Un deuxième souffle est requis pour l'aide médicale à mourir

Laurent Laplante en 2003
Photo: Sylvain Marier Laurent Laplante en 2003

Laurent Laplante, qui fut éditorialiste au Devoir, collaborateur au Soleil, chargé de cours dans plusieurs universités, chroniqueur littéraire, d.g. de l’Office d’information et de publicité du Québec, auteur d’une trentaine de livres, est décédé le 15 mars à l’Hôtel-Dieu de Lévis. Il avait demandé et obtenu l’aide médicale à mourir. Il avait 83 ans.

Il décrit ici son expérience et livre ses suggestions pour améliorer cette législation en quête d’un second souffle.

D'urgence, un deuxième souffle est requis, car l’espoir suscité par les premières moutures de la Loi sur l’aide médicale à mourir est en voie d’assèchement. Discrètement, poliment, mais atteint de pusillanimité. Déjà, les auteurs de la loi québécoise dénoncent la tiédeur de son application et réclament que l’accès à la loi soit accordé aux gens ne jouissant plus de la lucidité exigée pour en obtenir le bénéfice.

Deux griefs dominent. D’une part, on a largement sous-estimé la demande populaire ; d’autre part, des participations que l’on présumait de la part des professionnels de la santé n’ont pas été à la hauteur d’une demande pourtant filtrée.

De fait, des barbelés séparent présentement le besoin de l’aide médicale à mourir de la réponse offerte par le système. Malgré l’engagement des libéraux fédéraux pendant la campagne électorale, l’esprit libérateur répandu par le comité piloté par Véronique Hivon a été souvent évacué par une législation fédérale imposant sa préséance.

Du côté québécois, les médecins, sans bouder systématiquement le chantier, l’ont entravé par leurs nombreux refus de s’y engager. On peut, à la rigueur, comprendre les réticences des médecins de famille, pas les désistements par trop nombreux chez les spécialistes. Ainsi, l’hôpital qui m’a accordé l’aide médicale à mourir a éprouvé des difficultés avant d’obtenir la participation d’un second médecin.

Les médias n’ont pas non plus accordé au régime ce qui aurait assuré, sinon une vitesse de croisière, du moins une bonne information sur son accessibilité.

Les motifs des réticences et des refus sont divers. La loi en tenait compte dans une heureuse mesure, mais peut-être plusieurs ont-ils trop vite couru se réfugier sous son parapluie protecteur et refusé d’entendre quand même l’appel de la population. Oui, des consciences estimaient la tâche déplaisante, mais elles ont coupé court à l’analyse. Chacun agit selon sa conscience, mais nul n’a le droit de se façonner la conscience qu’il veut. À côté de la question que pose l’aide médicale à mourir à chacun des médecins, il y a la responsabilité collective (et corporative) que la confrérie médicale doit assumer. Les faiblesses présentes de la législation ne libèrent pas la corporation médicale de son devoir strict de répondre aux besoins de la population. Où en seraient aujourd’hui les femmes du Québec sans la lutte menée par le docteur Morgenthaler pour l’avortement ? Même les consciences médicales plus délicates font partie de la corporation qui porte le mandat d’assurer l’aide médicale à mourir chaque fois qu’elle est menacée : tous et toutes ont reçu des avantages plantureux en entrant dans cette corporation et sont parties prenantes à ce contrat.

À noter qu’en faisant une meilleure place à la psychologie et aux sciences sociales dans l’aide publique à mourir, les médecins pourraient obtenir un allégement de leurs devoirs. La considération de « l’autre douleur », qu’elle soit psychologique ou spirituelle, dont on devrait s’occuper mieux que dans la loi précédente, élargirait la liste des participants.

Troc civilisé

De manière à montrer avec quelle terrible voracité un cancer du pancréas exige son tribut et conscrit toutes les ressources, voici avec quelle tornade l’implacable inattendu a dévasté mon horizon. Diagnostic : 30 janvier 2017 ; pronostic : le 22 février l’établit à environ trois mois ; douleurs massives et impossibles à contrôler correctement hors d’un cadre hospitalier.

Ce qu’on peut attendre de l’aide médicale à mourir, c’est un troc civilisé : on me libère de la douleur et j’accepte de devancer ma mort d’un fragment de durée. C’est ce que j’ai désiré et obtenu à l’Hôtel-Dieu de Lévis : des soins palliatifs imprégnés d’empathie et dispensés par une équipe attentive, mais auxquels s’ajoute un droit à l’impatience si la nature tarde à rendre le verdict qui, de toute façon, viendrait. Ce troc fait partie de nos droits.

12 commentaires
  • Andrée Le Blanc - Abonnée 16 mars 2017 07 h 19

    Ce sage monsieur Laplante

    Nous aura épatés jusqu'à sa fin : quel aplomb, quelle largeur de vue malgré la maladie maligne qui aurait pu lui faire se tourner uniquement vers lui-même et ses proches. Mais non, il nous laisse une dernière réflexion qui dépasse sa seule perspective, comme toujours.
    Des esprits comme le sien, il y en a trop peu et trop peu qui s'expriment aussi clairement. Un immense merci M. Laplante, pour l'ensemble de votre oeuvre, reposez en paix ! Condoléances à tous ses proches.

  • Yvon Bureau - Abonné 16 mars 2017 10 h 36

    Le 2e souffle est là,

    reste la voile à monter, lentement mais sûrement. Avec sagesse, avec audace suffisante et avec une confiance en nous.

    Laurent, GRATITUDE pour cette lettre claire et inspirante. Qu'elle devienne aussi aspirante en Hauteur de soins et en Noblesse d'accompagnement.

    Le Québec est prêt. Reste à notre Gouvernement de mettre sur pied une Commission 2e.

    À 2e souffle, une Commission 2e. Pour le meilleur et pour plus meilleur.

    Laurent, merci pour ta contribution, jusqu'à la fin.

    Mon clavier jubile de joie et de vie.

  • Pierre Viens - Abonné 16 mars 2017 13 h 49

    Nous sommes là

    Monsieur Laplante,

    Certains médecins ont entendu votre message. Si peu nombreux, il est vrai. La loi leur fait la vie tellement dure, j'en sais quelque chose...

    La loi québécoise sur les soins de fin de vie est un départ d'envergure vers la possibilité pour toutes et tous de signifier leur décision de contrôler librement et dignement leur fin de vie. Mais elle nécessite une rénovation d'urgence: et ceci est entre nos mains à nous, Québécois. Indépendamment de cette loi fédérale qui n'est rien d'autre qu'une minable réaction politique craintive à une commande de la Cour Suprême.

    Le dernier paragraphe de votre lettre est extraordinaire. Soyez assuré que votre message de fin de vie sera une dernière contribution à une société meilleure. Car respectueuse de notre dignité.

    Reposez en paix.

    Pierre Viens MD
    Pratiquant l'aide médicale à mourir.

    • Claude Gélinas - Abonné 17 mars 2017 20 h 31

      Merci pour votre empathie et votre implication dans l'accompagnement des malades en fin de vie.

      En espérant que votre témoignage inspirera certains de vos confrères qui résistent à donner suite à la demande de leurs patients et qui lors de leur fin de vie pourraient se faire servir la même médecine condamné à souffrir en raison du non respect de leur choix.

  • Jean Chevrier - Abonné 16 mars 2017 13 h 58

    Au fil des ans

    Au fils des ans, Laurent Laplante nous aura fourni des sujets de réflexions qui nous ont amené à nous arrêter sur la vie et sur le sens de la vie. Il nous à inviter à voir au-délà des apparences.

    Laurent demeure pour moi un grand monsieur que j'ia eumplaisir à lire et à écouter.

    Salut à toi

  • Germain Labonté - Abonné 16 mars 2017 15 h 34

    Interpellation pleine d'espoir

    Quelle belle lettre posthume en ce jour où l'on apprend votre décès M. Laplante et le plaisir de retrouver vos propos toujours réalistes, équilibrés avec une grande touche d'humanité et d'espoir! Puissions-nous vous "entendre" vraiment...