Charité et dépolitisation de la pauvreté

Si l’enfer est pavé de bonnes intentions comme le prétend le dicton, il serait possible d’en donner une illustration très concrète en affirmant que la pauvreté est pavée de charité. Car c’est malheureusement ce que la charité produit comme effet : maintenir l’état de fait dans lequel la pauvreté est une situation habituelle pour une bonne partie du genre humain.

Cela s’explique d’abord par le fait que la charité est porteuse d’une discrimination évidente : les bénéficiaires d’aide sont choisis par les personnes charitables. Or, cela a pour effet notable de faire surgir des critères de sélection particulièrement violents : la personne a-t-elle l’allure d’un « drogué », d’une alcoolique ou d’une prostituée ? Que va-t-elle faire avec cet argent ? Se le mettre dans les veines ou bien s’acheter à manger ? L’exposition au jugement d’autrui et l’apprentissage de l’humilité par l’humiliation font le quotidien des gens vivant en situation d’extrême pauvreté. La conséquence de cette discrimination est que les« bons pauvres » reçoivent la cagnotte, alors que ceux et celles qui ne correspondent pas à cet idéal ne reçoivent en guise de charité qu’une poignée de mépris.

Ensuite, ce qui discrédite la charité dans sa quête de résolution du problème de la pauvreté est sa façon de dépolitiser l’enjeu. Le fait d’écarter les intermédiaires étatiques au profit d’actes charitables individuels a pour effet de mettre en veille tout le questionnement sur la production sociale de la pauvreté. Pire, l’idéologie véhiculée par nombre de chantres de la charité serait celle des choix et du hasard : les pauvres seraient des personnes qui auraient fait de mauvais choix ou bien des personnes que le hasard aurait placées dans cette situation. Ce mirage du libre arbitre et le fait de voir la pauvreté comme autre chose qu’un choix social jouent pour beaucoup dans l’aveuglement face aux inégalités dans la répartition des richesses tant au niveau national qu’international.

Que l’on comprenne bien l’idée derrière le présent texte : il ne s’agit pas d’un plaidoyer encourageant à cesser les actes de charité. Au contraire, ceux-ci s’avèrent nécessaires pour faire face à l’urgence dans laquelle se trouve une bonne partie de l’humanité. Néanmoins, il faut savoir que ce n’est qu’une mesure provisoire largement insuffisante et qu’il est impératif de politiser l’enjeu de la pauvreté et des inégalités économiques. La pauvreté est un mal absurde au XXIe siècle.

10 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 17 juillet 2017 06 h 34

    … mal nécessaire ?

    « La pauvreté est un mal absurde au XXIe siècle. » (William Fortier, Sherbrooke)

    « Mal absurde » ou selon, il demeure possible d’observer que la pauvreté :

    A Fait vivre l’économie, le politique et le social, même les médias ;

    B Se pratique, sans choix et sans hasard, en dehors de certains interdits (« mendicité », « fouillement de poubelle » … .) qui, note-t-on, refusent sa présence ou qui la maintiennent « en vie », et ;

    C Réconforte la richesse de ou dans ses pauvretés !

    Pauvreté ? Mal absurde ou …

    … mal nécessaire ? - 17 juillet 2017 -

    • Jean-François Trottier - Abonné 17 juillet 2017 08 h 12

      La pauvreté n'est un mal nécessaire que si elle représente une valeur. Une valeur comptabilisable.

      Il ne faut jamais oublier que, sans la pauvreté, le pouvoir des riches est fortement amoindri. Plus la pauvreté est crasse, plus la rutilancer des riches ressort.
      Il serait stupide de calculer la richesse en dollars, ou tout autre titre connu : la stabilité est définitivement morte dans les années '70 quand Les USA ont libéré le cours de l'or, la dernière valeur stable qui existant alors.

      Ce qui reste, c'est le pauvre. Rien de plus stable : la personne qui vit à la limite du tolérable est la même, que ce soit aux Philippines, aux USA ou en Terre de Feu. Peu importe combien ça lui coûte chaque année, la correspondance est idéale, srutout si elle reste dans le flou du non-dit.

      Ainsi, maintenant on situe un riche selon son "nombre de pauvres". Ça nous fait environ 10 millions de pauvres pour Bill Gates, qui justement se targue de faire généreusement "oeuvre de charité". L'exemple n'est pas gratuit. Désolé.

      De quel droit décide-t-il seul de ceux qui pourront bénéficier de son aide ? Pourquoi ne remet-il pas cet argent directement à des organismes d'aide connus et reconnus ? Parce qu'il veut créer des winners. Bin quin.

      Et puis, ça parait tellement bien d'avoir sa propre fondation, hein...

      Hé oui, il ne suffit pas de valoir dix millions de pauvres, il faut aussi avoir une auréole de saint. ioupi.

      Alors, la pauvreté est un mal nécessaire en effet. Nécessaire à quelques-uns.

    • André Joyal - Abonné 17 juillet 2017 15 h 21

      @ Monsieur Trottier:«On est pauvres de ce que possèdent les riches » (Sartre)

  • François Beaulé - Abonné 17 juillet 2017 07 h 41

    La pauvreté, un choix social ?

    Moi qui croyais que c'était plutôt la conséquence du système économique capitaliste. La société serait-elle confondue avec l'économie par l'auteur ? Pour que la pauvreté soit le choix de la société, il faudrait que des alternatives soient proposées. Quelles sont-elles ?

    • Jean Jacques Roy - Abonné 17 juillet 2017 11 h 26

      Vous avez raison, dans un certain sens, Monsieur Beaulé... La pauvreté - dans une économie marchande - est conséquente du système de l'économie capitaliste.

      Par contre, Monsieur Fortier n'a pas tort non plus. Nous faisons parti d'un pays capitaliste riche, régi par un système démocratique dans lequel se perpétue différentes formes de précarité et de pauvreté. Et cet état de faits est attribuable à des choix politiques et fiscaux. Si, par exemple, le gouvernement d'une main octroie un milliard de dollars pour subventionner Bombardier et que l'autre il coupe des ressources pour les soins et services sociaux: c'est un choix politique. Pire encore, lorsque le pouvoir étatique continue de s'acharner à maintenir dans la MISÈRE économique les assisté.es sociaux.

      En fait, vous avez raison de laisser entendre que la pauvreté, tout comme la discrimination n'ont jamais été le choix des exploité.e, marqué.es dès la naissance par l'origine sociale, le genre et de l'appartenance familiale...

      Y a-t-il une ou des alternatives ? S'il y en a elle est ou elles sont entre les mains des citoyens et des citoyennes. Il dépend de ceux et celles-ci de trouver la voie politique pour former la majorité nécessaire, autour d'un programme conséquent, de prendre le pouvoir, de présenter et faire adopter les alternatives qui s'imposent.

    • Marc Therrien - Abonné 17 juillet 2017 18 h 00

      Il est dans l’intérêt de l’idéologie néolibérale capitaliste qu’on considère qu’il n’y a pas d’alternative. C’est sur le maintien de l’ordre établi que ses adeptes peuvent gagner en terrain et en richesse.

      Pour les plus pessimistes, comme entre autres, Chris Hedges (réf : « L’âge des démagogues » de Pierre-Luc Brisson), qui voit se développer un « capitalisme totalitaire qui s’incarne dans l’anonymat de l’État-entreprise », le maintien dans la pauvreté des plus faibles et des marginaux entraînera des sentiments de hargne et de colère croissants qui conduiront inévitablement à une hausse des actes de violence et servira à faire d’eux des boucs émissaires devenus ennemis intérieurs qui justifieront l’accroissement de mesures sécuritaires. Je le cite : « le vaste système de surveillance et de sécurité intérieure qui emploie aujourd’hui plus d’un million de personnes ne sera plus utilisé pour prévenir le terrorisme mais bien pour contenir notre révolte. ».

      Alors, le défi demeure de se rebeller contre le système sans pour autant faire la révolution qui justifiera plus tard davantage de privation de liberté. Il faut alors visiter à nouveau Albert Camus pour repenser avec lui la nécessité de la révolte et bien en comprendre le sens: « cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, mois la résignation qui devrait l’accompagner » (dans le « Mythe de Sisyphe »).

      Marc Therrien

    • François Beaulé - Abonné 17 juillet 2017 20 h 26

      Ce n'est pas évident de savoir exactement qui est la société et ce qu'elle veut. On peut l'interpréter de diverses façons. Certains prétendent que la société est bien méchante et que les individus en sont les victimes. La société a le dos large. On évite ainsi de pointer des individus ou des groupes en particulier, ce qui ne serait pas « politiquement correct ». Ce qui est avantageux dans cette façon de distribuer les torts est que la société ne répond pas aux critiques et ne poursuit jamais personne pour diffamation.

      Le capitalisme partage mal la richesse et crée de fortes inégalités. Il crée beaucoup de richesses en exploitant les masses laborieuses du monde entier et au dépens de l'environnement.

  • Nadia Alexan - Abonnée 17 juillet 2017 08 h 58

    La pauvreté dans un pays riche est un anachronisme.

    Vous avez tout à fait raison, Monsieur William Fortier. Le fait que la pauvreté existe dans un pays riche, tel que le Canada, est le résultat d'un choix politique. De plus, la charité individuelle permet de choisir la cible à notre guise, au lieu d'établir les cas les plus urgents. De même, les fondations de charité permettent à leurs fondateurs de trouver un abri fiscal comme le décrit la fiscaliste Brigitte Alepin dans son livre: «Ces riches qui ne paient pas d'impôt».

  • Christian Montmarquette - Abonné 17 juillet 2017 16 h 12

    Le grand coeur des milliardaires

    La famille Chagnon a économisé plus d'un milliard d'impôts en mettant sur pied "La Fondation Lucie et André Chagnon", grâce au soutien du gouvernement de Lucien-Lucide Bouchard qui leur avait concocté une loi sur mesure afin de permettre la création de cet organisme d'évitement fiscal.

    Christian Montmarquette

    Référence:

    La générosité des milliardaires - Le Devoir

    "La générosité de Lucie et André Chagnon a elle aussi son prix. La création de leur fondation leur a permis de soutirer plus d'un milliard de dollars à l'impôt lors de la vente des actions de Vidéotron. La fiscaliste Brigitte Alepin a révélé que la Fondation Lucie et André Chagnon a été financée aux trois quarts par les contribuables. C'est donc de l'argent qui aurait dû revenir en grande partie à l'État que la fondation distribue avec générosité.

    http://www.ledevoir.com/non-classe/126100/la-gener

    ,

  • Gabriel David Hurtubise - Abonné 19 juillet 2017 11 h 10

    Lecture

    Dans le sens de vos propos, le premier à identifier et nommer le phénomène de "l'assistance" et ses problèmes: Georg Simmel (l'ouvrage intitulé "les pauvres"). Toujours d'actualité bien que publié en 1907 !