Le symbole chargé du 10 février 1841

Le texte de Robert Comeau sur l’Acte d’Union, paru dans votre page Idées du 7 août dernier, mentionne deux dates : celle de l’adoption de cette constitution à Londres, le 23 juillet 1840, et celle de sa « Proclamation » à Montréal, le 10 février 1841. La première est la plus connue, la seconde, la plus significative. Cette dernière appelle trois remarques.

La date choisie pour la proclamation en 1841 est exactement la même que celle de la signature du Traité de Paris du 10 février 1763, à l’origine de notre annexion à l’Empire britannique. Cette identité de dates n’est pas un hasard : c’est exactement pour cette raison que Sydenham, le gouverneur général chargé de l’opération, l’a choisie, comme il l’exposa fièrement dans une lettre à Lord Russell, son patron : « Remarkable in Canadian history, as the anniversary of the definitive treaty of peace by which Canada was surrendered to the British Crown. » (On appréciera au passage l’allure martiale du verbe « surrendered ».) On imagine sans peine sous quel éclairage de superbe et de supériorité il plaçait ainsi l’Union et quel esprit animait celui qui, le même jour, prenait les rênes de ce nouveau « pays ».

Ce choix délibéré, connu du public dès cette époque et répercuté au long des générations par des historiens et des auteurs canadiens-anglais de manuels scolaires (Dent, Shortt, Grant), a été rappelé à notre époque par Eric Ross qui, dès les premières lignes de son ouvrage, soulignait combien cette date dut apparaître chargée de menaces pour les Canadiens français : « For the many French Canadians who were opposed to the union the date must have seemed more ominous, since 10 February was also the date when Canada had been officially handed over to the British in 1763. » (Full of Hope and Promise. The Canadas in 1841, McGill/Queen’s, 1991).

Curieusement, à peu près tous nos grands historiens, de François-Xavier Garneau à Denis Vaugeois et Noël Vallerand en passant par David, Groulx et Chapais, sans oublier le bon père jésuite Jacques Monet, semblent avoir volontairement ignoré ce fait pourtant riche de symboles et de significations. Si oui, pourquoi ? Les réponses de vos lecteurs nous éclaireraient. La seule qui me vienne à l’esprit ne nous fait pas honneur.

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