Un «Charlie» nommé Badawi

Amir Khadir
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Amir Khadir

Le gouvernement conservateur dénonce avec raison la tuerie ignoble commise par deux fous de Dieu à Charlie Hebdo. On peut certes trouver odieux la tentative de récupération de cet événement tragique par le parti de M. Harper, qui, au lendemain de la tuerie, s’en est servi un bref moment pour garnir la caisse électorale des Conservateurs en liant les fusillades d’Ottawa à celle de Charlie Hebdo et en appelant, du même souffle, à faire un don au Parti conservateur. Cela dit, on ne peut reprocher à nos ministres fédéraux de condamner l’extrémisme religieux des auteurs du massacre, les deux frères Kouachi.

Une question me taraude pourtant : dans un pays gouverné par ceux qui ont assassiné « Charlie Hebdo », quelles seraient les lois qui seraient appliquées à tout opposant qui réclame des libertés politiques ou tout individu qui n’approuve pas l’islam fanatique des dirigeants au pouvoir ?

Si on se fie à ce que les talibans ont fait lorsqu’ils étaient au pouvoir en Afghanistan ou à la terreur pratiquée par Daesh en Irak et en Syrie, la réponse est terrifiante. On y pratiquerait des châtiments corporels, la torture et l’exécution pour des délits mineurs et des crimes non violents tels que l’adultère ; toute personne qui abandonne la foi musulmane (l’apostasie) serait passible de la peine de mort. La plupart des exécutions se feraient par décapitation, en public et dans certains cas, les autorités laisseraient des corps sans tête sur la place publique à des fins de dissuasion.

Cela horrifie certainement les ministres du gouvernement Harper, tout comme moi, et comme tout lecteur de ce journal. Mais je voudrais nous rappeler qu’un régime similaire existe déjà. Il s’appelle l’Arabie saoudite. Où, pour la seule période du 4 et 22 août 2014, Amnistie internationale y dénonce pas moins de 22 exécutions, la plupart par décapitation !

Comment expliquer ce silence radio des ministres fédéraux à propos des victimes d’un autre extrémisme islamique, celui de la monarchie pétrolière saoudienne ?

Si aujourd’hui « nous sommes tous Charlie », nous le sommes symboliquement. Raif Badawi, un blogueur saoudien qui réclame la liberté d’expression, « est Charlie » dans toute la souffrance de son corps torturé : il a reçu vendredi 50 coups de fouet en public pour avoir « insulté l’islam » ! Mais ce n’est pas tout. M. Badawi, qui animait un site Internet appelé « Free Saudi Liberals », encourageait « une libéralisation religieuse sans renier sa foi ». Or, pour les fondamentalistes du royaume, prôner l’égalité entre les croyances est un blasphème. La justice saoudienne l’a donc condamné à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet. Alors qu’il devrait rejoindre sa conjointe et ses 3 enfants, réfugiés à Sherbrooke, il croupit derrière les barreaux, loin des siens.

Aucun ministre fédéral n’a réagi pour défendre M. Badawi. C’est un représentant du « Bureau de la liberté de religion » qui a pris position pour la toute première fois vendredi dernier, sans dénoncer cependant le régime saoudien et sans intervenir auprès de celui-ci pour libérer le blogueur. Cette complaisance du gouvernement Harper avec l’extrémisme religieux violent de la monarchie saoudienne est-elle acceptable ?

La réponse est non.

Si le Canada veut éviter d’être accusé d’hypocrisie, le gouvernement de M. Harper doit agir avec vigueur et conviction pour faire libérer Raif Badawi. Il n’est pas crédible de dénoncer vertement l’extrémisme des assassins de Charlie Hebdo mais de passer sous silence celui qui émane d’Arabie saoudite au motif que nous avons des relations économiques et diplomatiques avec ce pays, qui prône, propage et finance la vision la plus fondamentaliste et extrémiste de l’islam, le salafisme. Les dirigeants de ce pays en ont fait le berceau du djihadisme contemporain. Ben Laden en était le porte-étendard. En Afghanistan, en Algérie, au Yémen, au Soudan, en Syrie, en Irak, les dirigeants saoudiens sont en grande partie responsables des malheurs subis aujourd’hui par tant de gens, dans tant de pays.

Devant ces faits, pourquoi le Canada tient-il autant à maintenir de bons liens avec le gouvernement d’Arabie Saoudite ?

Il faut cesser de détourner le regard. Cette ignorance volontaire est une hypocrisie qui nous a trop coûté en souffrance et en vies humaines : des dizaines de milliers en Occident et des centaines de milliers au Moyen-Orient et en Afrique. Pour sauver des vies, il faut changer cette politique. Le gouvernement canadien pourrait commencer en faisant pression, sans ménagement, pour sauver un «Charlie» nommé Badawi.

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8 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 14 janvier 2015 08 h 03

    Nos rêveurs

    Si on suit la logique, l'Occident est prisonnier de sa propre réussite économique, lui qui est dépendant du pétrole. Ceux qui pensent que nous avons besoin de l'or noir pour seulement nos véhicules routiers, détrompez-vous. Tous les produits à base de plastique et ses dérivés sont fabriqués à base de pétrole (alors pour les rêveurs de Québec solidaire, eh bien, continuez à rêver). L'ordinateur (et ses nombreux transistors à la hauteur de presqu'un atome contenus dans des puces) que vous utilisez pour communiquer dans ce forum, ne pourraient pas exister sans ce pétrole.

    L'Arabie Saoudite a commandité le terrorisme islamique partout sur la planète comme c'est présentement le cas pour nos djihadistes favoris de l'EI. Ce Frankenstein intégriste a été fabriqué par les Américains sous la direction implicite de la CIA avec l'argent des cheikhs comme pour nos talibans d'Afghanistan. 15 des 19 terroristes étaient saoudiens lors d'un certain septembre 11 2001 et pourtant, les États-Unis ont attaqué l'Irak sous de faux prétextes en épargnant l'Arabie Saoudite. Le néolibéralisme rime avec nos fous de dieu comme l'économie américaine conjugue avec le pétrole. Et nos naïfs de la gauche salon font partis de cette équation.

    Non seulement les dirigeants occidentaux ne condamnent pas le fanatisme fasciste de l'Arabie Saoudite, le maître incontesté de l'austérité au Québec, Philippe Couillard, et il n'y a pas longtemps de cela, faisait des courbettes devant les dirigeants musulmans de cet état islamique intégriste, eux, qui ont seulement le mérite d'être né sous une mer de pétrole enfouie pas très profondément dans le sol.

    • Benoît Landry - Inscrit 14 janvier 2015 10 h 28

      Bizarre votre réponse.
      Concernant votre dénonciation de l'extrémiste islamique, je ne vois pas vraiment en quoi ceux que vous nommez les fous de la gauche salon font partie de l'équation qui encourage le terrorisme islamique.

      Quel était le seul parti qui osait offrir une alternative au pétrole lors de la dernière élection, alors que tous les autres étaient prêt à s'allier des groupes pétroliers trop souvent alliés aux pays comme l'Arabie Saoudite ? Et quel serait le meilleur moyen de ne pas appuyer les États islamiques, si ce n'est pas de s'affranchir du pétrole ? La vraie naïveté, dans le contexte actuel, ne serait-il pas d'exploiter le pétrole en s'imaginant ne pas appuyer de la même manière les royaume comme l'Arabie saoudite ?

      Et concernant le plastique, je vous informe que si on se contentais de produire seulement du plastique avec le pétrole, il y a aurait beaucoup moins de problème environnemental car 90 % de la production pétrolière ne sert qu'à être brûler dans des moteurs à explosion, une fois extraite du sol, ce qui est la principale cause des gaz à effet de serre.

  • Fernand Laberge - Abonné 14 janvier 2015 08 h 07

    Incohérence de nos stratèges anti-terrorisme

    La guerre au terrorisme est sans doute nécessaire mais on ne se demande pas assez pourquoi une certaine frange de la population se laisse séduire. La réponse est peut-être dans ces portes que l’on ferme, «on» incluant un pays comme le Canada.

    Voici Raif Badawi, un intellectuel qui réfléchit au lieu de tuer : il est vite rabroué. 20 séances de 50 coups de fouets (sans compter une méga-amende, et dix ans de prison suivis de dix ans d’interdiction de voyager… et l’emprisonnement de son avocat). C’est bien, en fait, une condamnation à mort. Une mort lente, publique, humiliante. Pour protéger l’Arabie Saoudite d’un dangereux criminel ? Évidemment non. Et comment réagit le Canada ? Par un communiqué sibyllin sur la liberté de religion dont on ne sait trop si elle est invoquée pour justifier la barbarie ou pour la condamner.

    Or sous ces apparences religieuses, c’est d’abord un lanceur d’alertes sur le rôle de l’Arabie Saoudite dans le terrorisme international que l’on veut faire taire, et tous les autres avec lui. Les pays occidentaux, dans leur «guerre au terrorisme» devraient monter au créneau. Mais non, rien (on espère tout au moins quelque action diplomatique discrète). La religion n’est ici qu’un instrument utilisé dans une lutte d’intérêts et de pouvoir. À l’image de la problématique générale du terrorisme actuel. (Grotesque, dans ce contexte, la condamnation par l’Arabie Saoudite de l’attaque contre la liberté d’expression que représente l’attentat de Paris…).

    La guerre au terrorisme ne devrait-elle pas inclure un volet stratégique qui encourage et soutient, au lieu d’abandonner, ceux qui dénoncent cette folie à l'intérieur même de ces bastions menaçants ? Le succès n’est peut-être pas garanti, mais un minimum d’indignation et d’effort serait moins honteux et franchement plus stratégique que l’étrange silence complice actuel. Peut-on au moins espérer quelqu'action diplomatique discrète ?

  • Rémi Lesmerises - Abonné 14 janvier 2015 09 h 04

    Tout à fait!

    Très bon commentaire M. Khadir.

    Lorsque j'ai appris la nouvelle pour Raif Badawi, j'ai été extrèmement choqué. L'inaction du gouvernement canadien, et que dire de Philippe Couillard, dans ce dossier est révoltante. Encore une fois, les dollars ont préséance sur la justice. Pourtant nous avons un rôle important à jouer dans cette histoire. La famille de Raif Badawi est ici, au Québec. Je n'imagine même pas l'état d'esprit de celle-ci en voyant nos dirigeants faire une si parfaite démonstration d'aplatventrisme devant les pétro-dollars. Révoltant.

    Heureusement que certains osent lever la voix, et il est tout à votre honneur d'en faire partie.

    Rémi L.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 14 janvier 2015 09 h 18

    Oui, si "Je suis Charlie", conséquemment soyons "Badawi",

    Amir, à juste titre, vise l'hypocrisie et l'innaction du gouvernement Harper qui laisse écorcher vif Badawi, emprisonné par le régime fondamentaliste saoudien!
    Du même coup, Amir aurait pu aussi nous rappeler la couardise de Monsieur Couillard qui se lave les mains, prétextant que cela relève du fédéral! De plus, a-t-il répondu à l'A.N., n'a plus de contacts avec l'Arobie Saoudite... Pourtant, dimanche passé, notre premier ministre semblait brave, se mettant au premier rang de la manifestation qui se déroulait dans les rue de Québec, en solidarité avec la France qui dénonce le terrorisme islamique et défend la liberté d'expression!
    En fait, MM Harper-Couillard peuvent-ils être "solidaires" des victimes du terrorisme de l'Islam intégriste tout en étant amis de l'État saoudien? On n'en est pas à cette seule contradiction! Ainsi, le gouvernement canadien continue d'être "ami" du gouvernement sionniste d'Israël malgré les massacres et les persécutions que ce dernier perpétue à Gaza, à Jérusalem et en Cijordanie contre le peuple Palestinien.

  • Odette Morin - Abonnée 14 janvier 2015 10 h 28

    Un début de réponse

    Ne soyons pas dupes, la vente d'armes à l'Arabie saoudite rapporte de plus en plus!
    https://ricochet.media/fr/211/les-dictatures-de-bons-clients-pour-les-marchands-darmes-canadiens

    • François Masseau - Abonné 14 janvier 2015 16 h 34

      Plus qu'un début, c'est la principale raison. Ignoble serait le mot approprié au comportement de ce gouvernement.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 janvier 2015 09 h 40

      Vous souvenez-vous que les Américains vendaient du caoutchouc à l'Allemagne pour leurs avions à la deuxième guerre mondiale ? Y a pas comme un genre de répétition à répétition quelque part dans toutes ces histoires ?
      C’est à se poser la question : «Qui est le dindon de la farce ici ?» Certains me dirons que je fais des liens gratuits… Ils ne sont pas gratuits du tout. Ils coûtent très chers en vies humaines.

      PL