Lettre - Diglossie à la québécoise

À l’aube de la quarantaine, mon médecin m’envoie me faire faire une prise de sang pour la première fois de ma vie. Assis dans le CLSC, j’entends les infirmières qui appellent les patients. « Numéro dix-huit/eighteen ».

 

Je vis depuis ma naissance dans une région très majoritairement francophone. Du moins, elle l’était. Depuis quelques années, après la construction de nombreux immeubles domiciliaires, la démographie change rapidement. Il n’y a pas longtemps, j’aurais dit que ma région se bilinguise, mais le mot « diglossie » faisant partie de mon vocabulaire, je dirais plutôt que ma région s’anglicise. « Numéro dix-neuf/nineteen ».

 

Je me réfugie dans mon Devoir. J’y apprends que le chef du PLQ s’engage à offrir aux enfants du Québec « la possibilité indispensable (sic) d’être bilingue ». Je n’ai plus seulement mal à ma région, j’ai mal à mon pays. « Numéro vingt/twenty ».

 

Je suis le suivant, je crains d’entendre mon numéro en stéréo-Trudeau. En poursuivant la lecture de mon journal, je tombe sur des analyses et des opinions entourant la candidature de Péladeau. Certains propos me laissent penser que cette nouvelle annonce peut-être quelque chose de positif pour la suite des choses. La lettre d’Andrée Ferretti finit par me convaincre que les gens de mon pays ne sont pas encore en voie d’extinction. Pour l’instant du moins.

 

Je suis à gauche, extrêmement à gauche même. Mais j’entends des choses dans mon quotidien que mes amis vivant à l’est du boulevard Saint-Laurent ne sont pas habitués d’entendre. Cette façon de parler 50/50. Ces constants « Bonjour/Hi » que je n’entendais jamais il y a 10 ans. L’arrivée de ce milliardaire en politique pourrait changer la donne quant à la réalisation possible de la souveraineté. Et je suis profondément convaincu que la souveraineté est le seul remède qui pourrait nous prévenir de cette assimilation en cours que je vois évoluer tous les jours dans ma région.

 

Une des infirmières est sortie. Elle va dire mon numéro. « Numéro vingt et un »… Ému, je l’ai remercié de m’avoir appelé seulement dans la langue commune et d’avoir fait fi de la diglossie à la québécoise. […]


Michaël Pratte - Coteau-du-Lac, le 11 mars 2014

10 commentaires
  • Gaetane Derome - Abonnée 13 mars 2014 01 h 08

    La langue.

    Nous sommes,quebecois,entoures d'une mer d'anglo-saxons tout autour alors tot ou tard(et plus tot que tard je crois)la population francophone se fera assimiler.D'ailleurs le bilinguisme est la premiere phase de l'assimilation.
    C'est ce qui se passe pour les francophones actuellement dans le ROC et c'est ce qui nous arrivera si nous nous laissons faire.
    Pour proteger notre culture et notre langue la seule solution est l'independance et etre maitre chez soi.Ce pays se fera avec des gens de la gauche,du centre et de la droite,le PQ l'a compris.

    • France Marcotte - Abonnée 13 mars 2014 10 h 22

      Wow, vous semblez terriblement motivée!

      Mais vous le dites la mort dans l'âme, mettons.

  • François Beaulé - Inscrit 13 mars 2014 05 h 56

    La souveraineté n'est pas un remède

    La bilinguisation ou l'anglicisation sont des phénomènes démographiques qui dépassent les structures politiques. Elles et ils sont liés à la faible natalité et à l'importance de l'immigration dans une région, province ou pays ("whatever").

    Que voulez-vous que le pouvoir politique y change ? Qu'il impose à tous de parler français en tous lieux et en tout temps ? René Lévesque souhaitait, alors qu'il s'est absenté de l'Assemblée nationale pendant le vote, lors de l'adoption de la loi 101, que cette loi soit abrogé quand le Québec serait souverain. Êtes-vous d'accord avec lui?

    Vous croyez que le seul fait de séparer le Québec du Canada va empêcher les individus de parler la langue qu'ils désirent. Pauline Marois rêve même d'un Québec sans frontières. Vous êtes dans l'illusion.

    • Michael Pratte - Abonné 13 mars 2014 11 h 15

      L'utilisation du "wathever" ici, est un bon exemple de diglossie.

      Et, non, on ne peut pas comparer région, province ou pays dans ce cas. L'immigrant débarque au Canada et est accueilli en anglais. Dans un Québec indépendant (et non pas "séparé, de grâce), les choses seraient différentes. Le nouvel arrivant comprendrait rapidement que, ici, ça se passe en français.

      Et l'assimilation décrite dans le texte n'est pas illusoire...

  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 13 mars 2014 07 h 45

    Bien !

    Avec des citoyens comme vous, M. Pratte, nous pourrions tenir en échec notre louisianisation ! Bravo !

  • Michel Dion - Abonné 13 mars 2014 08 h 23

    Ne pas confondre!

    L'auteur semble confondre la diglossie et le bilinguisme institutionnel. Ce qu'il décrit dans son texte est essentiellement l'application d'un bilinguisme institutionnalisé. Alors que diglossie, terme de sociolinguistique, est la dégénérescence de la langue vernaculaire lorsqu'elle doit côtoyer une autre langue qui la domine par le nombre de parlants, l'économie, le prestige ou le système politique. C'est souvent le cas des langues de pays qui ont vécu sous un régime colonial, on cite souvent les pays du Maghreb où l'arabe dialectal a été appauvri par la domination du français. C'est aussi le cas du français parlé au Québec. La diglossie apparaît lorsque la langue vernaculaire est perçue comme folklorique et qu'on n'apporte que très peu d'effort à la maîtriser. Les conséquences sont: un vocabulaire pauvre, la méconnaissance des faux-amis, des emprunts inutiles à la langue dominante et des calques syntaxiques de celle-ci. Cela peut conduire à très long terme à l'abandon d'une langue qui a été parlée pendant des siècles par une population.

    • Michael Pratte - Abonné 13 mars 2014 11 h 26

      Vous avez raison. Certains exemples relèvent plus du bilinguisme institutionnel.
      Mais en y regardant de plus près, ce n'est pas exactement le cas. Les infirmières ne sont pas obligées de parler "bilingue". Elles le font parce qu'elles ont assimilé que la langue commune est maintenant trop folklorique pour que l'on n'utilise qu'elle. C'est un premier pas vers l'abandon d'une langue, ce que vous évoquez à la fin de votre texte.

      Au Québec, bilinguisme institutionnel et diglossie vont de paire.

    • Michel Dion - Abonné 13 mars 2014 17 h 08

      @ Chantal Parent
      Bien sûr, ça va de paire lorsque l'une des langues est dominante, comme c'est le cas ici dans le contexte nord-américain. Mais ce sont néanmoins deux phénomènes distincts. On voit souvent des gens, qui sans être bilingues, s'expriment dans une langue diglossique, alors que d'autres, parfaitement bilingues, s'expriment convenablement dans les deux langues. Il faut comprendre que le bilinguisme convient aux gens lettrés, mais certainement pas à tout le monde. Essayez d'expliquer ça à Philippe Couillard!

    • Michael Pratte - Abonné 14 mars 2014 00 h 36

      Diglossie, interlangue et bilinguisme peuvent maintenant se retrouver au sein d'une même phrase chez des jeunes de certains coins du Québec.

      Votre conception de diglossie est trop chomskyenne, et la mienne trop marxiste. ;)

      Mais ça, n'essayez pas d'expliquer ça à "Doctor Couward" (comme on dit dans la péninsule arabique).

  • Marc Provencher - Inscrit 14 mars 2014 07 h 04

    D'aprèw moi, la diglossie ce n'est pas ça du tout ! J'ai dû me planter quelque part...

    J'ai toujours cru pour ma part qu'on appelait diglossie le phénomène suivant: le fait de maîtriser plusieurs variantes d'une même langue. Ainsi le grand acteur italien Gian Maria Volontè, je l'ai toujours qualifié de "diglossique" parce qu'il maîtrisait à la perfection, outre l'Italien lui-même, plusieurs dialectes italiens, au point de pouvoir jouer sur scène de façon crédible des Italiens de différentes régions et "accentuer" à l'écran, avec un total naturel, un Italien du Nord (comme Carlo Levi dans 'Le Christ s'est arrêté à Eboli') ou un Italien du Sud (comme Aldo Moro dans 'L'Affaire Moro'). J'ai tendance à appeler diglossie le fait que Geneviève Bujold parle un français typiquement québécois dans tel rôle mais soit tout aussi crédible en Française de France dans 'Le Voleur' ou 'L'Incorrigible'. Plusieurs de nos acteurs y arrivent ; mais je n'ai pas souvenir d'un acteur français capable de l'inverse.

    Mais dans la vraie vie aussi, pas seulement au cinéma, des Italiens depuis longtemps maîtrisent à la fois l'italien et leur dialecte (piémontais, napolitain, romain...). C'était le cas par exemple de Primo Levi (très piémontais) et de Benedetto Croce (très napolitain) et beaucoup d'autres. C'est le cas aussi de gens bien ordinaires. Dans certains cas on a envie de parler plutôt de bilinguisme tellement l'écart semble grand entre, par exemple, l'italien de la RAI et l'italien de Sicile.

    J'ai toujours pensé que c'était l'idéal, et que "diglossie" pouvait aussi désigner le fait que nous comprenons ici même les films français les plus argotiques tandis que les Français n'entravent que dalle, si j'ose dire, à la plupart de nos films. Autrement dit vu comme ça c'est une force, qui consiste à couvrir un spectre linguistique plus étendu, non une faiblesse ou une "dégnérescence", et alors la diglossie, je la kiffe grave.

    Mais de toute évidence, sous le même nom, nous ne parlons pas de la même chose!