L’autodiabolisation souverainiste

La réaction de certains bloquistes à l’élection de leur nouveau chef, Mario Beaulieu, a de quoi étonner. Il est compréhensible et plutôt normal que certains officiers d’un parti démissionnent à l’élection d’un nouveau chef. Ce qui étonne ici, c’est le motif invoqué : Mario Beaulieu serait un radical.
 

L’approche Beaulieu

 

À entendre son procès public, un observateur étranger pourrait penser que M. Beaulieu propose d’abandonner les contraintes de la démocratie parlementaire et de prendre les armes. Évidemment, il n’en est rien. M. Beaulieu est un être profondément démocrate et pacifique qui a travaillé en relation d’aide avec les jeunes. Ce qu’il propose? Cesser de prétendre que le Québec est en mesure de défendre convenablement ses intérêts à Ottawa, où il n’occupe que 23 % des sièges, pour plutôt consacrer la majeure partie des énergies du BQ à la promotion du projet indépendantiste au Québec. Il va même jusqu’à exiger des futurs députés bloquistes qu’ils versent une importante partie de leur salaire (environ 50 000 $) à des organismes non partisans de promotion de l’indépendance. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu une proposition si audacieusement militante. Cela annonce le retour de ce qui manque au mouvement indépendantiste depuis plusieurs années et qui a causé en partie sa démobilisation : cohérence, générosité et franchise.

 

Être radical : une insulte?

 

La tactique classique des forces réactionnaires de tout système démocratique est de faire passer leurs adversaires pour des gens violents. C’est pour cette raison que l’adjectif « radical » a fini par devenir synonyme de « violent ». L’étymologie du mot « radical » nous ramène plutôt au mot « racine ». Une solution radicale est une solution qui s’attaque à la racine du problème. Le problème du mouvement indépendantiste actuellement, c’est qu’il manque d’appuis. La solution radicale, c’est de faire la promotion de l’indépendance. Qui voudrait d’une solution qui ne serait pas radicale? Qui ne s’attaquerait pas à la racine d’un problème? Qui militerait pour une solution qui tente de traiter les effets, sans s’en prendre aux causes?

 

La radicalité réfère aussi à un retour à la racine d’une idée, d’un mouvement. C’est ce que M. Beaulieu semble proposer. Par chance qu’il est radical.

 

Nous vaincrons? Je l’espère bien

 

Plusieurs personnes ont été scandalisées par l’utilisation du slogan du FLQ : « Nous vaincrons! » lors du discours de M. Beaulieu. M. Duceppe, pour qui j’ai un grand respect, a même qualifié ce geste d’« irresponsable ». Remettons les pendules à l’heure. Nous ne sommes plus en 1970, il n’y a pas de mouvement indépendantiste armé au Québec et le BQ n’est pas en train de quitter sa démarche démocratique et pacifiste. Ce qui serait irresponsable, ce serait de prendre le chemin de la violence pour arriver à nos fins. Nous avons la chance d’avoir les outils démocratiques nécessaires (bien qu’imparfaits) à la réalisation de notre projet politique : utilisons-les. Toutefois, scander un sincère « Nous vaincrons! » pour s’encourager et manifester notre enthousiasme, ce n’est pas irresponsable. Un officier bloquiste démissionnaire de Montréal critiquait ce slogan au téléjournal en questionnant : « On va vaincre quoi là? On n’est même pas en élection, on est presque à terre comme parti… On n’est pas parti pour vaincre quoi que ce soit là. Faut juste “resurvivre”, revenir à la charge… »

 

Nous avons amplement le choix des adversaires à vaincre : le statu quo, l’indifférence, la peur, l’impression que nous ne sommes pas capables de nous gouverner nous-mêmes comme tous les autres peuples du monde; ce n’est pas les combats qui manquent. Quand un militant en est au point de trouver trop radical de mettre à l'avant-plan la promotion du projet qui est à l'origine de son engagement politique, c'est peut-être effectivement le temps pour lui de démissionner.

 

L’autosabotage

 

Ce qui risque de mettre à terre le mouvement indépendantiste, ce n’est pas un retour aux sources, c’est sa tendance à lutter contre lui-même. Je n'ai jamais vu un mouvement politique s'autodiaboliser avec autant d'ardeur. Tout se passe comme si nous avons intériorisé les critiques de nos adversaires au lieu de leur faire face. Les éditorialistes fédéralistes n’ont plus besoin de nous combattre, de nous faire des « jobs de bras »; ils n’ont qu’à nous citer. Il va falloir rompre avec cette posture destructrice.

 

Je l’avoue, je suis moi aussi radical : radicalement pacifiste, radicalement démocrate, radicalement libertaire, radicalement indépendantiste.

Sol Zanetti, chef d'Option nationale

31 commentaires
  • Hélène Paulette - Abonnée 17 juin 2014 00 h 43

    Cher Monsieur

    Je ne puis qu'être d'accord avec vous... Mais qui êtes-vous?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 juin 2014 08 h 12

      Son nom est écrit en haut de la lettre et son titre aussi Mme Paulette.

      PL

    • Pierre Marcotte - Inscrit 17 juin 2014 08 h 29

      M. Zanetti est le nouveau chef d'Option nationale, pour la réponse courte. C'est un prof de philosophie (enfin un politicien qui n'est pas avocat ou médecin), un homme intelligent et plein d'humour. J'ai eu le plaisir de le rencontrer lors de la course à la direction du parti. Je vous assure qu'il gagne à être connu.

      Un intellectuel, dont la carrière originale est de réfléchir et comprendre la nature du monde, qui décide d'aller en politique du côté pro-indépendance de surcroît; ça fait changement !

    • Patrick Lépine - Inscrit 17 juin 2014 08 h 45

      C'est le chef du Parti Option Nationale, communément appelé "ON".

    • Éric D'Alo - Inscrit 17 juin 2014 09 h 03

      C'est le chef d'Option nationale, parti indépendantiste fondé en 2011.

      Voici un lien pour plus d'informations : https://www.optionnationale.org/

    • Sylvain Auclair - Abonné 17 juin 2014 09 h 46

      Je crois que madame Paulette faisait preuve d'ironie...

    • Nicolas Bouchard - Abonné 17 juin 2014 12 h 23

      Non... Lorsque la lettre fut mise en ligne hier soir, l'identité de l'auteur n'était pas indiquée.

      J'ai eu le même questionnement que Mme Paulette car j'ai également beaucoup aimé cette lettre.

      Nicolas B.

  • Laurent Lebuis - Abonné 17 juin 2014 02 h 23

    Cohérence, générosité et franchise!

    Bravo et surtout merci de "remettre les pendules à l'heure" de façon aussi claire.

  • François Ricard - Inscrit 17 juin 2014 05 h 51

    "Nous vaincrons"

    Mon doux! aurait-il fallu que tous ces gens se mettent à crier: "Nous perdrons! Nous perdrons!"
    Et puis ce "Nous vaincrons" n'appartient pas au FLQ.
    César, en traversant le Rubicon, s'est écrié: "Nous vaincrons" C'était il y a plus de 2 000 ans.
    Vincingétorix, quelque deux cents ans après César, a crié lui aussi: "Nous vaincrons."
    Guillaume le conquérant, il y a presque mille ans faisait de même.
    Prétendre que c'est le cri inventé, patenté et possédé par le FLQ, c'est ignorer des centaines de rebelles qui ont cherché l'indépendance à travers des milliers d'années.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 juin 2014 08 h 14

      Ne pas oublier que ''On veut un pays'' était déjà prit par l'autre parti plus local.

      PL

    • Pierre Calvé - Abonné 17 juin 2014 08 h 48

      César, Vercingétorix, Guillaume et conquérant... et maintenant Mario Beaulieu qui lui a le mérite d'avoir été le premier à crier "Nous vaincrons" dans le désert.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 juin 2014 09 h 59

      Et le désert est l'endroit où sont créés les prophètes !

      PL

    • Jean-Marc Pineau - Inscrit 17 juin 2014 10 h 29

      @ M. Calvé : Mario Beaulieu a-t-il le mérite de vaincre dans le désert ou celui de crier dans le désert ? Il me semble que le résultat ne serait pas le même. Qu'en pensez-vous ?

    • Nicolas Bouchard - Abonné 17 juin 2014 12 h 28

      J'adore votre commentaire M. Ricard mais Vercingétorix et César furent des contemporains car ils se firent la guerre.

      On connait justement Vercingétorix grâce (à cause de?) César et de ses écrits, Commentarii de Bello Gallico.

      Nicolas B.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 17 juin 2014 07 h 14

    Merci Monsieur Zanetti

    Votre lettre replace les choses. La peur des mots et des gestes paralyse.

  • Catherine Paquet - Abonnée 17 juin 2014 07 h 55

    S'il y a de l'autodiabolisation, il y a également de l'autoconfusionnisme

    Les dictionnaires reconnaissent une différence entre les concepts de souveraineté et d'indépendance. La souveraineté contient des notions de mesure, de partage et d' impermanence. L'indépendance contient des notions de radicalité, de totalité et de permnence.
    On est donc en droit de se demander si la confusion entretenue dans certains milieux entre l'indépendance et la souveraineté est une attitude volontairement encouragée ou si elle n'est pas un réflexe devenu automatique face à la difficulté d'être claire et cohérent dans ce domaine. L'indépendance imposant des choix pour lesquels il n'est pas facile de prévoir et de mesurer les conséquences.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 juin 2014 10 h 04

      Dans un film sorti voilà quelques années il est dit : ''On ne sait jamais où la route va nous mener une fois qu'on prend son premier pas.''

      L'autre option est de rester sur son c... à la maison. Mais on va pas loin et on n’accompli pas grand-chose !

      PL

    • Etienne Boivin - Abonné 17 juin 2014 10 h 06

      Être souverain, c'est ne plus dépendre des décisions d'un autre gouvernement. Se gérer soi-même. Évidemment, les nations sont interdépendantes, alors l'indépendance pure n'existe pas.

      Il s'agit de faire du Québec un pays à part entière, tout le monde comprend ça. Si il y a confusion, c'est seulement parce que vous la cultivez.

    • Benoît Gagnon - Inscrit 17 juin 2014 10 h 34

      Il est cependant facile de prévoir les conséquences du statu quo.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 juin 2014 10 h 51

      L'indépendance et la souveraineté réfèrent à deux aspects d'un État-nation: l'indépendance réfère à l'aspect politique et la souveraineté à l'aspect juridique. La souveraineté désigne les pleins pouvoirs d'un État sur sa législation, ses impôts et sa capacité de signer les traités internationaux. L'indépendance désigne le caractère politique d'un état souverain. L'indépendance et la souveraineté sont deux faces d'une même médaille.

    • Gilbert Talbot - Inscrit 17 juin 2014 11 h 44

      Au PQ on parle parfois d'autopeluredebanananisation; le Bloc pourrait aussi adopter ce néologisme pour décrire comment il crée ses propres embûches, plutôt que de chercher la meilleure voie pour les éviter.

    • Catherine Paquet - Abonnée 17 juin 2014 12 h 44

      Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être "une tête à Papineau" pour comprendre que "souveraineté", dans le conscient et le subconscient des citoyens, est associé à la notion d'association avec le Canada. Quand Madame Marois parlait de son projet, il s'agissait de conserver la même monnaie que le Canada et de s'assurer que tout le monde puisse circuler partout. Si on doit négocier cela - (puisqu'on ne peut pas en décider unilatéralement)- avant de déclarer l'indépendance, on est en plein retour à la souveraineté-association. Et on se retrouve avec des conditions économico-politiques qui ne sont pas très différentes des conditions actuelles. L'indépendance, vous en conviendrez, c'est autre chose...

    • Luc Bertrand - Abonné 17 juin 2014 15 h 17

      "On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part" - Pierre Falardeau.