Les cinéastes qui ont signé la lettre ont ignoré ce mot: privilège

Je suis une cinéaste émergente qui vit et travaille à Montréal. Je suis extrêmement déçue de lire la lettre parue dans le Voir et en ligne sur ledevoir.com dénonçant le retrait du film of the North du cinéaste Dominic Gagnon de la 34e édition des Rendez-vous du cinéma québécois, et défendant qu’au nom du « droit d’expression libre », ce film devrait circuler, être reçu dans des festivals prestigieux, et recevoir des prix. La fin de la lettre fait référence à une époque sombre de la société québécoise, où on a fait face à de la censure artistique, y rapprochant les événements récents présentés comme un recul dans le passé ; comme si on devenait moins libres parce qu’on fait attention à ce qu’on dit.

Il y a une différence entre faire des films colonialistes et s’exprimer librement. Si ces cinéastes disent qu’un film comme of the North n’est pas violent, c’est qu’ils vivent dans cette illusion où les dernières centaines d’années de leur propre histoire de violence colonialiste ont été supprimées.

J’ai décidé de contacter l’artiste inuite Tanya Tagaq et de lui demander ce que je pourrais faire pour l’appuyer. Elle m’a demandé de rédiger une lettre en français.

La voici :

of the North est un film problématique. Si la communauté inuite le dénonce et le trouve raciste, qui sommes-nous pour mieux juger qu’eux de la manière dont ce film fait le portrait de leur communauté ?

Notre communauté cinématographique à Montréal est problématique en soi. Le manque de diversité ethnique et le nombre accablant d’hommes blancs dans les postes de pouvoir engendrent un grand déséquilibre dans notre cinéma québécois. On vit dans une structure où ce sont des hommes blancs qui écrivent les histoires de tout le monde, de toute notre diversité. La lettre publique des cinéastes québécois témoigne de l’ignorance de cette réalité.

Moi, je ne suis pas inuite. Je suis une immigrante bulgare. Je viens d’une société où le régime politique a une longue histoire de censure, et continu encore aujourd’hui de censurer. Savez-vous ce qu’est la censure ? On peut être tué pour une opinion. Littéralement. Ce n’est pas tout à fait la même chose que d’avoir à réfléchir avant de parler.

Quand je suis arrivée ici, j’ai eu le droit de m’exprimer. Mais ce droit d’expression, je ne le prends pas pour acquis car je suis consciente de la couleur de ma peau. Encore plus important, ma liberté d’expression, je ne la prends que si elle ne coûte rien à ma communauté ou à un autre groupe.

Je crois que les cinéastes ayant signé la lettre ont ignoré ce mot : privilège. Il est impossible, avec les centaines d’années d’histoire de colonialisme qui en fait se poursuivent aujourd’hui, d’avoir une position ignorante défendant une idée distortionnée de la liberté d’expression. Que le film provoque un débat important, c’est un bon point. Mais ce débat ne reste-t-il pas unidirectionnel ? Des gens en position de pouvoir et de privilèges protègent un film qui est visiblement pénible pour le public qu’il représente, et ils ignorent ce que ce public tente de leur dire. Que comprenons-nous des 1000 signatures de la pétition dénonçant ce film comme insultant et perpétuant des stéréotypes négatifs sur le peuple inuit ? Ces voix ont moins d’importance que la voix d’un homme blanc ?

Il s’agit d’une question d’injustice et de racisme, d’une prise de conscience beaucoup plus profonde pour notre société et notre pays.

On désire décoloniser le Canada ? Le cinéma y joue un rôle. Le droit de parole n’excuse pas la création d’images négatives nuisant concrètement à la vie des gens et des communautés. Si vous n’êtes pas certains de comment cela se fait, je vous invite à lire l’article d’André Dudemaine dans la revue Hors-Champs au sujet d’un cinéma colonialiste, ou l’entrevue d’Ezra Winton avec l’artiste inuite Alethea Arnaquq-Baril. Je vous invite aussi à voir des films faits par des cinéastes inuits qui dépeignent leur propre réalité.

J’écris cette lettre car je veux, de mon côté, celui d’un cinéma émergent, exprimer ma solidarité avec le peuple inuit. Je dénonce la réaction de notre communauté, une réaction toxique qui refuse d’entendre les principaux concernés, une réaction qui, au final, perpétue les injustices de notre milieu cinématographique et maintient le statu quo.

Le cinéma est pour moi plus qu’une business, et je refuse de me taire. Cette situation me rappelle celle de Louis Morissette, fâché parce qu’on lui refuse le « droit » de se déguiser en « blackface ». Ça aussi c’est le droit de s’exprimer librement ?

J’invite ceux et celles qui pensent comme moi de démontrer au peuple qu’une partie de la communauté cinématographique les soutient, qu’on tient à entendre leurs voix, qu’on veut décoloniser le Canada, qu’on veut comprendre, qu’on veut être des alliéEs à leur cause. Parce que nous-mêmes, nous ne sommes pas tous et toutes des hommes blancs et nous voulons aussi que nos causes soient reconnues ! On veut une communauté artistique et cinématographique qui reflète réellement notre diversité, en plus de pouvoir s’épanouir dans la création qui nous passionne.

Vous direz que c’est de l’utopie, je vous dis que c’est la réalité, si vous le voulez.

3 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 2 mars 2016 09 h 03

    Diversité par le monologue et l'auto-fiction ?

    La liberté d'expression est un droit, mais aussi une responsabilité. En art, on peut tout dire, mais pas n'importe quoi, et pas n'importe comment.
    Sauf que cette responsabilité peut devenir écrasante en cette époque où la mémoire traumatique des uns et des autres s'entrechoque.
    La stratégie semble être la suivante pour de nombreux artistes qui veulent être sûrs de ne pas déplaire : leur sujet est eux-mêmes et rien d'autre. Le théâtre donne dans le monologue et la littérature dans l'autofiction.
    Drôle de diversité.

  • Catherine Van Der Donckt - Abonnée 2 mars 2016 16 h 07

    utopie ou réalité?

    J'appui totalement les arguments de la cinéaste Léa Marinova. Nous sommes plusieurs à refuser de façon viscérale le ton et les propos du film Of the North. C'est triste de voir que ceux qui le défendent veulent balayer notre indignation du revers de la main. Nos tripes ne sont pas politiquement correctes, elles s'expriment libre et spontanément.

  • jean barbe - Inscrit 3 mars 2016 09 h 34

    Apologie de la censure au nom des victimes.