Adieu idéalisme!

Comment pouvais-je croire qu’à la veille de mes 65 ans, le siècle dans lequel je vivrais me déplairait amèrement parce qu’aux antipodes de mon idéalisme de jeunesse ? ! Amer constat qui n’a rien à voir avec le vieillissement du corps d’une femme, aussi frustrant soit-il. Souffre mon âme de la volte-face de mes semblables. Le XXIe siècle me rend honteuse de faire partie des baby-boomers. En relisant Le monde d’hier de Stefan Zweig tout en écoutant Mahler, je suis chavirée par la régression du monde auquel j’appartiens, par l’évaporation des doutes qui remuaient tant de méninges et de consciences parmi des scientifiques, intellectuels et artistes, à la fin du XIXe et au XXe siècle.

Durant mon adolescence, dans les années 60, je tentais d’imaginer ma vie d’adulte d’âge mûr au XXIe siècle. J’adorais la science-fiction. Dès l’an 2000, j’envisageais l’existence de milliards d’esprits sains dans des corps sains évoluant dans un environnement non pollué et absolument pacifique. Les murs et barbelés seraient assurément des vestiges d’un passé révolu, et les frontières donc ouvertes à la libre circulation. J’étais prête à survoler un jour ma planète à bord d’une station orbitale. Le XXIe siècle serait l’ère de la connaissance, décloisonnée, partagée, sans cesse enrichie, ouverte à l’exploration interrompue d’esprits tous aussi curieux, les uns que les autres, connaissant plusieurs langues. Finis les guerres, les génocides, la pauvreté, la famine, la corruption, le chômage. Vite endiguée, toute épidémie. La richesse ne serait plus l’apanage d’une infime couche de la population mondiale. L’humanisme serait loi. Les arts, non un luxe.

Naïve que j’étais ! Voilà que la post-vérité entre à la Maison-Blanche, peut-être bientôt à l’Élysée. Le président Trump forge « sa » politique d’immigration en se fiant surtout à Fox News. Des démagogues sèment la confusion et la zizanie ; des cerveaux ne demandent qu’à les croire aveuglément, vilipendant les experts, crachant sur les intellectuels. Les dépenses militaires s’amplifient. Il est minuit moins cinq à l’horloge atomique. Le journalisme rigoureux lutte pour sa survie. Les réfugiés sont jugés suspects. En désespoir de cause, des demandeurs d’asile se faufilent à nos portes avec, en guise de résumé de leur parcours jusqu’ici, le contenu d’un sac ou d’une valise.

N’ayant plus le coeur à la fête, des bougies, je n’en soufflerai pas. Mais qu’est donc devenue ma génération qui, jadis, entonnait des hymnes aux fleurs, à l’amour et à la liberté ?


 
6 commentaires
  • Hugues Savard - Inscrit 23 février 2017 07 h 16

    Qu'est devenue votre génération? Elle est en général grassement payée pour sa retraite; envoie 600 000 personnes en floride quand il commence à faire un peu froid; change de voiture parce-qu'elle est tannée de la couleur; et elle regarde tristement la dernière phase de la dégradation du tissu social qu'elle avait entammée jadis en rejetant les valeurs un peu contraignantes des nos ancêtres.

    Les valeurs sûres aujourd'hui sont Commerce et Convoitise.

    La mienne ne fera pas mieux: l'abondance des psychologues à 100$\heure est là pour le prouver. Quelle manne pour eux que les gens soient si dépourvus de repères...

    Pour Mahler: je vous suggère la 2ème symphonie. C'est la "résurrection", car il y a toujours de l'espoir. Reste à savoir où le placer. Certainement pas à la Maison Blanche...

  • François Beaulé - Inscrit 23 février 2017 09 h 28

    La science au service du capital

    Les découvertes et les applications de la science après les horreurs des deux guerres mondiales, dans la deuxième moitié du XXe siècle, ont fait rêver les garçons et les filles du baby boom. En se débarassant des religions pour permettre à l'esprit scientifique de libérer les individus, les baby boomers et bon nombre de leurs parents n'ont pas saisi ce qui allait vraiment se passer.

    L'idéalisme libéral a permis la montée en puissance d'une alliance du capitalisme et de la science. À un point tel qu'aujourd'hui l'évolution du monde est essentiellement guidée par les forces du capital.

    Nous arrivons à un point où il faut perdre confiance dans l'économie capitaliste. Se débarasser des mirages que la science a développés. Revoir notre conception de l'homme et inventer de nouvelles croyances. Espérons que ce seront enfin les bonnes !

    • Andrée Le Blanc - Abonnée 23 février 2017 20 h 18

      Permettez-moi de douter que la libération face à la religion de nos ancêtres ait été, comme vous dites, "pour permettre à l'esprit scientifique de libérer les individus": je ferais plutôt l'hypothèse que ça a surtout décoïncé, normalisé un égoïsme qui a toujours existé, mais qui était un peu compensé par la communauté de foi obligée. L'accroissement de la richesse a permis à de plus en plus de gens de vouloir obtenir toujours plus, acquérir et paraître mieux que son voisin. La rationalité scientifique ne prend pas grand place dans l'esprit des gens, on le voit très bien dans le déni de ce que l'on fait subir à la planète, qui commence à nous le rendre, d'ailleurs. Je partage votre désarroi, Mme Patch-Neveu !

    • François Beaulé - Inscrit 24 février 2017 11 h 29

      Sans la puissance de la science, l'égoïsme des individus ne suffirait pas à polluer l'environnement, éliminer les espèces animales et perturber le climat. C'est encore la science qui a sécurisé les individus par le contrôle de la douleur, les anxiolytiques, les antidépresseurs. Ce qui a facilité notre émancipation du pouvoir religieux.

      La majorité des Canadiens et des Occidentaux ne dénie pas le réchauffement climatique. Nous n'agissons pas en conséquence cependant puisque nous sommes très dépendants et soumis à l'empire capitaliste qui a fait de la croissance économique le nouveau credo.

  • André Joyal - Inscrit 23 février 2017 13 h 04

    Un cataplasme sur une vision trop idéalisée

    Mme Patch-Neveu,

    Nous avons presque le même âge, mais en ce qui me concerne il y a longtemps que j'ai dû mettre une patche sur mes illusions, peut-être en partie pour avoir lu Zweig, une première fois, en pleine Révolution tranquille.

  • Marc Therrien - Abonné 23 février 2017 18 h 29

    Bienvenue lucidité


    « Chaque âme est et devient ce qu'elle contemple » disait le philosophe Plotin.
    Il y a moyen de trouver de l’espoir dans cet au-delà des apparences du réel, entre autres, par la méditation philosophique, en y regardant bien ailleurs et autre chose que ces images de mauvaises nouvelles dont aime bien se nourrir la télévision, notamment à l’intérieur de soi en contact intime avec la nature et ses paysages sublimes, ce toujours déjà là qui semble immuable.

    Par ailleurs, même si on n’arrive pas trouver de la sérénité dans la vie intérieure, en cherchant bien dans le monde de la recherche qui découvre et redécouvre les dualités qui composent notre Univers, vous trouverez peut-être autant de bonnes raisons d’être optimiste que pessimiste, mais surtout qu’on peut même bien vivre en étant pessimiste. Qu’il me suffise de citer les travaux de la psychologue Julie Norem, professeure associée de psychologie au Wellesley College (Massachusetts) et son livre « Découvrez le pouvoir positif du pessimisme » qu’elle décrit ainsi :

    « Comme un temps, il n’était pas permis d’être gaucher, il est aujourd’hui mal vu d’être pessimiste. Dans ce guide rafraîchissant, l’auteure ose briser un mythe et assure qu’un pessimisme bien utilisé, stratégique, le pessimisme défensif, est tout aussi valable que l’optimisme « obligatoire ».

    « Qu’est-ce que je serais heureux, si j’étais heureux?!» comme disait Woody Allen, mon maître à penser pessimiste.

    Marc Therrien