Devenir un homme

Quand j’ai commencé à fréquenter Sophie (nom fictif), nous avions tous deux 15 ans. Sophie me faisait beaucoup d’effet. Avec elle, je savais que j’irais jusqu’au bout. Il y avait quelque chose de différent avec elle. On voyait, seulement à sa façon d’embrasser, qu’elle savait comment satisfaire un garçon. Tous ces petits plus… J’étais très excité.

Vous me direz qu’à 15 ans, les vibrations émises par un four à micro-ondes en marche suffisent à exciter un jeune mâle. Vous aurez raison. Mais avec Sophie, c’était autre chose. Avec elle, ce serait la « vraie patente ». Comme dans les films.

Quelques jours plus tard, nous étions chez mes parents, dans le sous-sol. Après avoir « frenché » pendant deux heures comme seuls les ados savent le faire, j’ai décidé de pousser l’audace un peu plus loin. Comme je l’avais prévu, Sophie m’a laissé faire. Je n’avais pas beaucoup d’expérience — elle était ma 3e —, mais j’ai très vite remarqué qu’il y avait une différence. Elle s’était soudainement réfugiée en elle-même. Tout d’un coup, elle était devenue très silencieuse et son corps ne semblait pas me souhaiter la bienvenue. Tout y était. Pourtant… On aurait plutôt dit qu’il me disait : « Fais ça vite, j’attends que ça passe. »

Dans mon corps de garçon de 15 ans, il était très difficile d’arrêter là. À l’époque, se rendre jusque-là avec une fille n’était pas tâche facile. Mais vous savez quoi ? J’ai arrêté. Je me suis assis près d’elle.

- Ça te tente-tu pour vrai ? T’es nerveuse ? C’est-tu ta première fois ?

- Non. Je m’excuse…

- Qu’est-ce qui se passe ? J’ai-tu fait de quoi de pas correct ?

- Non, c’est pas ça. Je t’aime full pis j’ai le goût… mais… J’aime mieux pas qu’on en parle. Ça te dérange-tu ? Tu le diras pas à tout le monde, hein ?

- Ouin… OK.

Rendu là, vous avez tous compris. C’était la première — et malheureusement loin d’être la dernière — victime d’agression sexuelle qui croisait mon chemin. À la 3e. Si je me fie à mon expérience et à celles de mes proches, les statistiques sont très réalistes. C’est pas mal une femme sur trois. Trop. Beaucoup trop. Certaines le cachent mieux que d’autres. Est-ce mieux ? Avec d’autres, on sent une impossibilité d’entrer en relation tellement la peur de l’autre est grande. Il n’y a de place que pour cette souffrance sans fond et ces terrifiants souvenirs. On finit tous par abandonner, même les gars les plus patients. Toutes les histoires sont différentes, tous les cas sont uniques. Mais toujours cette absence de l’âme avant l’amour. Toujours cet être humain qui devient corps. Coupé de ses émotions. Sans vie. Ce soir-là, j’ai pris Sophie dans mes bras. Comme une soeur. J’ai mis mes petits désirs de côté et j’ai gardé le silence. Longtemps. Je ne pensais plus qu’à une chose : être réconfort. Elle a fini par tout me dire. Son père. Avec sa petite soeur, aussi. La mère qui fait la sourde oreille, mais qui boit tout le temps. La totale. Ça m’a brisé le coeur.

Je me souviendrai toute ma vie de ce moment passé à être un homme. Pas un pénis. Un homme. Pas celui qui agresse, mais celui qui écoute, comprend et réconforte. Ceux qui ne comprennent pas ça se privent de ce que les femmes ont de plus beau à donner : leur confiance.

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30 commentaires
  • Pierre Mayers - Inscrit 11 novembre 2014 06 h 52

    Bravo

    Vos mots sont très beau, très touchant et très crédibles, monsieur Savard. Merci.

    • Michel Savard - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 14

      Mon plaisir, cher ami!

  • Pierre Labelle - Inscrit 11 novembre 2014 07 h 32

    Émouvant!

    Le seul mot que j'ai trouvé pour résumer un si beau témoignage, et en plus, le jour du souvenir merci Michel.

    • Michel Savard - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 34

      Merci à vous!

  • Louis Simard - Abonné 11 novembre 2014 07 h 41

    Touché!

    Superbe. Merci. Longue portée à ce texte.

    • Michel Savard - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 34

      Merci!

  • Ginette Cartier - Abonnée 11 novembre 2014 07 h 41

    Votre témoignage me touche. Merci!

  • Hélène Gervais - Abonnée 11 novembre 2014 07 h 53

    Vous êtes devenu un homme à 15 ans ...

    C'est tout à votre honneur. Un homme dans le sens du respect. Nous les filles on a tendance à avoir peur que si on dit non, le gars va nous laisser tomber. Alors on dit oui, et j'ai bien peur que ce soit encore comme ça aujourd'hui.

    • Michel Savard - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 39

      Nous sommes plus nombreux que vous croyez. Seulement, il est difficile pour un homme d'aborder un sujet aussi délicat. On se sent malheureusement coupable par association. Bien que je savais que ce texte était pertinent, j'ai hésité longtemps avant de l'écrire.