Le triomphe du «pratique» et de «l’utile»

Il m’arrive de jeter un regard, plus ou moins distrait, sur l’émission Les Parent. C’est parfois amusant, parfois assommant. Le lundi 10 août 2015, j’ai été assommé par l’anti-intellectualisme militant d’un des épisodes.

Le père est dans sa bagnole avec ses trois mômes. Une discussion fondamentale s’engage. Les enfants disent qu’ils détestent la théorie parce que ce n’est pas pratique, parce que c’est inutile. Donc, vive « le pratique » et l’utilitaire !

L’aîné annonce, fier comme Artaban, que la philosophie, « c’est cave ». Ça ferait trois semaines, dit-il, que son prof de philo parle de la différence entre « persuader » et « convaincre ». Le message implicite, presque explicite, de ces réflexions de haut niveau : il faut rejeter le non-pratique et l’inutile. Alors, pourquoi les arts, la littérature, la recherche fondamentale, la générosité, la tendresse, le dévouement, et j’en oublie ? Ne nous embêtons pas avec ce qui est inutile et non pratique (ici et maintenant) !

C’est le triomphe de l’utilitaire et du pratico-pratique. Pendant le rude débat intellectuel, le père est dépassé et n’a rien à dire. Il essaie timidement de suggérer quelques nuances.

Tout à coup, il y a un coup de théâtre. Une crevaison oblige la famille à immobiliser la bagnole. Tout de suite, il y en a un qui demande si on ne pourrait pas appeler un philosophe pour régler le problème. Tous trouvent cela désopilant. Pour terminer, le fils le plus jeune (sauf erreur) annonce qu’il a un ami qui est philosophe. Il a son numéro dans son bidule, cellulaire ou non, sûrement très intelligent. Le nom de l’ami : René Descartes.

Ne craignez rien, PM Harper, vos idées s’infiltrent dans les moindres interstices sociologiques et culturels. Un tel anti-intellectualisme est délétère et toxique. Si jamais l’émission Les Parent est devenue inutile, pourquoi ne pas la rejeter au même titre que la théorie et la philo ?

Ce serait quand même bien de lire le livre de Nuccio Ordine : L’utilité de l’inutile. N’oublions pas non plus Roland Barthes (1957) : « Tout anti-intellectualisme finit ainsi dans la mort du langage, c’est-à-dire dans la destruction de la sociabilité. »


 
14 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 13 août 2015 05 h 17

    Oui mais l'histoire en question...

    Mais Monsieur Baribeau, c'est que l'histoire en question n'a pas été diffusée dans son intégralité !
    Je vous l'assure...
    Bon, je en vous raconte la suite.
    L'appel téléphonique se fait et rapidement, René Descartes pose deux questions et arrête une conclusion ouverte.
    La première : Comment se fait-il que vous soyez dans un état de dépendance si grand envers une tierce personne ?
    La deuxième : Avez-vous une roue de secours gonflée et les outils qui normalement, vont avec ?
    Et il ajoute : Si vraiment vous persistez à croire qu'à quatre vous ne pouvez pas maintenant vous démerder de ce petit ennui, en usant de la pseudo-intelligence de votre téléphone et cherchez un service de dépannage qui fera le travail à votre place...
    En payant ensuite pour tout le manque de réflexion et de savoir-faire élémentaires que vous percevez comme la preuve de votre valeur.

    Salutations et clin d'oeil républicain, Monsieur Bariteau.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 13 août 2015 07 h 08

    Réfléchir avant d'agir

    M. Baribeau,

    Je vous suggère fortement de fermer votre téléviseur avec toutes ses sottises et ses superficialités. Depuis que je l'ai fait, il y a quatre ans, je m'en porte très bien.

    D'autre part, je trouve brillant et innovateur le fait que des cours de philosophie, donnés dans les Cégeps, soient obligatoires.
    Un être humain qui réfléchit est et sera de plus en plus utile dans notre monde de demain. Son action ne sera que plus efficace.

    • Jean-Serge Baribeau - Abonné 13 août 2015 08 h 59

      Je suis soulagé...

      Monsieur Côté, votre commentaire m’a fait du bien. J’étais, en effet, ébaubi et attristé après avoir «subi» cet épisode de l’émission «Les Parent».

      Mais l’erreur de Radio-Canada m’a permis de réfléchir, encore une fois, au rejet de la théorie, de la réflexion et de la philosophie.

      J’ai enseigné au niveau collégial de 1966 à 2003. J’enseignais d’abord dans un collège classique (les cégeps n’existaient pas encore). Pendant trois ans. Puis j’ai donné mes cours de sociologie dans un cégep.

      Je n’ai rien à dire de négatif en ce qui concerne la majorité des étudiants et étudiantes auxquels j’ai enseigné. Les jeunes, pour la plupart d’entre eux, sont attentifs et intéressés lorsqu’un professeur excite et soulève leur curiosité.

      Mais certains jeunes, souvent appuyés par leurs parents (ou par diverses «entités» réactionnaires), considèrent l’école comme étant une cafétéria dans laquelle doit prévaloir la loi de l’offre et de la demande. Ils sont des «clients». Et les responsables de l’éducation, à tous les niveaux, ont cédé progressivement face aux exigences «clientélistes», de peur de perdre leur clientèle. Même l’Université Harvard a rapetissé ses exigences, de peur de perdre sa clientèle. Beaucoup d’écoles, de tous les niveaux, ont accepté le «ratatinement». C’est décourageant.

      Je pourrais disserter longuement sur ces questions. Mais le grabataire que je suis (sérieux problèmes de santé) s’arrête là.

      Encore une fois, merci, Monsieur Côté.

      Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias

    • Jean-Serge Baribeau - Abonné 13 août 2015 09 h 03

      Je suis sociologue des médias. Alors, je ne peux pas me permettre d'arrêter de m'intéresser à l'univers médiatique.

      Sympathiquement !

      Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias

    • Yves Côté - Abonné 13 août 2015 10 h 57

      Monsieur Baribeau, si je peux me permettre une dose de sincérité qui cette fois ne vient pas d'un trait d'humour ?, vos textes ont le propre de non seulement me toucher, mais de très généralement déclancher un processus intellectuel qui m'oblige à revisiter avec attention les pauvres fondements de ma propre pensée. Pour peu que je puisse prétendre en avoir une, bien entendu...
      Pour cela merci et surtout, SVP, poursuivez votre participation active à ces pages.
      Loin du Québec comme je le suis au quotidien, la chose participe à nourrir mon intellect, celui-ci suivant de près mon affect.

      Salutations républicaines, Monsieur.

  • Jean-François Trottier - Abonné 13 août 2015 08 h 01

    L'ironie ne passe pas toujours on dirait.

    J'ai vu cette émission. Ce à quoi jai assisté, c'est le combat perpétuel entre le simplisme unidimensionnel et le désarroi de la pensée de celui qui doute.

    Ou, si vous voulez, le sophiste bardé de faux exemples versus un père qui a déjà raisonné tout ça avec force mais en a oublié le détail, comme d'une affaire classée.

    Les parents sont perpétuellement confrontés à de tels cas, et la plupart du temps ils sont tellement pris au dépourvu au milieu de toutes leurs préoccupations qu'ils ne savent comment réagir.

    Il me semble, et mon fils est d'accord, que cette émission menait le téléspectateur à s'identitifier au père, et donc à ressentir son désarroi. Pas à appuyer le fils.

    C'est aussi votre sentiment, sauf que probablement votre fils n'était pas à vos côtés. Non ?

    • Jean-Serge Baribeau - Abonné 13 août 2015 09 h 01

      Je viens d'avoir 72 ans. Alors, aucun fils n'était présent lors de ce visionnage bizarre.

      Votre commentaire m'a fait du bien

      Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 août 2015 09 h 41

      C'est aussi la compréhension que j'avais.

  • Jacques de Guise - Abonné 13 août 2015 13 h 09

    Avilissement extrêmement dommageable

    @ M. J.-S. Baribeau

    Vous c’est l’émission « les Parent », qui vous a fait réagir par rapport aux représentations liées à la théorie, à la philo et au savoir, etc., véhiculées par la télévision, moi c’est l’émission « L’arbitre » que je regarde à l’occasion pour voir les insanités véhiculées par les médias sur la justice (je suis un avocat à la retraite), qui, à chaque fois, me désole au plus haut point quand je pense à tout ce qui pourrait être fait avec cet argent et que l’on se complaise à réaliser de tel déchet.

    J’ai 69 ans, et, comme vous, je trouve cela d’une immense tristesse.

    En plus du savoir et de la justice, je trouve également que les représentations de l’adulte véhiculées par certains médias sont totalement insignifiantes.

    C’est toujours un plaisir de vous lire M. Baribeau. J’aime beaucoup l’angle que vous prenez, dans vos textes, sur l’effet des médias sur nos représentations et sur les liens entre les médias et les institutions.

    Au plaisir.

  • Claude Bernard - Abonné 13 août 2015 17 h 05

    Théorie et pratique

    En théorie, il n'y a pas de différence entre la théorie et la pratique, en pratique il y en a une (Yogi Berra).
    Qu'elle est la (subtile) différence entre «j'en suis convaincu» et «j'en suis persuadé»?La théorie permet d'envoyer des robots sur mars, de fabriquer des bombes atomiques et nucléaires etc.., mais la pratique (expériences ou observations) confirme la théorie au sujet de laquelle un doute subsistera toujours autrement.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 août 2015 08 h 11

      La subtile différence entre la persuasion et la conviction, c'est que la première s'accomode plus aisément de justifications subjectives, l'opinion simple s'en contentant totalement. La conviction pose la preuve comme exigence et tend vers la connaissance. Mais l'opinion, la persuasion et conviction caractérisent le degré d'exigence que nous avons à l'égard de nos croyances et non leur vérité objective. Ainsi, l'astronomie géocentriste, quoi que fausse, était dans l'aire de la conviction (tant qu'elle n'était pas mise au service du dogme religieux) alors que l'héliocentrisme, quoi que plus vrai, peut n'être que de simple opinion s'il n'est qu'affirmé comme une évidence... qu'on serait bien souvent incapable de justifier rationnellement.

    • Claude Bernard - Abonné 14 août 2015 10 h 26

      Vous êtes très convaincant (ou est-ce persuasif?).
      On dit que les bons vendeurs et les grands hommes (ou faut-il écrire les grandes personnes?), font à la fois appel à la logique et aux émotions.
      Les discours du Président Lincoln, de Churchill, de de Gaulle seraient des modèles du genre.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 août 2015 11 h 43

      Pourrait-on dire alors qu'ils sont plus dans le registre de la persuasion que celui de la conviction? Intéressant : celui qui cherche à nous persuader ne veut pas forcément nous tromper pour autant. Par exemple, un jeune enfant est incapable d'accéder aux justifications rationnelles des conduites que lui imposent ses parents. Dans ce cas, la fin justifie le moyen. Les politiciens prennent le même genre de raccourcis avec les électeurs. La fin : obtenir un consentement non justifié rationnellement sera hélas jugée non à son mérite réel mais selon l'efficacité à rallier les suffrages...

    • Claude Bernard - Abonné 14 août 2015 14 h 42

      On peut référer aussi à Hitler qui, surement, est 100% dans le persuasif.
      Ou à Mussolini.
      Ou à G.W. Bush.
      J.F.K.? 50-50, je dirais.
      Staline?
      Le meilleur, à mon avis: Franklin Roosevelt, un habile mélange des deux.