Narrer, c’est créer

Le texte de Sylvie Logean, « Humaniser les médecins par la littérature », paru le samedi 2 décembre, texte qui recueille les propos du professeur Wenger, est très intéressant. Je soutiens tout à fait cette approche. Je veux toutefois m’attarder ici à la question de la médecine narrative, évoquée à la fin de l’article. En première approximation, je veux bien me rallier au fait qu’il s’agit de laisser la parole au patient, de le laisser raconter son histoire que le médecin aura pour tâche d’interpréter, de traduire en un cas médical. Se créera ainsi un récit commun, un récit partagé. Je veux maintenant aller au-delà de cette première approximation, car l’essentiel de la narration n’est pas là.

La narration est ce qui nous permet de découvrir ce que nous sommes vraiment. Chacun croit se connaître, mais en réalité nul ne se connaît vraiment. C’est en se racontant que l’on découvre ce que l’on est, au-delà de ce que l’on croit superficiellement être. En se racontant, on naît et renaît, on se crée. « Narrer, c’est créer ». Narrer son histoire au médecin disposé à l’écouter permet de prendre une distance par rapport à ce que l’on croit être, distance nécessaire pour y voir cet autre soi-même que nous ne connaissons pas. C’est l’interprétation que je donne à l’expression, chère au philosophe Paul Ricoeur, « soi-même comme un autre », un autre à créer.

Le médecin qui écoute son patient ne fait donc pas un simple acte d’audition ; il pose un acte catalyseur de création. D’ailleurs, la maladie elle-même est souvent une occasion de recréation de soi-même. Lorsque la narration s’ajoute, le potentiel créatif s’en trouve décuplé. Je crois que c’est là que se trouve le vrai comportement éthique du médecin. Aristote, « l’inventeur » de l’éthique, disait que le sage est celui qui a l’intelligence d’écouter.

3 commentaires
  • Sylvie Rochon - Abonné 19 décembre 2017 08 h 48

    Narration et double responsabilité

    J'aime bien votre texte. S'il est souhaitable que la médecine s'humanise davantage, il l'est tout autant, sinon plus, que chacun d'entre nous comprenne l'importance de prendre soin de son capital santé.

  • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2017 13 h 05

    Devenir sujet de vie plutôt qu'objet de soins- Jean-François Malherbe


    Ce qui peut être intéressant aussi avec la narration de son histoire personnelle, dans le contexte de la psychothérapie par exemple, c'est de demander à la personne souffrante d'essayer de développer une autre version du récit d'une situation douloureuse qu'elle raconte en s'efforçant de se placer du point de vue de l'autre ou des autres personnes impliquées. Ça forge l'empathie à la fois envers les autres et envers soi-même.

    Et pour appuyer le propos de monsieur Voyer, je fais appel à feu Jean-François Malherbe, philosophe éthicien, qui a développé une profonde réflexion sur le thème de «l’humain sujet de vie plutôt qu’objet de soins» et que monsieur Voyer a peut-être déjà rencontré.

    Cet extrait d’une conférence sur l’entraide syndicale organisée par la FTQ en 2007 complète bien l’idée de ce texte :

    «Un jour, il y a un journaliste qui a demandé à une très grande philosophe, une dame du 20e siècle, qui est morte à New York en 1975, et qui s’appelait Hannah Arendt. Ce journaliste lui a demandé : « Madame, pour vous qu’est-ce que c’est qu’une vie réussie? », belle question. Et Hannah Arendt a répondu ceci, une superbe réponse, écoutez parce qu’elle est subtile : « Un humain commence à réussir sa vie quand en plus d’être l’acteur du scénario de sa vie, il commence à être l’auteur de ce scénario».

    Marc Therrien

  • René Pigeon - Abonné 19 décembre 2017 16 h 11

    Les groupes d’écoute et de parole pour les hommes

    « La narration est ce qui nous permet de découvrir ce que nous sommes vraiment. Chacun croit se connaître, mais en réalité nul ne se connaît vraiment. C’est en se racontant que l’on découvre ce que l’on est, au-delà de ce que l’on croit superficiellement être. En se racontant, on naît et renaît, on se crée. « Narrer, c’est créer ». Narrer son histoire au médecin disposé à l’écouter permet de prendre une distance par rapport à ce que l’on croit être, distance nécessaire pour y voir cet autre soi-même que nous ne connaissons pas. … le sage est celui qui a l’intelligence d’écouter » disait Aristote.

    Le Réseau Hommes Québec réunit les hommes en petits groupes de parole et d’écoute qui leur créent les conditions propices pour vivre des échanges qui ont des points en commun avecla narration du patient et l’écoute du médecin tel que relaté par le professeur Voyer : « Narrer son histoire (son vécu) au médecin (aux autres hommes participant au groupe, à tour de rôle) disposé(s) à l’écouter permet de prendre une distance par rapport à ce que l’on croit être, distance nécessaire pour y voir cet autre soi-même que nous ne connaissons pas. »

    Les hommes membres du RHQ se réunissent en groupes d’écoute et de parole pour partager leurs émotions et ressentis qu’ils expriment ou ressentent et rarement et difficilement.

    Je vous remercie de votre texte instructif.

    René Pigeon, membre et animateur bénévole du Réseau Hommes Québec (RHQ).