trahison, sont inscrits noir sur blanc dans la constitution espagnole, donnant ainsi des pouvoirs légitimes d’accusations et de poursuites au président? On ne pourrait croire que celui-ci aurait le pouvoir d’inventer pareils motifs et encore moins que les cours de justice espagnoles se baseraient sur du vent pour donner suite à des accusations politiques. En cette même matière, on en vient à s’interroger sur les réels pouvoirs du gouvernement canadien et sur les prescriptions constitutionnelles avenant une éventuelle volonté ou déclaration de sécession du Québec.

  • Michel Lebel - Abonné 3 janvier 2018 07 h 06

    Ne pas comparer

    On ne peut comparer Rajoy et Poutine, le premier est un politique démocrate que l'on peut certes contester, le second est un oligarque despote. De plus, et c'est essentiel, l'Espagne est un État de droit, pas la Russie. Ce qui ne veut pas dire que j'appouve pour autant la méthode Rajoy pour traiter de la question catalane.

    M.L.

  • Michel Blondin - Abonné 3 janvier 2018 10 h 54

    Le problème est politique. Abus de pouvoir des hommes d'États.

    Le droit des peuples de décider de son avenir est le fondement de l'ONU autant que la souveraineté des États membres.

    L'ONU, la CE et les États membres ambitionnent sur leurs pouvoirs. La répression sourde est immoral. L'équilibre n'est plus et les fondements de la démocratie vacillent.

    Le problème est égoïstement politique. Le temps des barbaries de l'homme est à quelques pas d'époque. Faut-il encore que ces peuples emploient la force et la guerre pour se faire entendre? L'ONU doit changer de siècle -la complicité et la complaisance sont vu et su de partout.

    Il faut remettre ces questions et en question l'ONU dans ses fondements pour que la négociation soit au cœur du processus.

    • Pierre Robineault - Abonné 3 janvier 2018 13 h 45

      La preuve en est, de ce que vous dites, qu'absolument toutes les nations s'en limitent à un rôle d'observateur très discret et presque muet devant, pire encore, le comportement du turc Erdogan.