Montréal, ville invisible

Nous sommes en 2017, c’est le 375e de Montréal et, bien que je devrais la célébrer, je réalise plutôt que, depuis quelques années, j’ai pris l’habitude d’habiter la ville comme si j’y étais une touriste. Ça me permet de me la réapproprier temporairement. Pas parce que je sens qu’elle m’échappe, mais parce que, pour peu que ça veuille dire quelque chose, je sens que n’y ai jamais appartenu. Enfin, jamais vraiment. Je n’ose pas dire que c’est « ma » ville. Elle ne m’appartient pas plus que je suis à elle. Ne sommes-nous pas tous que de passage ?

J’ai lu une anecdote fort intéressante, relayée par le réalisateur Krzysztof Kieslowski dans ses mémoires : un de ses amis était dans l’avion à côté d’un type qui racontait qu’il était fabricant de fenêtres. L’homme racontait qu’en Allemagne, sa terre d’origine, sa compagnie allait à merveille, il vendait des produits de qualité avec une garantie de cinquante ans. Fort de son succès, il décida que c’était temps d’aller percer aux États-Unis. Il proposa les mêmes produits, au même prix avec toujours une garantie de cinquante ans. Personne n’en voulait. Il baissa la garantie à vingt ans. Les ventes commençaient. Il rebaissa la garantie à dix ans, les fenêtres restant au même prix ; les ventes ont quadruplé. Pas bête, l’homme d’affaires s’apprêtait à diminuer sa garantie à cinq ans et à ouvrir une deuxième usine en sol américain. Sa théorie, à la suite de son expérience, était que, comparativement aux Européens, les Américains ne s’imaginent pas vivre cinquante ans au même endroit.

Dans mon cas, dix ans à Montréal et presque autant de déménagements. Pourquoi tant de mouvements ? Est-ce que ça m’a empêchée de m’y ancrer ?

Parfois, je m’installe seule en terrasse avec un livre et, dans ses moments en solitaire, je suis capable de m’extraire d’une réalité à une autre. Montréal m’apparaît alors un endroit où il fait bon vivre, car c’est le cas, j’en suis bien consciente. J’y habite sans y être. « Je est un autre », écrivait Rimbaud. J’entends les conversations des habitués autour de moi. Je ne suis que de passage.

Par l’intermédiaire de la correspondance, j’ai fantasmé la ville il y a quelques années. À travers les mots de cet homme, j’ai imaginé Montréal par ses yeux à lui et, déjà, elle me plaisait plus. Vivre la ville par procuration.

J’aimerais la voir comme Italo Calvino voyait ses villes invisibles : marquées par des émotions et des personnes en particulier. Voir ce qu’elle cache. J’aurais voulu m’y évader, m’y blottir. Y descendre. L’habiter. La vivre.