Éliminer la transmission du VIH au Québec d’ici 2040

Lettre ouverte au Dr Gaétan Barrette, ministre de la Santé

Depuis près de trois ans maintenant, l’OMS a fixé la cible 90-90-90 pour l’élimination du VIH à l’échelle planétaire, soit 90 % des individus infectés devraient connaître leur statut, 90 % des individus diagnostiqués devraient être traités et 90 % des individus traités devraient avoir leur charge virale supprimée. Les données scientifiques démontrent en effet que le traitement à grande échelle des personnes infectées, couplé avec des stratégies de prévention combinées, dont la prophylaxie préexposition et la prophylaxie post-exposition, ont le potentiel d’enrayer l’épidémie du VIH dans le monde.

Or, qu’en est-il au Québec ? Le Québec a joué un rôle d’avant-garde dans la lutte contre le VIH dès le début de l’épidémie en rendant les traitements accessibles, en implantant des stratégies de prévention en particulier des programmes de distribution de seringues pour les toxicomanes ainsi qu’en préconisant une approche multidisciplinaire pour la livraison des soins, grâce à l’implication des personnes affectées, des cliniciens, des chercheurs et des autorités de santé publique. Ceci a permis de contrôler en partie l’épidémie. Toutefois, l’épidémie n’est pas enrayée, loin de là, et de nouvelles infections se produisent quotidiennement dans des populations à risque, particulièrement chez les hommes gais où l’incidence continue à progresser, les usagers de drogues, les migrants et les personnes des Premières Nations. Et le Québec n’a pas ajusté son tir.

Après les succès des antirétroviraux qui rendent la maladie plus gérable, une certaine complaisance s’est installée auprès des décideurs, à savoir que cette épidémie n’est plus si urgente, si catastrophique. Ces succès sont cependant au prix d’une adhérence à vie à des médicaments coûteux qui ont parfois des effets secondaires, d’une stigmatisation toujours présente et de l’épuisement d’une génération qui vit constamment sous le joug d’attraper une maladie mortelle.

Que peut-on faire, que faut-il faire ? Alors que le Québec serait en excellente position pour jouer un rôle de chef de file vers cet objectif d’enrayer l’épidémie, il accuse maintenant du retard sur plusieurs États qui se sont déjà donné des programmes d’actions ciblés, structurés et financés pour atteindre cet objectif. Le Québec doit se doter d’un tel programme :

Il doit augmenter les ressources en personnel infirmier, intervenants psychosociaux dans les organismes et cliniques oeuvrant auprès des communautés à risque, afin d’augmenter le dépistage, d’accélérer la prise en charge et le traitement des personnes atteintes et ainsi de diminuer la quantité de virus circulant dans la communauté.

Il doit également augmenter l’offre de service d’approches de prévention prouvées efficaces comme la prophylaxie préexposition auprès de ceux qui pourraient en bénéficier le plus, la distribution des seringues et l’accès aux soins pour les toxicomanies.

Il doit, de concert avec des groupes communautaires et des chercheurs oeuvrant dans ce domaine, financer adéquatement les interventions existantes et développer de nouvelles façons qui sont culturellement adaptées pour rejoindre les populations marginalisées, les plus à risque de contracter le VIH.

Il doit s’attaquer de plain-pied aux problèmes de santé mentale et de dépendance qui coexistent souvent avec le risque d’attraper une infection virale chronique.

Il doit faciliter l’accès au paiement des médicaments chez ceux qui ne peuvent se permettre le pourcentage de copaiement et qui échappent ainsi au traitement.

Il doit soutenir la capacité des chercheurs québécois à développer de nouvelles approches en traitement et en prévention en rétablissant le financement du Réseau FRQS-SIDA/maladies infectieuses, dont le budget a été coupé de 30 % dans le cadre de la réorganisation des réseaux du Fonds de recherche québécois en santé (FRQS). La recherche ne doit plus être considérée comme un luxe, mais comme un élément essentiel à la prise de décision en santé publique.

Continuer à s’autoféliciter sur tout ce qu’on a fait de bien au Québec pour lutter contre le VIH ne nous amènera pas à la fin de l’épidémie. Continuer ce que l’on fait à date va nous amener exactement à ce que l’on vit aujourd’hui : de nouvelles infections quotidiennes et un fardeau à long terme sur notre société. Nous pouvons atteindre les objectifs de l’OMS, mais seulement si le Québec investit dans un programme bien défini. Le retour sur l’investissement sera considérable, financièrement certes, mais surtout en considérant l’ensemble des vies qu’il aura touchées.

Au nom de cliniciens, chercheurs et représentants des groupes communautaires oeuvrant pour l’élimination de la transmission du VIH au Québec.

*Cécile Tremblay, M.D., FRCPC, microbiologiste-infectiologue, CRCHUM, professeure titulaire au Département de microbiologie, immunologie et infectiologie de l’Université de Montréal ;

 

Ken Monteith, directeur général de COCQ-SIDA ;

 

Coalition pour l’élimination de la transmission du VIH au Québec :

 

Michel Alary, M.D., professeur titulaire au Département de médecine sociale et préventive de la Faculté de médecine de l’Université Laval ;

 

Petronela Ancuta, professeure agrégée au Département de microbiologie, immunologie et infectiologie de l’Université de Montréal ;

 

Jean-Guy Baril, M.D., professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, Clinique du Quartier Latin ;

 

Nicole Bernard, Ph.D., Centre de santé McGill ;

 

Lionel Berthoux, Ph.D., Laboratoire d’immunité antivirale de l’Université du Québec à Trois-Rivières ;

 

Julie Bruneau, professeure titulaire au Département de médecine familiale et médecine d’urgence de l’Université de Montréal ;

 

Pierre Côté, M.D., directeur de la Clinique du Quartier Latin ;

 

Nicolas Chomont, Ph.D., professeur et chercheur adjoint au Département de microbiologie, immunologie et infectiologie de l’Université de Montréal ;

 

Gilbert Émond, Ph.D., professeur à l’Université Concordia ;

 

Claude Fortin, M.D., FRCPC, CHUM ;

 

Thomas Haig, professeur associé à l’École de travail social de l’UQAM ;

 

Roger LeBlanc, directeur de la Clinique Opus inc. ;

 

Bertrand Lebouché, professeur adjoint au Centre de santé universitaire McGill ;

 

Joanne Otis, professeure au Département de sexologie de l’UQAM ;

 

Alain Piché, M.D., FRCPC, professeur agrégé au Département de microbiologie et d’infectiologie de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke ;

 

Danielle Rouleau, M.D., FRCPC, professeure agrégée au Département de microbiologie, immunologie et infectiologie de l’Université de Montréal ;

 

Naglaa Shoukry, professeure agrégée au Département de médecine de l’Université de Montréal ;

 

David Thompson, président du Comité de recherche communautaire RÉZO ;

 

Benoît Trottier, M.D., Clinique du Quartier Latin ;

 

Mark Wainberg, professeur au Département de microbiologie et immunologie de l’Université McGill.