Kerouac: «ma langue à moi-même»

Je partage largement l’opinion du chroniqueur Christian Rioux sur l’intrusion de la langue et de la « méthode » américaine dans la société québécoise, notamment en éducation, mais sa vision de la langue de Kerouac, qui est un peu la nôtre, me fait un peu tiquer.

« Je voué ainque la tristesse tout partout. Bien des foi quand y’a bien du monde qui ri moi j’wé pas rien droll. » Non seulement c’est émouvant, mais ça le serait moins si c’était dit et écrit en français standardisé. Je lis actuellement Ma vie est d’hommage de Kerouac, je ne suis pas un spécialiste et pourtant je trouve le texte non seulement lisible, mais envoûtant. Une version javellisée en français standard l’aurait complètement décoloré.

La langue de Kerouac n’est pas tant une langue en décomposition qu’une langue à naître qui a avorté. Une langue qui n’aura pas eu la chance de cette langue romane rustique, ce latin dégénéré qu’on a appelé plus tard le français. Nous avons plus ou moins consciemment choisi de tuer notre joual pour rejoindre la masse critique du français standard et ainsi mieux résister à la pression de la langue anglaise omniprésente. Un choix stratégique qui a peu à voir avec les qualités intrinsèques du joual. La culture américaine aura eu raison du joual franco-américain de Kerouac.

Le joual d’ici ou de Lowell n’est pas différent de… l’anglais lui-même qui était, peu de temps avant Shakespeare, une langue de vaincus, truffée de mots français imposés à l’aristocratie normande. C’est cet idiome abâtardi et dominé qui est la langue anglaise dominante aujourd’hui, comme quoi le métissage ou la présumée dégénérescence d’une langue ne prélude en rien à son avenir ou à sa « qualité ». L’idée de langue pure ne veut rien dire, c’est une (im)posture idéologique.

La langue de Kerouac (comme celle de Tremblay) n’est pas une langue incomplète, tronquée ou inadéquate. Elle possède la même puissance expressive que n’importe quelle langue du monde, et même plus selon Kérouac lui-même : « La langue canadienne-française est la plus puissante du monde. »

3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 13 juin 2016 09 h 57

    Intéressant

    Beaucoup de vrai dans ce commentaire. Mais à côté de cette langue du peuple qui réussit à communiquer avec saveur, sinon avec précision, les émotions, et aussi bien permettre les transactions banales de la vie quotidienne, les grandes langues de civilisation ont aussi développé un vocabulaire dit savant et une grammaire rigoureuse, sans ambiguité, pour les besoins de la science, du droit, de la pensée philosophique ou politique, et même de la description des émotions les plus subtiles. Sans cet apport savant, une langue demeure un dialecte. Ayant vécu huit ans aux ÉU, et m'étant aussi efforcé d'apprendre l'espagnol, j'aime lire dans l'original anglais ou espagnol pour jouir de la saveur de chaque langue, ressentir son rythme et sa sonorité, mais je suis déconcerté et finalement déçu par les ouvrages écrits en un "slang" qui m'est incompréhensible même avec l'aide du dictionnaire. Avis donc aux auteurs québécois tentés par le joual : votre auditoire ne dépassera pas les frontières.

    • Jean Richard - Abonné 13 juin 2016 11 h 56


      Voilà un aspect du problème qu'on néglige trop souvent : l'apprenabilité de la langue. Cet aspect est particulièrement important quand on sait que le futur du français au Québec repose en grande partie sur les immigrants.

      Les immigrants voudront-ils apprendre le joual au lieu du français ? Pire, voudront-ils apprendre le joual au lieu de l'anglais ? Peut-être pas et qui pourrait les en blâmer ? Qui veut vraiment apprendre le cajun ?

      On pourrait suggérer à tous ceux qui veulent nous imposer le joual comme langue nationale d'apprendre une autre langue. Le portugais brésilien serait un bel exemple. Assez proche du français, le portugais semble facile à apprendre car rapidement, on peut le lire. La compréhension orale demande un effort supplémentaire, mais pas insurmontable. Or, voilà qu'au moment où vous commencez à comprendre ce qui se dit à la radio nationale, vous vous risquez à faire le saut vers le cinéma. Il y a de bonnes chances pour que vous tombiez sur un film à caractère social, tourné dans les favelas, ces quartiers très pauvres des grandes villes. Là, vous tombez de haut car vous n'y comprenez plus rien. La langue des tavelas, c'est l'équivalent du slang et du joual, une langue d'initiés, une langue qu'on ne cherchera pas à apprendre à moins d'être condamnés à vivre dans ces quartiers peu attirants.

      Le joual existe, il a sa raison d'être. Or, cette raison d'être n'est pas la glorification, pas plus que l'élévation au niveau de langue nationale.

  • André Joyal - Inscrit 13 juin 2016 20 h 50

    Le portugais brésilien

    Il m'a fallu 30 minutes d'apprentissage par jour pendant 4 ans pour pouvoir oser faire ma première conférence en portugais. Des années plus tard, le langage des favellas m'est toujours inaccessible même si lors de mes 4 vsites de la Rocinha à Rio j'ai réussi à me faire comprendre.