Chronique du bonjour-«hi» ordinaire

Visite récente au centre Rockland, où le bonjour-hi est systématique lorsque le premier contact ne se fait pas qu’en anglais. À l’évidence, un employé qui y aborderait les clients en disant simplement « bonjour » ne ferait pas son travail correctement.

Après quelques pas dans le centre commercial, un vendeur nous interpelle, du seuil de sa boutique, en nous tendant un nanan quelconque : « Hi there ! » nous lance-t-il. Je lui réponds spontanément, poliment et jovialement : « Bonjour ! » Son visage s’effondre instantanément. L’air décontenancé, puis hagard, il détourne le regard et ne m’adressera plus la parole. Retrait du nanan, aussi. Bon. Continuons. Let’s move on.

Quelques bonjour-hi plus tard, nous entrons dans un magasin de chaussures bien connu, car je dois y rapporter un article. La caissière me reçoit : « May I help you ? » Je lui explique mon affaire en français, toujours jovialement et poliment. Immédiatement, elle prend cette expression si familière qui me fait l’effet, au pire, d’un gros « ark » bien senti ou, au mieux, d’être devant quelqu’un qui se dit : « Merde, en voilà un de cette ethnie-là. Il faut que je me watche, ils peuvent être susceptibles. » Mais je surinterprète sans doute. Ou pas.

Elle explique à son tour mon affaire à sa gérante, qui est arrivée entre-temps. Elle le fait en anglais. Il faut parler en anglais à la gérante, semble-t-il, ce que je ferai moi aussi, je l’avoue humblement. Un moment donné, on veut être bien compris et niaiser là le moins longtemps possible. Le magasinage, ce n’est pas vraiment mon truc. Le règlement de litiges en traduction simultanée, encore moins.

Après avoir quitté ce temple de la consommation en anglais, nous passons brièvement chez IKEA. C’est bonjour-hi à fond là aussi, même sous les couleurs de la Suède. Qu’à cela ne tienne, nous achetons un joli cactus sous un ciel d’affiches bilingues. Le géant du meuble en pièces détachées aime bien les peuples en pièces détachées, j’imagine. Merci-thank you, à la prochaine chicane — to the next chickane.

Nous arrivons ensuite à cette excellente épicerie du Plateau, dont les employés sont tellement bilingues que le comptoir les appelle en deux langues : « Jules, à l’avant s’il vous plaît. Jules, to the front please. » À moins qu’on ne tienne beaucoup à ce que toute la clientèle sache que Jules vient d’être appelé en avant/to the front ? Ou peut-être veut-on nous donner un cours de bélingue gratis ? En tout cas. Toujours stupéfiant. Oh ! Nous allions oublier le poissonnier ! Allez hop, au marché Jean-Talon. Le monsieur nous bonjour-hi en pleine gueule là encore ; de quoi nous fish le cafard. Mais bon, il est bien sympa (le monsieur, pas le cafard), alors nous sortons de là avec le sourire, pratiquant de notre mieux l’amnésie quotidienne et salvatrice qui fait de milliers de Montréalais comme nous des minoritaires bienheureux.

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23 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 9 août 2017 07 h 28

    Qui a donné l'ordre?

    «À l’évidence, un employé qui y aborderait les clients en disant simplement « bonjour » ne ferait pas son travail correctement.» ( Nic Payne)

    Au centre-ville de Montréal je me suis permis de faire remarquer à une serveuse de restaurant et à une caissière d'une pharmacie que le «hi» n'est pas nécessaire parce que le français est la langue commune du Québec. Je le leur ai fait remarquer sans agressivité.

    Dans le premier cas, je me suis fait dire par un francophone qui m'a entendu que le «hi» était nécessaire parce qu' il y a des anglophones au Québec et que leur langue doit être respectée.

    Je ne vous dirai pas ce que j'ai répondu parce que ce n'était pas très gentil mais j'étais évidemement furieux à cause de la réaction de cet individu. La serveuse elle-même s'est sentie toute mal.

    Dans l'autre cas, la caissière m' a regardé froidement et n'a rien dit. J'ai pu voir par la suite qu'elle a continué à dire »hi» «bonjour» comme si rien n'était. Elle a semblé totalement indifférente à ce que je lui ai dit.

    La question que je me pose est la suivante : Qui a donné ordre à tous ces employés de dire Hi- Bonjour et Hi en premier bien sûr?

    Ce n'est pas aux employés qu'il faut s'en prendre mais comme on ne sait pas qui a donné l'ordre on ne sait pas à qui s' adresser.

    Serait-ce le gouvernement Couillard lui-même qui serait à l'origine de cet ordre? Ou encore le maire Coderre? Il serait important de le savoir pour que nous puissions défendre notre point de vue sur la question.

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 9 août 2017 09 h 14

      Je serais heureuse d'attribuer à ces deux politiciens insignifiants la responsabilité de l'anglicisation de Montréal mais en réalité, les responsables sont le client qui vous a répondu qu'il faut protéger les droits des anglophones et tous ceux qui comme lui estiment que le Québec doit oublier son identité pour se plier aux diktats de la mondialisation. Si les clients étaient plus nombreux à s'insurger comme vous l'avez fait, les commerces s'adapteraient à la situation pour ne pas perdre leur clientèle.

    • Robert Beauchamp - Abonné 9 août 2017 12 h 11

      Ce bilinguisme formaté n'a rien à voir avec la mondialisation. C'est l'annonce claire dù'un mépris inconscient ou commandé à la faveur d'un bénéfice que l'on ne veut pas rater au cas où un anglo serait indisposé à se faire dire ''bonjour''.

    • Jean Lapointe - Abonné 9 août 2017 12 h 59

      Oui nous avons un rôle à jouer en tant que consommateurs mais pour moi ce n'est pas suffisant.

      Il faut plus que cela. Il faut une loi importante; la loi qui fera du Québec un pays indépendant de langue française.

      Il ne nous revient pas uniquement à nous de tenter de remédier à une situation qui nous est défavorable en tant que francophones fiers de l'être. C'est s'illusionner complètement et ne pas vouloir voir la source du problème.

      C'est un problème politique. Les efforts individuels ne sont pas suffisants d'après moi.

  • Michel Bouchard - Abonné 9 août 2017 08 h 25

    Tout simplement....

    ne pas encourager le commerçant qui veut nous vendre le produit et sortir de la boutique. Je le fais souvent tout en lui indiquant de pas être intéressé( en français).

    • Bernard Terreault - Abonné 9 août 2017 08 h 32

      Voilà la bonne réponse! C'est certainement ce que je ferai si ça m'arrive dans mon quartier de banlieue ou au centre-ville.

    • Hélène Paulette - Abonnée 9 août 2017 09 h 30

      Tout à fait... Acheter, c'est voter!

    • Carole Gamache - Abonnée 9 août 2017 10 h 31

      Quand on m'aborde en anglais ou en "bilingue", je réponds "j'ai tu d'l'air d'une anglaise" et je quitte le magasin. Ça a le double avantage de réduire ma consommation et de me donner un petit coup d'adrénaline.

    • Pierre Robineault - Abonné 9 août 2017 12 h 46

      Il faut au contraire enchaîner. Par exemple en répondant "Bonjour-Hi", "Je voudrais-I would like", "acheter-buy", "une paire-a pair" "de of" "souiers-shoes". En ce domaine, que vive la dérision!

  • Michel Lebel - Abonné 9 août 2017 09 h 44

    De la question linguistique...


    Les pratiques linguistiques dans les mieux bilingues ou multilingues, rien de plus difficile à traiter et réglementer dans un régime démocratique. Ici c'est l'usage,la facilité, qui l'emporte finalement. La loi peut changer les choses, mais seulement jusqu'à un certain point. En dictature, c'est tout autre chose et la pratique linguistique peut devenir assez facilement uniforme.

    Au Québec, c'est essentiellement à Montréal que le problème se pose et pas dans un petit village comme Entrelacs! À Montréal, le problème est politique et culturel. Si la population en général comprenait mieux la situation du fait français, minoritaire au Canada et en Amérique du nord, si elle aimait mieux la langue et la culture d'expression française, si elle connaisait mieux l'histoire du Canada et du Québec, si elle aimait mieux le Québec, avec ses forces et ses faiblesses, elle comprendrait qu'il faut respecter et bien parler la langue première du Québec. De fait, tout est ici question d'éducation et de culture.

    Quant aux acteurs politiques, ils doivent faire ce que doit, soit surtout avoir une politique très active, constante et omniprésente de défense et promotion de la langue et culture française. L'État québécois fait beaucoup trop peu et c'est fort désolant.

    La souveraineté pourrait peut-être changer radicalement les choses. Mais il y aurait, à tous points de vue, un prix lourd à payer pour ce faire, il ne faut pas se faire d'illusions. Mais les Québécois sont-ils prêts à payer ce prix? Je ne le crois pas, pour une grande majorité.

    Michel Lebel

    • Michel Blondin - Abonné 9 août 2017 11 h 03

      En prenant le pas de ce raisonnement, l’achat d’une maison se fait généralement avec l’aide d’un lourd fardeau qui grève la propriété sur plusieurs années. Toutes choses étant égales, il ne faudrait pas l’acheter et demeurer locataire?
      Avec égards, nier dans les faits de la force de notre économie que nous serions au 21e rang du PIB ou dans le premier quintile des pays les plus riches de la planète est par Toutatis un mouvement de l’esprit empli de doute.

      Pour ma part, si les Britanniques d’antan, les Anglos canadiens et les fédéralistes du Québec ne veulent pas se départir du Québec et de sa dette de péréquations, pour y être maître de chez lui, c’est qu’il doit y avoir quelques richesses cachées. Pourquoi nous retenir tout en tentant de nous assimiler depuis plus de 240 ans?

      Aussi, je n’ai pas à négocier ce qui m’appartient: ma liberté de choisir mon pays et mes amours.
      Bonne journée.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 août 2017 13 h 15

      Si vous entendez par prix a payer trop lourd le fait qu'on envoie
      50 milliards a Ottawa et qu'ils nous retourne 12 en péréquation en s'en plaignant sans compter ce qu'il subventionne en Ontario et Alberta et qu'il nous laisse" poireauter au Québec.
      La colonisation continue en grande...

    • Jean-Charles Morin - Abonné 9 août 2017 14 h 06

      En fait, dans ce bas monde, il y a un prix pour tout, même pour rester dans le Canada, pays maintenant anglophone à plus de 80%.

      Et le prix pour y rester est, culturellement parlant, tout à fait hors de nos modestes moyens. C'est clair depuis longtemps pour bien des gens, sauf pour ceux qui s'entêtent à ne rien voir, bien entendu.

    • Michel Lebel - Abonné 9 août 2017 20 h 41

      @ MM. Grisé et Morin,


      Je dis simplement que faire du Québec un État souverain unilingue de langue française aurait un coût économique et humain considérable. La souveraineté me paraît une chose possible, mais la majorité de la population du Québec ne veut pas de ce statut politique.

      M.L.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 août 2017 10 h 04

    Je m'en veux quand mon réflexe de colonisé refait surface

    et me fait répondre en anglais a ceux qui s'adressent a moi dans cette langue.
    J'envie les citoyens des régions et de la ville de Québec qui ignorent ce probleme mais
    qui néamoins plusieurs votent fédéralites (c'est leur droit) ignorant qu'a Montreal le
    francais diminue a vue d'oeil et par conséquent nient qu'ils sont aussi colonisés.
    Or il me semble évident que sans l'indépendance,nous sommes cuits.

  • Colette Pagé - Inscrite 9 août 2017 10 h 34

    Tristesse de la réalité !

    Cet article fort réaliste décrit fort bien le Montréal d'aujourd'hui. Et si rien n'est fait, cette débandade du français se poursuivra allégrement et atteindra tous les secteurs de la société.

    Mais comme le Mou attire le Mou et que les autorités politiques banalisent cette réalité la solution devra venir de l'engagement citoyen et de la promotion de la fierté de bien parler français.